Histoire et repères

Voyage de Béchir Sfar en Egypte en 1908, un prétexte pour exacerber les rivalités coloniales franco-anglaises en Afrique du Nord


Béchir Sfar, l’un des fondateurs du mouvement réformateur tunisien au début du 20ème siècle en Tunisie avait effectué un voyage très célèbre en Egypte à la fin de l’année 1907 et au début de 1908, accompagné de Khalil Bouhajeb, le fils de Salem Bouhajeb, qui était à cette époque Procureur au Ministère de la Justice et son épouse la princesse égyptienne Nazli Fadhel. Ce voyage avait été exploité avec succès par le mouvement réformiste en Tunisie pour exacerber les rivalités coloniales franco-anglaises en Afrique du Nord…. Alapetite qui était résident Général n'y avait pas assisté pas mais Bernard Roy, le secrétaire général du gouvernement lui en avait fait un rapport défavorable qui avait entrainé l'éloignement de Béchir Sfar de Tunis et son affectation à Sousse ….Les notes personnelles qui suivent la traduction de cet article du Dr Ali Laribi ne sont pas toujours en accord avec les affirmations de ce dernier…


hatemelkaroui@gmail.com
Vendredi 19 Février 2010

Voyage de Béchir Sfar en Egypte en 1908, un prétexte pour exacerber les rivalités coloniales franco-anglaises en Afrique du Nord
Par Hatem Karoui  Journaliste et écrivain
 
