Palestine occupée

Voyage dans Gaza

Journal de bord d’un journaliste Au cœur de la pénombre



Mercredi 3 Mars 2010

Voyage dans Gaza
Wasfi Al Nider est assis sans bouger sur un canapé, les jambes étendues et observant un petit écran. Chaque fois qu’on n’y aperçoit plus rien, c’est le signe qu’une coupure d’électricité a une fois de plus frappé la bande de Gaza. Mais contrairement aux frustrations de milliers d’autres personnes travaillant sur des ordinateurs ou regardant la télévision, l’écran que regarde cet homme de 63 ans est connecté à son sang et une machine de dialyse rénale.

« Chaque fois qu'il y a une panne de courant, je me retrouve dans les mains d'Allah », explique Wasfi. « La machine s'arrête, le sang cesse de circuler, et je pleure. Ensuite, nous devons attendre jusqu'à ce que le générateur démarre. »

Au cours des deux derniers mois, les pannes d'électricité ont tellement augmenté dans la bande de Gaza, que Wasfi et les 200 autres patients souffrant de dysfonctionnements rénaux, fréquentant l'hôpital Al Shifa trois fois par semaine pour des séances d’une durée de quatre heures, ont pu voir leurs écrans devenir noir presque à chaque fois.
Les pannes d'électricité répétées ont rendu nombre de batteries de secours d'urgence de l'hôpital inutiles.

« Beaucoup de batteries de secours doivent être réparées, et obtenir des pièces détachées pour le faire est un vrai problème. Nous avons dû attendre toute une année pour recevoir certaines pièces » nous dit Dr Mohammed Shatat, directeur du département de dialyse rénale qui, en plus de devoir se stocker en équipement médical, ce qui est un vrai cauchemar à cause du blocus israélien, doit aussi penser à gérer les coupures d’électricité quotidiennes. Dans ce même hôpital, ses collègues du département de cardiologie et du bloc opératoire travaillent avec la même inquiétude, risquant de faire face à une coupure à un moment critique de leur travail.

La forte augmentation des pannes d'électricité, depuis que l'UE a cessé de financer le combustible pour la centrale électrique de Gaza, a plongé toute la bande côtière dans l'obscurité totale pendant plus de 12 heures par jour, ce qui perturbe la vie quotidienne des Palestiniens en plus des difficultés imposées par le blocus israélien.

Si la plupart des commerces et des bureaux à Gaza étaient déjà équipés de générateurs, désormais, de nombreux Palestiniens achètent des générateurs portables pour leurs maisons, importés par les tunnels et alimentés par le diesel bas de gamme venant de ces mêmes voies souterraines qui les relient à la vie.

Le propriétaire d'un magasin qui vend des générateurs dans la ville de Gaza affirme que les ventes ont augmenté de 70% le mois dernier. Avec des machines d’1Kw se vendant aux alentours de 470 ILS (92 €), on peut générer assez d'énergie avec un litre de combustible pour allumer les lumières, un poste de télévision, et recharger un mobile pendant trois heures.

Sami Abu se penche sur les différentes marques disponibles, toutes fabriquées en Chine, avant d’investir.

«L'électricité est un gros problème en ce moment et j'en ai assez de vivre dans l'obscurité », dit-il. «Mes enfants doivent étudier à la maison, ils aimeraient jouer avec l'ordinateur ou regarder la télévision, mais la plupart de nos soirées s’écoulent à la lumière des bougies et des lampes à gaz. Maintenant que même l'essence se fait rare, j'ai décidé d'acheter un générateur ».

Le propriétaire du magasin n’utilise aucune tricherie ‘marketing’ pour leurrer le client: il parle ouvertement de la mauvaise qualité des produits chinois. Le modèle auquel Sami Abou s’intéresse n’est pas assez puissant de puissance pour faire fonctionner le réfrigérateur, le chauffage, ou la machine à laver, mais au moins, les nuits peuvent revêtir un semblant de normalité, si l'on ignore le rugissement du son que fait le générateur.

Cette alternative d'énergie à bas prix n'est pas sans inconvénients. Une épicerie voisine qui vient d'être réaménagée en atelier de réparation il y a un mois de cela, est encombrée de générateurs défectueux ; la plupart d'entre eux ont servi moins d’un mois, tandis que d'autres encore arrivent endommagés via les tunnels.

