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Venezuela : les paradoxes d’une réforme agraire


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La réforme agraire d’Hugo Chavez est un défi lancé à la Banque mondiale et aux pouvoirs oligarchiques nationaux. Mais elle est également un exemple des « paradoxes d’une révolution qui, tout en ayant le contrôle du vieil appareil d’Etat, ne jouit pas d’un rapport de forces clairement favorable dans de nombreuses régions et couches sociales ».


Mercredi 15 Juin 2005

Luis Enrique Perez n’a pas vécu assez longtemps pour recevoir la terre qu’il avait sollicitée. Le samedi 19 mars, dans l’Etat de Barinas, Venezuela, alors qu’il travaillait sur les rives du fleuve Caparo, il a été assassiné à coups de couteaux par un groupe de paramilitaires au service du propriétaire terrien Armando Javier Mogollon. Cette semaine-là, il devait obtenir le décret final permettant de légaliser les terres pour lesquelles lui et ses compagnons luttaient depuis des années.

Membre de la coopérative « Agualinda 6 » et du Front paysan Ezequiel Zamora, âgé de 45 ans et père de 11 enfants, le défunt et ses compagnons voulaient convertir, en s’appuyant sur la Loi des terres du 9 novembre 2001, une grande parcelle de terre non cultivée de 18 mille hectares appartenant à un latifundiste [grand propriétaire terrien, ndlr] lié au trafic de drogue, en une ferme productive gérée par des petits producteurs.

La tragédie de Luis Enrique n’est pas une exception dans la campagne vénézuélienne. D’après le journaliste Alex Contrera Baspineiro (www.movimientos.org) au cours de ces dernières années, 79 paysans ont été assassinés par des sicarios [tueurs à gage, ndlr]. Pour Ernest J. Navarro, le chiffre serait encore plus élevé : plus de 100 morts (« Ley de Tierras vs. Oligarquía del campo », 13 janvier 2005, www.redvoltaire.net). Selon Via Campesina, la situation serait encore plus grave avec 130 homicides. Le 10 janvier 2002, par exemple, dans deux endroits distincts, des hommes armés ont tiré sur les leaders paysans Alberto Mora et José Huerta. D’autres ont été torturés par des tueurs à gage ou des membres de l’armée. Depuis le début de la nouvelle réforme agraire au Venezuela, la violence et la persécution contre ceux qui demandent des terres se sont multipliées dans diverses régions du pays.

Ironie amère, le partage des terres impulsé par le président Hugo Chavez est freiné par des éléments de l’armée tel que le général Bracho. D’après le maire de la municipalité de Zamora et membre du Mouvement Ve République [le parti du président Chavez, ndlr], Levic Emilio Mendez, cet officier « intimide de manière permanente les paysans sans terre, accuse ses dirigeants d’être des guérilleros parce qu’ils occupent et défendent leurs terres et il a même emprisonné cinq d’entre eux pour rébellion et possession d’armes et de projectiles. Par contre, il ne dit rien ni agit pour arrêter les bandes armées des propriétaires terriens ». (Juan Pablo Nieves, « Asesinado dirigente campesino venezolano », Prensa Rural, mars 2005).

L’assassinat de Luis Enrique Perez démontre qu’à la campagne, comme dans l’ensemble de la société vénézuélienne, on vit de profondes et complexes convulsions politiques et sociales. La réforme agraire et la question paysanne occupent une place très importante dans ces changements. Ce crime met également en évidence que la promulgation de lois progressistes, l’existence d’un gouvernement progressiste et la déroute électorale de l’opposition oligarchique n’ont pas été suffisantes pour modifier définitivement les rapports de forces en faveur des intérêts des classes populaires. Les vieilles structures ont la vie dure malgré les efforts de ceux qui, d’en bas, cherchent à les transformer.

