Conflits et guerres actuelles

Victor Nzuzi, dirigeant paysan congolais : 'La cause des guerres en République Démocratique du Congo, ce sont les richesses que les multinationales veulent s’approprier'


Il y a seulement deux mois, l’Espagne se voyait décerner le mandat de l’Onu pour assurer, en République Démocratique du Congo, la responsabilité de l’intervention militaire la plus importante que les Forces de la Paix mènent dans le monde.
Cette intervention militaire, actuellement confiée aux 17 000 soldats de la force en place, prétend freiner une série d’affrontements sanglants qui ont fait, jusqu’à ce jour, plus de 5 millions de morts au cours des deux guerres qui ont secoué ce pays d’Afrique.
Toutefois, des voix surgissent avec toujours plus de force pour dénoncer la vraie nature de l’intervention militaire internationale en Afrique.


AUTEUR: Rebelión

Traduit par Philippe Cazal, révisé par Fausto Giudice


Zeynel CEKICI
Mercredi 12 Novembre 2008

Victor Nzuzi, dirigeant paysan congolais : 'La cause des guerres en République Démocratique du Congo, ce sont les richesses que les multinationales veulent s’approprier'

Victor Nzuzi, dirigeant paysan de la République Démocratique du Congo, membre du Jubilée Sud et de Via Campesina, ne cache pas sa conviction lorsqu’il critique la collusion, visible au grand jour, des multinationales avec les différentes forces militaires, y compris celles de l’Onu.

En Europe on croit que les forces de la paix de l’Onu sont des éléments de stabilisation et de pacification des zones en conflit. Comment voyez-vous cela dans le cas du Congo ?

« Lorsque la France est intervenue au Rwanda, après les massacres des années 90, à travers l’opération Turquoise, les militaires français demandèrent au dictateur congolais Mobutu d’ouvrir un couloir humanitaire pour que la population civile puisse fuir les massacres de la guerre au Rwanda. Malheureusement, derrière la population civile, de nombreux militaires armés entrèrent au Congo. Ces militaires passèrent la frontière et les militaires français, qui étaient censés les désarmer, les laissèrent passer. Une fois au Congo, les militaires rwandais commencèrent à entraîner militairement la population civile dans les camps de réfugiés. Tout cela se passa sous les yeux de l’Onu et du Haut Commissariat pour les Réfugiés qui laissa faire.

Et bien entendu avec aussi la bénédiction du dictateur Mobutu, qui ne bénéficiait plus de l’appui financier qu’il recevait de l’Occident du temps de la guerre froide. La France lui dit : « Si tu acceptes les réfugiés rwandais, nous continuerons à te soutenir ». C’est de cette façon que la guerre du Rwanda se déplaça au Congo.

Pour sa part, le dictateur Mobutu utilisa lui aussi ces militaires quand il dut affronter la révolution de Kabila père.

Mais aujourd’hui, la situation prend une tournure très dramatique en République Démocratique du Congo. Pas seulement à cause des milices rwandaises qui y ont trouvé refuge mais aussi à cause des conflits internes entre les Congolais eux-mêmes.

Depuis la fin du mois dernier, il y a une rébellion interne dans l’armée, dont le général Nkunda est depuis peu le protagoniste. Il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international.

Et d’autre part il y a l’Armée de Résistance du Seigneur (LRA, Lord Resistance Army), une rébellion ougandaise qui a trouvé refuge au Congo. Il s’agit d’une armée qui tue des gens tant en Ouganda qu’au Congo. Joseph Pony, son leader, est lui aussi sous mandat d’arrêt de la Cour Internationale de Justice.

Aujourd’hui, la communauté internationale demande au Congo de désarmer les militaires rwandais, mais elle ne dit rien sur le fait que ces militaires sont entrés au Congo avec l’appui de l’Onu. Elle doit prendre ses responsabilités. »

Et, de votre point de vue, ces responsabilités n’ont pas été assumées ?

« Je vous le dis sincèrement : j’ai été très surpris lorsque le général espagnol Vicente Diaz a été désigné pour diriger la force militaire de l’Onu au Congo[1]. C’est un général qui vient d’Irak. Il a aussi combattu en Afghanistan et au Kosovo. Cela m’inquiète beaucoup parce que nous avons vu ce qui se passe dans chacun de ces pays.

Concrètement, nous nous demandons si son arrivée à la tête des forces de l’Onu n’aurait pas pour but de promouvoir ouvertement la division du Congo, en encourageant l’annexion d’une partie du pays par le Rwanda. Ou même en encourageant des indépendances du type de celle du Kosovo.

Ce général arrive à un moment où les Congolais eux-mêmes s’opposent aux forces de l’Onu. Parce que la population se demande comment, avec 17 000 militaires, on n’arrive pas à arrêter la guerre.