« J’ai allumé le mien deux fois depuis que je l'ai acheté », déclare Abu Raed, un chauffeur de taxi qui vient d'apporter son générateur pour être réparé. « Ils sont trop bon marché et fragiles pour faire face à toutes les coupures de courant que nous avons. »

Pour d’autres Gazaouis qui vivent dans la pauvreté, les générateurs sont encore trop chers à l’achat.

« En un mois, je gagne environ 100 ILS et j’ai une famille de 18 personnes à faire vivre, comment puis-je me permettre l’achat d’un générateur qui coûte 470 ILS, sans compter le carburant et l’entretien », nous informe Ibrahim, 26 ans, un célibataire vivant toujours avec sa famille et seul membre à avoir un emploi. « Nous devons nous débrouiller avec une lampe à kérosène. Sans gaz disponible, nous cuisinons sur le bois de chauffage dans l’arrière-cour et nous nous blottissons dans une seule pièce quand il fait froid. »

Le générateur d’un cybercafé de jeux en réseau délabré est irrésistible pour les jeunes garçons sans générateur chez eux.

« Je viens toujours jouer ici quand il y a une coupure de courant et que je ne peux rien faire à la maison, explique Mu’min Al Sinn, 15 ans. Ces trois dernières semaines, je suis venu tous les jours. »

Ce ne sont pas seulement les pauvres qui n'ont pas les moyens de s’acheter un générateur. Jaad dispose d'un garage de réparation de pneus, mais il est forcé d'arrêter de travailler chaque fois qu'il y a une coupure de courant, étant donné que la machine à gonfler et réparer les pneus nécessite trop d'énergie, ce qui nécessite des générateurs coûteux et de grandes quantités de carburant.

« Cela a été le pire mois de travail, en dehors de la guerre il y a un an », nous dit-il au sujet des pannes d'électricité quotidiennes le forçant à rester là sans rien faire parmi les pneus s’amoncelant dans son garage.

A la porte d’à côté, un forgeron est occupé à achever un travail de soudure pendant le bref intervalle durant lequel l’électricité est disponible.

«J'aurais besoin d'un générateur très puissant pour être en mesure d'utiliser ma machine, ce qui me coûterait plus de 5000 ILS » déclare Abd al Rahman Al Chourafa, pour qui le temps d'inactivité coûte jusqu'à 50% de son revenu mensuel.

Garder son poisson frais est le plus grand des casse-têtes d’Ihab Abu Hasira qui tient le restaurant de poissons Muneer.

« Pendant les coupures de courant, nous remplissons nos congélateurs de glace, bien que même cela ne soit pas toujours disponible, dit-il. Le pire, c'est quand on arrive le matin et que l’on constate qu’il y a eu une coupure toute la nuit et que l’on risque de perdre des milliers de dollars de poisson. »

A la blanchisserie - nettoyage à sec Shanti Express, un générateur industriel permet la continuation du service, bien qu’ici aussi les problèmes persistent. Les machines à laver massives doivent redémarrer le programme de lavage à partir de zéro chaque fois qu'il y a une panne d'électricité, ce qui gaspille beaucoup d'eau, de temps et d'énergie.

« Nous ne pouvons pas toujours compter sur le générateur, car nous le partageons avec tout le bâtiment et cela ne dépend pas de nous, déclare Ayman Al Shanti. Nous manquons de beaucoup de temps en raison des problèmes d'électricité, la plus grande part de notre travail est perturbé, et chaque fois que nous avons une machine défectueuse il faut du temps pour obtenir des pièces de rechange, mais les gens comprennent la situation. »

L’entreprise de Shanti avait déjà fait face aux difficultés, en raison du blocus israélien. Un baril de produit de nettoyage à sec en provenance d'Israël lui coûtait 1800 NIS. Aujourd'hui, il lui en coûte 5000 ILS par gallon - soit un dixième de ce qu’il obtenait avant - pour importer des produits en provenance des tunnels.