 La conférence au siège des anciens de l’Ecole Sadiki  « …Béchir Sfar avait par la suite présenté son périple au public sous la forme d’une conférence donnée au siège des anciens de l’école Sadiki le samedi 8 février 1908 en langue française en présence de responsables français et à leur tête le Secrétaire Général du Gouvernement (1). Cela n’avait pas été l’une des conférences dont l’objectif était d’ouvrir les horizons culturels de l’auditoire –et du lectorat par la suite- pour l’informer sur la renaissance d’un pays qui lui est inconnu mais ce fut une conférence ayant une orientation politique évidente n’étant pas moins importante que le discours de Béchir Sfar à l’inauguration de la Takia (2) en mars 1906.  
 Quel a été le contenu de cette conférence ? Et quels ont en été les objectifs ?
 Quand Sfar a atteint Alexandrie il a parlé de sa bonne organisation (3), le nombre de ses habitants et il a dit : « A partir du moment où il a mis les pieds à la station de Chemin de Fer il lui est apparu que la plupart des postes administratifs étaient aux mains des Egyptiens de celui le plus élevé à celui le plus bas ».  
 Le conférencier affirme que la plupart des terres et la majorité des travaux et des usines sont aux mains des Egyptiens. Quand il a parlé du gouvernement égyptien, sa rencontre du Khédive d’Egypte (Abbès Hilmi II Règne 1892-
1914) et sa visite des Ministères du Gouvernement il a indiqué que tous les fonctionnaires étaient Egyptiens. Il avait aussi abondé en commentaires sur l’éducation en Egypte. Il avait parlé de la Mosquée Al Azhar, du nombre de ses étudiants et enseignants, du nombre d’établissements scolaires gouvernementaux et de leurs élèves, des écoles dépendant de l’Administration des Habous (4), de l’association caritative musulmane et l’association « Al Aroua » de documentation d’Alexandrie.
 Quand il a visité l’école de Mohamed Ali professionnelle, son organisation lui a plu et a loué le travail de ceux qui s’en occupaient. Il a dit que l’enseignement primaire dans toutes les écoles était en langue arabe dans toutes les branches d’enseignement (5). Il a passé en revue les écoles libres et les écoles coraniques organisées selon le principe appliqué en Tunisie. Leur nombre atteignait 4180, intégrant 165 000 élèves dont 12 000 jeunes filles (6).
 Il a terminé sa conférence en disant : « La patrie égyptienne qui a choisi le chemin de la modernité depuis l’époque de Mohamed Ali avec l’assistance d’une élite d’experts français dans les arts militaires et administratifs a vu sa marche s’interrompre un certain temps puis s’est envolée en brulant les étapes pour rattraper le passé et a orienté son intérêt vers les bases de toute modernité, je veux dire l’éducation et l’instruction (7) et elle poursuit résolument dans cette voie bien en avance par rapport à d’autres royaumes islamiques. La révolution du pays égyptien est issue de sa terre fertile, de sa population dynamique et travailleuse, de l’élévation du prix du coton (8), de l’octroi prioritaire aux Egyptiens des postes gouvernementaux, ainsi que pour tous les postes de revenu qu’ils appartiennent à l’Administration, au domaine agricole ou industriel, de manière qu’il apparait au visiteur en Egypte pour la première fois que toutes les institutions en vigueur actuellement dans le pays servent les intérêts des Egyptiens et sont gérées par les Egyptiens avec l’aide de quelques centaines d’Européens » (9).
 Il ne fait pas de doute que le secrétaire Général du Gouvernement a été indisposé par de tels éclaircissements qui incriminent le gouvernement français qui entrave l’enseignement de la langue arabe et qui est responsable de l’immobilisme de l’industrie et du commerce en Tunisie et des négligences qu’il commet par l’importation des marchandises étrangères, et la priorité qu’il accorde aux Européens dans l’Administration par rapport à d’autres même s’ils sont Espagnols ou Maltais. Et c’était comme si Béchir Sfar pointait son doigt accusateur vers le système colonial après avoir présenté les revendications des Tunisiens à l’inauguration de la Takia devant le Résident Général (Alapetite).