La réforme agraire vénézuélienne résume bien les difficultés qui pèsent sur la révolution bolivarienne. Impulsée par en haut, elle s’est immédiatement heurtée à la mauvaise volonté et au sabotage d’une partie de la bureaucratie d’Etat, aux réseaux de pouvoir des grands propriétaires terriens, à la violence paramilitaire, à un système judiciaire hérité de l’ancien régime et au manque d’organisation autonome des paysans.

Ainsi, cela a généré une source intense de conflits entre l’adhésion des hommes et des femmes de la campagne à la réforme et la frustration face à la lenteur ou la non application du partage des terres.

Le programme de Chavez reprend les exigences des mouvements paysans de nombreuses parties du monde. Il le fait, de plus, et comme cela été mis en évidence lors du récent Forum mondial sur la réforme agraire qui s’est déroulé en Espagne, à une époque où, après des années d’oubli, les questions de la terre et de l’agriculture sont devenues centrales. Ce qui est en grande partie en jeu au Venezuela aujourd’hui, c’est tout simplement l’avenir de la question paysanne en Amérique latine.

Démocratie et pantomime

« El Charcote » est une vaste propriété de 12. 950 hectares dans les plaines de l’Etat de Cojedes. Exploitée par l’entreprise Agrofora, filiale de la britannique Vestey Group, elle consacre une partie de sa superficie à l’élevage de bétail. Cette entreprise fournit 4% de la viande bovine consommée par les Vénézuéliens et a été pionnière dans le domaine de l’amélioration génétique du cheptel. Elle possède également une solide réputation dans le domaine de l’évasion fiscale. Il y a quelques semaines, le gouvernement vénézuélien a déclaré que les documents de propriété présentés par la compagnie était remplis d’irrégularités et que près de 5 mille hectares de terres n’étaient pas mis en valeur, n’étaient pas productifs et étaient considérés comme du latifundio [grande propriété improductive, ndlr]. Le gouvernement a donc déclaré ces terres comme étant concernées par la réforme agraire et a annoncé qu’il les remettrait aux 230 familles qui les occupaient depuis des années.

Le 13 janvier dernier, la revue britannique The Economist décrivait de manière indignée une visite d’inspection de ces terres peu avant leur expropriation : « Le 8 janvier, le bruit des hélicoptères sur le domaine annonçait l’arrivée de Johnny Yanez, le gouverneur chaviste de Cojedes, apportant avec lui le premier « ordre d’intervention » des autorités contre une propriété rurale. Il était accompagné de quelques 200 soldats et policiers fortement armés. Monsieur Yanez, ex-capitaine de l’armée, déclara que la propriété privée « était un droit, mais pas un droit absolu ». »

L’expropriation d’une partie d’« El Charcote » est emblématique. Elle est l’illustration, comme l’a souligné Hugo Chavez, que « la guerre contre le latifundio s’est installée pour durer, dans une véritable révolution démocratique dans laquelle nous devons affronter ce problème, le dominer, et le vaincre ; la guerre contre le latifundio est l’essence de la lutte bolivarienne ».

C’est que Chavez a entamé l’année 2005 par une offensive frontale contre la structure de la propriété terrienne. Le 10 janvier, le président a signé le « décret de réorganisation de la propriété et de l’usage de la terre à vocation agricole » auquel on a donné le nom de « Guerre contre le latifundio ». Il a ainsi donné l’ordre d’appliquer la Loi des terres en vigueur depuis novembre 2001 mais qui avait été modifiée par la Cour suprême. Cette Loi, qui faisait partie d’un paquet de 49 décrets, fut promulguée grâce à des pouvoirs spéciaux dont le but était d’éviter le débat parlementaire. José Luis Betancourt, président de l’organisation des grands éleveurs de bétail a immédiatement déclaré que « cela n’était pas la manière correcte de procéder. Si l’on veut éliminer la propriété et les institutions, cela signifiera la fin de la paix » (cité par Ernesto J. Navarro, « Ley de tierras vs. Oligarquía del campo », op. cit).