Au nord, les Congolais voient comment les forces de la LRA tuent tandis que les forces de l’Onu ne font rien. C’est pour cela que la population indignée a détruit les bureaux de l’Onu à Dungu. En ce moment on voit fréquemment des manifestations contre les forces de l’Onu, comme celles qui ont eu lieu à Goma et à Bukavu, car l’Onu ne fait rien non plus contre le général Nkunda. »

Le rôle joué par l’Onu est très critiqué sur plusieurs tribunes internationales. On accuse même les soldats de l’Onu d’un certain nombre de violations des droits de l’homme.

« Il y a des preuves que les militaires de l’Onu sont compromis dans des affaires sales et dans le saccage des ressources du Congo. Mais on nous dit que ce sont les soldats pakistanais, ou indiens, qui font cela. Ce qui revient en fin de comptes à dire que c’est une histoire entre les pays du sud, dans laquelle les Européens ne sont pas mêlés[2]. Nous ne devons pas croire cela.

Il y a une complicité internationale, suscitée par les entreprises multinationales qui ont besoin du coltan, de l’or, du pétrole et du gaz. Tout cela se trouve en filigrane de cette guerre. Le Congo possède plus de 80 % des réserves mondiales de coltan[3], un minerai indispensable pour la fabrication des téléphones portables, des ordinateurs et de la haute technologie.

Il y a des rapports de l’Onu, de 2001 et 2003, qui accusent nommément certaines multinationales. Mais aucune d’elles n’a été poursuivie.

Il est vrai que nous avons des conflits territoriaux entre Africains. Mais nous devons aussi demander des comptes aux multinationales qui ont suscité des invasions et des guerres pour exploiter les minerais qui étaient expédiés en Europe par des compagnies suisses ou belges comme Sabena ou Swissair.

Nous autres Africains, nous nous demandons pourquoi l’Onu, qui a signé des traités contre la corruption, ne poursuit pas les multinationales coupables. »

Mais cette situation ne se retrouve pas uniquement en République Démocratique du Congo.

« Le vrai problème de la guerre en Afrique n’est pas que les Africains aiment s’entretuer. Ce sont les richesses que l’on veut accaparer. Il fallait déstabiliser pour pouvoir piller les richesses du Congo. La même chose se passe au Soudan avec le pétrole. En Sierra Leone, où il y a des diamants, il y a aussi eu la guerre. Dans le seul pays d’Afrique occidentale qui était stable et riche, la Côte d’Ivoire, on a également imposé la guerre. Dans tous les endroits où il y a des richesses on veut imposer la guerre.

Ce qui se passe en Bolivie n’est pas très différent. Parce qu’il y a une révolution, parce qu’il y a un dirigeant autochtone qui prend le pouvoir et qui veut nationaliser, on provoque la déstabilisation. C’est une stratégie internationale.

C’est la guerre et la pauvreté qu’elle amène qui font que les Africains ne peuvent pas s’acheter le nécessaire pour vivre, pour accéder à la santé, au logement, s’habiller, envoyer les enfants au collège.

Cessons donc de parler de générosité en Europe. Quand, en outre, les Européens et les Américains dépensent des centaines de millions de dollars pour sauver leurs banques et n’ont pas 80 millions de dollars pour la santé dans les pays pauvres… Cessons de parler de générosité. »


[1] Entretemps, le Lieutenant Général Vincente Diaz de Villegas y Herreira a démissionné « pour raisons personnelles », de son poste de commandant en chef de la MONUC (lire ici). Ban Ki Moon a nommé son prédécesseur, le général sénégalais Babacar Gaye, pour une période maximale de six mois, « le temps de lui trouver un successeur » (NdR).

[2] Voir Josefs öde/Le destin de Joseph/Josephs fate

[3] Voir RD Congo : comment nous alimentons la guerre la plus sanglante d'Afrique…qui reprend



Source : “Las guerras en la República Democrática del Congo se deben a las riquezas que las transnacionales se quieren llevar”

Interview réalisée le 18 octobre 2008 à Barcelone dans le cadre des 2èmes Journées de la Dette « l’Afrique à l’aide de l’Occident ».

Sur l'interviewé (avec le calendrier de ses conférences en France en novembre 2008)

Philippe Cazal est membre de l'association Survie, partenaire de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique, dont Fausto Giudice est membre. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=6310&lg=fr


Mercredi 12 Novembre 2008


Commentaires

1.Posté par axyz le 12/11/2008 14:48 | Alerter
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Les gens se mobilisent partout dans le monde, contre les crimes commis en Afrique par des Africains, nous les voyons protester dans les journaux télévisé. Mais c'est le silence quand il s'agit de réclamer des comptes aux multinationales qui pillent l'Afrique, et financent les guerres et le crime organisé.

2.Posté par anna le 12/11/2008 15:36 | Alerter
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Il faut lire le livre de Jean Ziegler,l'empire de la honte.

3.Posté par Aigle le 12/11/2008 20:33 | Alerter
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Anna , mille excuses si j'ai gaffé sur ton commentaire la derniere fois .....il m'a fallu du temps pour saisir le sens de ta phrase ..excuses

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