 Le journal Al Hadhira avait alors après le voyage effectué par Sfar arrêté les critiques qu’il adressait à la politique britannique en Egypte, après qu’il fut apparu que les Anglais n’avaient pas réquisitionné les postes dans l’Administration ou dans les Travaux Publics mais avaient laissé tout cela aux Egyptiens. De même qu’ils ne se sont pas mêlés ou se sont interposés dans les questions d’enseignement mais ont laissé les Egyptiens libres de choisir leur politique éducationnelle à la différence de la France en Algérie et en Tunisie (10), basée sur la privation des indigènes de l’occupation des postes administratifs, leur immixtion dans leurs choix éducationnels et leur spoliation de leurs terres agricoles.
 En résumé, les périples rapportés dans le journal Al Hadhira n’équivalent pas au périple Hidjazien de Senoussi ou « Safouat Al Iîtibar » de Bayram V. D’autant plus qu’il n’est pas possible pour un journal hebdomadaire de rapporter des périples de ce type : parce que le journal diffère du livre du point de vue de ses caractéristiques techniques, et aussi au titre des objectifs et des buts (11).
 La Hadhira et les périples des voyageurs tunisiens en Orient  Al Hadhira tenait à faire connaître à ses lecteurs des villes et des pays qu’ils n’ont pas visités. Elle a alors eu recours à leur description à une époque où les livres illustrés n’étaient pas disponibles. Elle n’avait d’autre astuce que la rédaction et l’octroi du lecteur d’une image claire sur les villes visitées par des voyageurs au point de vue de leur vie sociale, économique, politique et culturelle.
 Ces périples ont eu une influence sur l’esprit des savants et des écrivains car il arrive souvent que les idées muent à travers les journaux vers les âmes des écrivains et des poètes et les inspirent pour la production d’une œuvre littéraire déterminée.
 Ce que ces périples ont de plus grande importance est qu’ils appartiennent à l’art du voyage chez les Arabes d’un côté et qu’ils incorporent la plupart des motivations qui y sont attachées. Ils réunissent entre la science d’évaluation des pays, l’art de leur gouvernement et enfin la connaissance des arcanes de leurs mystères.
 Nous remarquons que les trois rédacteurs d’Al Hadhira ont contribué à la description de ces pays et que chacun d’eux a voyagé vers la région qu’il a choisie, alors que l’aspect culturel et éducationnel ont été en particulier ceux les plus importants qu’ils ont observés. Ceci apparait dans le voyage de M’hammed Belkhodja et la conférence de Béchir Sfar sur sa visite en Egypte.
 La publication des voyages sur les pages des journaux tunisiens deviendra une tradition culturelle commencée par Al Hadhira et poursuivie plus tard par la plupart des journaux tunisiens (12).
 La colonisation française sentait le danger pointer  Le frère Laribi dit encore dans d’autres supports ce qui suit :
 « … Al Saouab a cité les raisons véritables qui ont incité les autorités coloniales à la mutation à Sousse de Béchir Sfar. Nous y ajoutons une autre raison : l’augmentation de l’influence du mouvement Jeune Tunisien dirigé par Béchir Sfar et Ali Bach Hamba (14). Elle constituait désormais un danger pour l’existence de la colonisation en Tunisie après la parution en février 1907 d’un journal en langue française. Ce mouvement a par ailleurs tissé des liens étroits avec les leaders du Parti National en Egypte et à leur tête Mohamed Farid qui a succédé à Mustapha Kamel après la mort de ce dernier en février 1908 (15). Le voyage en Egypte de Béchir Sfar en compagnie de Nazli et Khalil Bouhajeb à la fin de l’année 1907 et au début de 1908 a contribué lui aussi à l’éloignement de Béchir Sfar de la direction du mouvement national, ce voyage ayant été suivi d’une importante conférence donnée au local de l’association des Anciens de Sadiki où il avait indiqué ses observations pendant son voyage en Egypte. Il avait de manière indirecte mis en exergue la différence entre la colonisation britannique en Egypte et la colonisation française en Tunisie. Alors que la plupart des travailleurs, fonctionnaires et chefs des administrations étaient Egyptiens, les Tunisiens étaient privés de ces postes…  « De cette façon, se sont associés différents facteurs et causes pour le départ de Tunis de Béchir Sfar vers le plus grand Gouvernorat (Amala) de cette époque, qui est le Gouvernorat de Sousse (16) ». 