La loi indique que la distribution des terres est aux mains de l’Etat et donne au gouvernement la possibilité de promouvoir la formation de coopératives de paysans et de fermes collectives. Elle grève d’un impôt toute parcelle qui ne serait pas cultivée à plus de 80%. Elle octroie de la terre aux paysans qui n’en possèdent pas et qui s’engagent à la travailler. Cependant, seuls sont sujets à expropriation les latifundios ayant de la terre de qualité non exploitée à partir de 100 hectares, ou de plus de 5.000 hectares si la terre est de qualité moindre. N’importe quel citoyen vénézuélien peut solliciter une parcelle de terre et, après l’avoir semée pendant trois ans, obtenir un titre de propriété héréditaire.

Une commission agraire, de caractère provisoire et composée de hauts fonctionnaires d’Etat est chargée de vérifier la situation des terres et de désigner celles qui sont non exploitées. Cette inspection touchera au total 40.000 fermes agricoles.

La distribution de terres est accompagnée d’autres mesures qui cherchent à garantir le succès productif du partage. Parmi elles figurent l’accès à des crédits bancaires, la remise de machines et d’outils agricoles aux coopératives, l’assistance et la formation techniques, la construction de silos et la commercialisation des produits.

Le Venezuela compte près de 25 millions d’habitants dont 14% vivent dans des zones rurales. 80% des terres cultivables sont entre les mains de 5% de propriétaires tandis que 6% des domaines reviennent à 75% des paysans. Près de 30 millions d’hectares de terres sont inexploités.

D’après les données du ministère de l’Agriculture et des Terres (MAT), le Venezuela importe des Etats-Unis, du Canada, du Brésil, de Colombie et d’autres pays plus de 70% des aliments consommés. Ce fait implique un dumping permanent qui frappe de plein fouet les prix et la production des produits nationaux, source de frustration et de mécontentement dans le secteur. Le 10 mars dernier, Hugo Chavez a affirmé « qu’une démocratie qui permet cela est une démocratie de pantomimes ».

La Constitution bolivarienne met particulièrement l’accent sur l’agriculture en tant que base d’un développement soutenable de la campagne. Elle souligne que l’Etat doit développer ce secteur afin de garantir la sécurité agro-alimentaire et élever la qualité de vie des populations de ce secteur. Son article 307 établit que « le régime latifundiste est contraire à l’intérêt social ». La latifundio y est défini comme toute étendue de terre supérieure à 5.000 hectares non exploitée, de sixième ou de septième catégorie.

Un indicateur de l’importance de la question agraire est fourni par le fait que la promulgation de la Loi des terres, en novembre 2001, fut le point de départ des mobilisations anti-chavistes. Les organisations de commerçants et d’industriels protestèrent pour la première fois contre le gouvernement le 10 décembre 2001 en appelant à une grève afin de s’opposer à la Loi des terres car elle signifiait selon eux une atteinte au droit de propriété.

Les pressions des grands propriétaires terriens eurent comme conséquence que le Tribunal suprême de justice déclara comme nuls et non avenus deux articles du décret-loi (les articles 89 et 90) qui concernent l’affectation et l’attribution des terres

Cependant, le gouvernement a tout de même distribué jusqu’à la fin 2004 plus de deux millions d’hectares à 100.000 familles. Il s’agissait en majorité de terres qui étaient propriété de l’Etat.

La réforme, conjuguée avec la reconnaissance juridique des droits des peuples indigènes et de l’existence d’une profonde discrimination raciale, a donné du pouvoir à ceux qui n’en avaient pas et provoqué le malaise des possédants. La distribution des terres fut la « pierre de touche » pour la construction du bloc oligarchique qui a mené le coup d’Etat d’avril 2002.