« Nous nous trouvons dans cette situation impossible depuis ces quatre dernières années, et cela ne fait qu’empirer », informe Al Shanti. Malgré la hausse des coûts, il résiste pour ne pas augmenter les prix fixés il y a environ six ans. « Chacun d'entre nous vit dans cette situation et les gens ne peuvent pas se permettre plus de dépenses. »

Même au luxueux Hôtel Al Deira - un petit bijou au milieu de la bande de Gaza, surplombant la Méditerranée et dont les seuls visiteurs au cours des quatre dernières années ont été les journalistes et les travailleurs humanitaires étrangers – la question de l'électricité représente un cauchemar.

« Nous devons garantir un service, mais il n'est pas facile de produire de l'énergie avec toutes ces coupures de courant», explique le sous-directeur général Tamer Barakat, ajoutant que l'hôtel dépense aujourd'hui environ US $ 3.000 par mois pour le carburant du générateur. «Notre générateur est destiné à donner quelques heures de courant continu à chacune de nos 22 chambres, à l'entrepôt frigorifique, à la blanchisserie et au restaurant ; mais lorsqu’on finit par s’en servir tous les jours, cela devient un problème. Heureusement, la plupart de nos clients comprennent le problème : on est à Gaza après tout. Ce sont plutôt les journalistes qui se plaignent le plus lorsqu’Internet est indisponible et qu’ils doivent finir un article dans de courts délais»

Pour Mohammed Hzeb, un jeune électricien qui répare les appareils ménagers, ce sont les meilleurs jours vécus par son entreprise, comme en atteste le nombre de réfrigérateurs et de machines à laver à réparer.

« Les coupures soudaines provoquent beaucoup de dommages à ces appareils. Le mois dernier a été le plus chargé. »

Le contraire est vrai aussi pour l’entrepôt d’appareils ménagers Al Saqqa - un immense magasin moderne dans la ville de Gaza, vendant des téléviseurs dernier cri, des réfrigérateurs, des appareils de chauffage et des machines à laver, et qui est pratiquement vide.

« Les gens sont dissuadés d'acheter de nouveaux appareils électroménagers quand ils n'ont même pas l'électricité pour les faire fonctionner», explique Saïd, un vendeur qui déclare que le magasin vit une de ses pires périodes depuis ces vingt dernières années, avec une baisse d’environ 50% de la clientèle.

«Il est déjà assez difficile que nous n’ayons pu obtenir de la marchandise que via les tunnels au cours de ces trois dernières années, avec jusqu’à 20% d’appareils neufs qui arrivent endommagés », dit-il en montrant les réfrigérateurs tout neufs aux portes défoncées. Le coût total de chaque chose passant en contrebande par les tunnels augmente de 100%.

Les pannes de courant ne sont certainement pas une excuse pour les fidèles pour manquer leurs prières. Sheikh Abu Rashed conserve un générateur à la mosquée Al Khatiba, toujours prêt lorsqu'il est sur le point d'appeler les fidèles à la prière, cinq fois par jour, à travers les haut-parleurs du minaret ; tandis que d'autres muezzins ont des mégaphones à main, de sorte que leur appel porte à travers les rues sableuses de Gaza.

L'utilisation répandue de générateurs ôte également la vie des Palestiniens par des incendies et des intoxications au monoxyde de carbone dans les cas où les générateurs sont laissés à l'intérieur. Au total, 15 personnes sont mortes et 27 ont été blessés depuis janvier lors d’accidents domestiques dans des cas liés à un générateur, selon le directeur des Services d'urgence Muawiya Hassanein. L'an dernier, les incendies de générateur et l'intoxication au monoxyde de carbone coûté la vie à 75 personnes.

L'an dernier, avant même que ne commence la crise énergétique de Gaza, le président palestinien Mahmoud Abbas qualifia la bande côtière dirigée par le Hamas d’ « émirat des ténèbres». Aujourd'hui, peu d'habitants de Gaza pourraient prétendre le contraire, à l’heure où les sons des générateurs, induisant maintes migraines, submergent la bande habitée par 1,5 million de Palestiniens.

« Je peux à peine dormir avec le bruit des générateurs la nuit, a déclaré Mahmoud, un réfugié du camp de Jabalia. On peut sentir l’odeur de carburant partout où l’on va à Gaza. Nous respirons toutes sortes de saletés. »

Traduction Sihem Belaidi pour le Collectif Cheikh Yassine

Lien de l'article: http://journeytogaza.blogspot.com/2010/02/heart-of-darkness.html


Mercredi 3 Mars 2010


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