 Notes  
 1)    La Fondation de l'Association des Anciens élèves du Collège Sadiki a eu
lieu en 1905. Khairallah Ben Mustapha en a été le premier Président et Ali Bach Hamba y a adhéré en 1906. A été présent à la conférence de Béchir Sfar , Bernard Roy, le secrétaire Général du Gouvernement et second Français gouvernant la Tunisie du temps du protectorat…Le premier étant le Résident Général Alapetite (ayant rang d’Ambassadeur officiel) alors de même importance que Lord Cromer le Gouverneur d’Egypte.
 2)    La Tekia a été bâtie par Béchir Sfar avec les fonds de
l’Administration des Habous et l’a inaugurée avec un discours patriotique célèbre en 1906. Il en a fait l’abri des invalides et des handicapés avec toutes les commodités
 3)    Ce discours vantant la colonisation anglaise semble cependant partial car
il ne tient pas compte du contexte géopolitique respectif de la Tunisie et de l’Egypte et notamment de la pression démographique car la colonisation britannique n’est pas une colonisation de peuplement mais imposée par un contrôle stratégique du Canal de Suez avec une présence anglaise surtout militaire. En Tunisie par contre les Français luttent pour réduire leur infériorité numérique avec les Italiens. Ce type de colonisation de peuplement existait aussi pour les Français en Algérie et plus tard au Maroc (à partir de 1911). Le discours de Sfar vient donc mettre de l’eau dans le moulin des Anglais et conforter leur position plus qu’il ne sert un intérêt nationaliste pur.  
 4)    Etablissements considérés comme privés.  
 5)    Là encore les différences de l’enseignement résultent des politiques
distinctes d’enseignement suivies. En Tunisie il y avait une politique élitiste d’enseignement. La Direction de l’Enseignement créée par Louis Machuel en 1883 avec l’accord total du Bey Ali tendait à la création des écoles franco-arabes pour permettre l’intégration et l’acceptation de la présence massive française. Par ailleurs l’enseignement devait tout en intégrant les matières modernes laisser une part à l’assimilation des préceptes musulmans dans le cadre d’un savant dosage. Cette politique avait échoué à cause de l’influence des Prépondérants qui avaient besoin d’une main d’œuvre professionnelle non qualifiée et corvéable à merci.
Par contre ce besoin d’intégrer la population anglaise avec la population égyptienne n’existait pas. Bien plus tard la politique communautariste adoptée en Grande Bretagne avait confirmé ce choix discriminatoire (discrimination positive ou pas !)…
 6)    Ce type d’enseignement dogmatique dénué de toute modernité convient
aux autorités coloniales anglaises qui veulent diffuser la culture de l’ignorance dans la population. Le grand défi a été en Tunisie de moderniser et de réformer l’enseignement de la Mosquée notamment par l’introduction de l’école Militaire du Bardo, du collège Sadiki et de l’Association Khaldounia. En quoi Abdou, Zaghloul et les réformistes ont-ils changé le Statuquo ? Le type d’enseignement en Egypte a surtout fait éclore le mouvement des frères musulmans.  
 7)    On n’est pas sûr que Béchir Sfar pense sincèrement ce qu’il dit. Il
avait milité en Tunisie pour la création des établissements scolaires modernes et avait aidé la princesse Nazli à créer en 1900 l’école privée des filles musulmanes Louise Millet. Son discours a surtout semble-t-il une connotation politique pour damer le pion aux Français
 8)    En 1822, après avoir conquis une grande partie du Soudan, le général
Mohammed Bey introduisit la culture du coton originaire du Soudan. L'industrie du coton était organisée et développée, si bien qu'en l'espace de seulement quelques années le coton devenait une grande source de revenu pour l'Égypte. La guerre de sécession aux Amériques (1861-1865) avait fait exposer le prix du coton, ce qui en avait apporté des bénéfices énormes à l'état égyptien au début du règne d'Ismaïl Pacha. Mais après cette guerre le prix du coton avait progressivement baissé, ce qui avait entrainé des difficultés financières à l'état égyptien. De plus, Ismaïl Pacha menait un train de vie luxueux, faisant construire plusieurs palais, obligeant le gouvernement à taxer sévèrement la population. Il reste malgré ces mutations conjoncturelles que le coton contribue en général à l’essor économique de l’Egypte  
 9)    1968/ 11 février 1908
 10)    La question qui se pose aussi est de connaître le contenu de
l’enseignement. Dans la mesure où il s’agissait d’un enseignement religieux non politisé, les britanniques n’avaient aucune raison d’interférer mais s’il s’agit d’un enseignement moderne ou des matières scientifiques sont enseignées le droit de regard du colonisateur s’avère plus opportun pour lui. En fait là où les choses se sont gâtées c’est lorsque les discours nationalistes ont investi les mosquées en Egypte.

 11)    Cette affirmation semble erronée car aujourd’hui la technique du
reportage illustré conserve son lectorat et sa spécificité dans les journaux, d’autant que le nombre de pages de ces derniers a considérablement augmenté avec le temps.  
 12)    Sur le livre de Al Hadhira Pages 376-378. L’importance de reprendre la
description de ces voyages dans les journaux tunisiens actuels apparait avec acuité. Il est dommage que ces derniers ne réservent pas sur une base hebdomadaire une page ou deux à la publication d’un document historique de ce type.
 13)    Al Saouab 24 juillet 1908
 14)    Fondé en 1907
 15)    Mohamed Farid fréquentait le salon de Nazli en Tunisie et s’était
brouillé avec elle après une remarque méchante qu’elle avait proférée suite à la mort de Mustapha Kamel.
 16)    Livre de Ali Laribi sur Al Hadhira P.93
 H.K



Vendredi 19 Février 2010


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