La première réforme agraire

La Loi des terres d’Hugo Chavez est, de fait, la seconde réforme agraire au Venezuela. La première avait été menée par le gouvernement de Belisario Betancourt en 1960. Elle avait comme toile de fond la chute du gouvernement dictatorial [1958, ndlr], l’exemple et l’influence de la révolution cubaine, « l’Alliance pour le progrès » [1] et une influence non négligeable du Parti communiste du Venezuela parmi les paysans.

D’après Betancourt, « La réforme agraire vénézuélienne a été conçue comme un effort décisif qui ne servirait pas seulement une redistribution plus équitable de la richesse et des revenus, mais qui aurait également comme effet d’élever significativement le rendement et la productivité de l’agriculture du pays » (cité par Robert J. Alexander, « Le Parti communiste du Venezuela », éditions Diana, Mexico, 1971).

Dans son rapport au Congrès, le président Betancourt fit un bilan de la réforme : « 60.000 familles paysannes ont reçu leur propre terre avec le partage de près d’un million huit cent mille hectares. Un peu moins de la moitié de cette surface a été le fruit d’une expropriation de grands propriétaires terriens. »

L’objectif de la réforme agraire de Betancourt n’a jamais été d’en finir avec les grands propriétaires terriens. Cette mesure a permis de créer une clientèle loyale en faveur de son parti Action démocratique (AD) mais n’a pas résolu les problèmes de la campagne. De fait, pendant les années 60, de nombreux paysans ont vendu les terres redistribuées au profit des latifundistes et cela à cause du manque de crédits, d’assistance technique et d’accès aux marchés.

La réforme fut donc un échec ; elle a laissé une population paysanne réduite, sans stimulants, sans politique gouvernementale, appauvrie et sans terre. Les statistiques de l’Institut national agraire en 1998 ont signalé que l’Etat avait distribué 11,5 millions d’hectares à 230.000 familles depuis 1961, mais elle les a donnés à des gens qui n’étaient pas concernés par la réforme. D’après une étude de l’ONG Provea, en 1988, les grands propriétaires terriens possédaient 42% du total des terres exploitées du pays, contre 23% en 1958. (Causa Popular, « Réforme agraire au Venezuela », 15 janvier 2005).

L’impulsion initiale de la réforme de Betancourt a disparu aussitôt que la nouvelle manne pétrolière a permis d’oublier la production rurale. L’agriculture et le pétrole sont fortement associés au Venezuela. « Avec l’expansion de la production pétrolière, le centre de gravité de l’économie s’est déplacé de la terre cultivée vers le sous-sol, une richesse donnée naturellement, et des producteurs agraires privés vers l’Etat en tant que propriétaire des terres. Le revenu agricole du sol, redistribué au moyen de la concurrence économique entre les producteurs régionaux de café et de cacao, fut substitué par le revenu minier du sol, monopolisé et redistribué à discrétion par l’Etat central ». (Fernando Coronil, « L’Etat magique : nature, argent et modernité au Venezuela », Nouvelle société, 2002).

Depuis 1925, l’or noir est devenu le premier produit d’exportation du pays. Cette donnée a modelé pendant de nombreuses années un système de démocratie restreinte et a en partie minimisé la lutte des classes. De fait, la démocratie vénézuélienne fondée par le Pacte de Punto Fijo (1958) reposait sur la distribution de la rente pétrolière au travers d’un système de clientélisme politique. Les gigantesques profits permettaient de financer des importations massives d’aliments et de reporter la recherche d’une souveraineté alimentaire.

Le passage du Venezuela d’une nation agricole à un pays exportateur de pétrole a créé une lutte de classes particulière, centrée sur l’Etat, et dont le noyau essentiel n’était pas constitué par l’appropriation de la plus-value produite au niveau national, mais par la captation de la rente pétrolière.

D’après The Economist, la nouvelle réforme agraire chaviste n’aurait pas un avenir bien meilleur que celle de Betancourt : « En malmenant le secteur privé, le gouvernement intensifie tout simplement la dépendance du Venezuela envers le pétrole, avec toutes les distorsions qui l’accompagnent. Le gouvernement déclare que le Venezuela importe 70% des aliments consommés. L’opposition répond que les importations alimentaires se sont multipliées par cinq depuis l’arrivée de Chavez au pouvoir, tandis que la production agricole a chuté. »

Le défi

La réforme agraire vénézuélienne est un défi aux positions de la Banque mondiale (BM) sur l’accès à la terre. Alors que le gouvernement vénézuélien a mis en marche un programme ambitieux de partage des terres, l’organisme multilatéral voit dans le marché le seul instrument efficace et viable afin de faciliter aux pauvres l’accès à la terre.

Le modèle de réforme agraire guidé par le marché promeut selon la BM la sécurité des droits de propriété, la formation de banques agricoles et l’octroi de crédits. Dans la pratique, les paysans croulent sous les remboursements de prêts aux taux d’intérêt très élevés afin d’acheter des terres de mauvaise qualité à des propriétaires terriens qui n’en veulent plus. La Banque mondiale a toujours soutenu les politiques de privatisation des terres publiques et la division des terres communales en petites parcelles, avec des titres de propriété individuels qui peuvent être vendus. Elle appuie également la formation d’associations productives qui prêtent de l’argent aux paysans à condition qu’ils se mettent au service d’une grande entreprise (voir : Banque mondiale, « Política de Tierras para el Crecimiento y la Reducción de la Pobreza », mai 2003).

Les promoteurs d’un tel système soutiennent que ce dernier procure de multiples avantages :

a) Les transferts de terre se réalisent en accord avec les dispositions des acheteurs et des vendeurs
b) Le processus de sélection des bénéficiaires permet d’identifier ceux qui sont réellement intéressés à acquérir des terres, qui sont disposés à les travailler et à payer ce qu’il faut pour elles.
c) Les subsides octroyés permettent de compenser le manque initial de capital de travail.
d) Les distributions de terre et de capital de travail se réalisent en fonction des nécessités spécifiques des bénéficiaires, à la différence des réformes agraires traditionnelles qui octroient en moyenne de grandes quantités de terre et de capital.
e) Cette méthode serait administrativement meilleur marché et plus efficace (voir Javier Molina Cruz, Acceso a la tierra por medio del mercado : experiencias de Bancos de Tierras en Centroamérica)

Un rapport élaboré par Klaus Deininger pour la Banque mondiale a conclu « que le marché de la terre est un instrument qui contribue énormément au bien-être des pauvres, car il facilite l’accès, l’exploitation productive et l’expansion de la propriété aux pauvres ou aux familles sans terre qui ont la capacité adéquate pour ce faire ; cela constitue sans aucun doute un bénéfice pour tous. »

Mais tout n’est pas aussi rose que cela. Même ceux qui croient aux bienfaits de ce modèle ont rencontré de sérieuses difficultés dans son application. Parmi les problèmes les plus fréquents : le caractère chaotique du marché des terres, l’absence de crédit pour l’achat de terres et le manque de capitaux de la part des pauvres ruraux, ce qui réduit leur capacité à participer au marché des terres. L’absence d’un contexte institutionnel adéquat. La carence d’investissement à long terme. L’existence d’une forte asymétrie entre acheteurs et vendeurs. Les coûts élevés de la transaction elle-même. Le peu de fiabilité et l’excès de centralisme du système de résolution des conflits.

L’expérience pratique démontre effectivement des résultats distincts de la théorie. D’après Peter Rosset, chercheur au Centro de Estudios para el Cambio en Campo Mexicano (CECCAM), « le fait de mettre à la merci des forces du marché l’accès à la terre pour les pauvres et les indigènes a eu des conséquences généralement catastrophiques. Cela a provoqué des ventes massives désespérées de la part des pauvres, de nouvelles vagues de concentration de la terre aux mains des riches, et une misère plus profonde encore pour la majorité des petits paysans. »

Les politiques pour assurer l’accès à la terre (comme c’est le cas du Procede au Mexique), n’ont pas abouti à une plus grande sécurité de la possession de la terre pour les paysans pauvres. Au contraire, fréquemment l’attribution de titres a ouvert la porte vers la perte de leurs biens fonciers.

D’après Paul Nicholson, dirigeant basque de Via Campesina, la politique de la Banque mondiale est en train de détruire la culture paysanne, elle annule leurs possibilités d’accéder à des ressources fondamentales telles que l’eau, la terre et les semences. « Pour la BM, la terre est une marchandise comme une autre. Mais la terre est notre identité en tant que peuple. Notre culture paysanne repose sur une économie plus autonome, dépendante des ressources naturelles et non de l’exportation, qui répond aux nécessités de la société et non du marché ou de l’agro-business. Il existe sans doute des secteurs qui estiment qu’il est nécessaire de négocier avec la Banque mondiale. Nous pensons quant à nous que ce n’est pas le cas parce que la BM est le principal instrument de libéralisation et son objectif n’est pas une redistribution juste et équitable de la terre mais bien de la privatiser et de la concentrer. Penser que la BM va changer parce que nous faisons du lobby sur elle est une illusion, cela est impossible ». (Adriana López Monjardín, Rebeldía).

Rosset souligne également que la stratégie des « banques de terres » patronnée par la BM « équivaut à offrir des cadeaux fiscaux aux riches propriétaires en échange de terres sans valeur et de faible fertilité. Le poids des dettes que les familles soi-disant bénéficiaires doivent assumer est impossible à porter dans la majorité des cas du fait de la faible productivité de la terre acquise. Le coût de ce type de « réforme agraire » est également prohibitif du fait que l’existence même du programme provoque une inflation des prix de la terre. »

D’après l’Institut d’études socio-économiques (INESC) brésilien, avec la banque de terres, « L’Etat délègue la responsabilité de la distribution et de l’accès à la terre aux oligarchies locales ou régionales » (Instituto de Estudios Socioeconómicos, El Banco Mundial y el Banco de la Tierra : Profundización de la pobreza en Brasil, Nota Técnica n°59, avril 2002). Une étude sur l’application du modèle de réforme agraire de la BM au Brésil conclut que la situation dramatique de pauvreté que traverse la campagne de ce pays ne pourra jamais se résoudre à l’aide d’un quelconque mécanisme de marché. (Sergio Bauer, A ticket to land. The world ’s market-based land reform in Brasil, Internacional Seminal "The impacts of the World’s Bank market-based land reform", Washington D.C. avril 2002).

En rupture avec cette logique du marché, la réforme agraire vénézuélienne considère que la terre et la propriété ne constituent pas le privilège de quelques familles latifundistes, qui se croient permis de s’approprier la majorité des terres cultivables. Et à l’inverse de la volonté de la Banque mondiale de dépolitiser la question de la terre en transférant sa « solution » sur le terrain du marché, la réforme agraire bolivarienne a mis au centre la question du pouvoir. Elle ne considère pas seulement que la réforme agraire est une manière de réduire la pauvreté et la faim, mais qu’elle est également la voie vers une plus grande démocratie économique et politique.

Terre et révolution bolivarienne

La réforme agraire au Venezuela fait partie d’un processus de transformations sociales beaucoup plus vaste. Hugo Chavez lui-même a souligné que « la lutte et la victoire contre le latifundio est l’oxygène de cette révolution, elle est une partie essentielle de la vie de ce peuple ». Des transformations considérées par ses dirigeants comme une révolution, malgré le fait que la bureaucratie d’Etat héritée des administrations précédentes freine régulièrement les réformes.

Les changements impulsés par les bolivariens dans la société et dans l’Etat vénézuéliens sont significatifs. L’administration Chavez passe régulièrement outre des diktats de la Maison blanche et promeut un latino-américanisme défiant les positions de la superpuissance dans la région. Elle a maintenu d’excellentes relations avec Cuba, qui reçoit du pétrole en échange d’une assistance médicale et sportive. Elle a refusé de s’inscrire dans la guerre états-unienne contre la drogue en Colombie et elle a ouvert des canaux de dialogue avec les guérillas de ce pays.

Le gouvernement Chavez s’est opposé à la création d’une zone hémisphérique de libre-échange et a au contraire encouragé la formation d’un bloc commercial alternatif. Afin de promouvoir la réorganisation du marché pétrolier en faveur des pays producteurs, il a développé d’étroites relations avec la Libye et l’Irak, qui faisaient partie de l’axe du mal de l’administration Bush. Il a accusé les Etats-Unis d’avoir provoqué des victimes civiles pendant les bombardements en Afghanistan. Il a organisé avec succès le deuxième sommet des chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres de l’OPEP, qui s’est tenu à Caracas en septembre 2000, une rencontre qui n’est pas étrangère dans l’actuelle revalorisation des prix pétroliers.

Chavez a mis en pratique une politique pétrolière nationaliste qui heurte les grandes entreprises multinationales du secteur et les organismes financiers multilatéraux. Il a repris le contrôle de l’industrie pétrolière nationalisée en 1976 et a accordé la priorité aux réductions de la production et à la diversification des activités du secteur à l’encontre des pratiques de la « génération Shell », c’est-à-dire de ces cadres qui étaient partisans de la sortie du Venezuela de l’OPEP et qui avaient encouragé la privatisation rampante de l’entreprise pétrolière d’Etat PDVSA. Cette attitude indépendante lui a donné un rôle de leader mondial indiscutable dans ces domaines.

L’une des clés du triomphe présidentiel au référendum révocatoire d’août 2004 résidait précisément dans la manière dont la rente pétrolière est redistribuée ; en écartant les anciens riches bénéficiaires et en la destinant pour une bonne partie aux secteurs les plus pauvres du pays. Ce qui n’est pas rien si l’on prend en compte que près de 70% de la population est pauvre. Le gouvernement bolivarien a drainé, en 2004, 3 milliards 200 millions de dollars de la rente pétrolière afin de financer un programme audacieux de mesures sociales, pour la production agricole et l’infrastructure. Ces dépenses ont représenté autour de 32% du PIB.

Il n’est donc pas étonnant que les plus humbles soient convaincus qu’Hugo Chavez est la seule force qui refuse d’accepter une globalisation qui se fait à leurs dépens.

Le Venezuela est un pays fortement urbanisé. D’après les chiffres officiels, 87% de la population vit dans des villes et la production agricole représente moins de 6% du PIB, le chiffre le plus bas de toute l’Amérique latine. Il se pourrait cependant que les faits soient différents. Selon de nouveaux rapports de la BM, en Amérique latine le nombre d’habitants serait deux fois plus élevé que les chiffres officiels, et la production agricole dépasserait de loin l’économie non agricole. Il est courant, en outre, qu’il y ait une continuité entre les zones rurales et urbaines. Il n’y aurait pas de raison à ce que la République bolivarienne soit l’exception à cette « découverte ».

La réforme agraire n’est pas la seule voie utilisée afin de démocratiser la propriété du sol au Venezuela. Elle est accompagnée d’une réforme urbaine qui a régularisé les logements irréguliers dans les quartiers pauvres en transférant la propriété légale de ces quartiers entre les mains de ses habitants. La réforme agraire et la réforme des terres urbaines vont main dans la main. D’après l’expert Michael Mc Dermotti, « si l’on mène à bien une réforme du sol urbain mais pas au niveau rural, il est probable que les conséquences positives s’embourbent du fait de l’augmentation de la migration. La réforme doit être globale et intégrée. » (cité par Gregory Wilpert, « Colisión en Venezuela » New Left Review).

Il n’est pas exagéré d’affirmer que le succès du processus de transformation au Venezuela dépend, pour une grande part, de l’avenir de sa réforme agraire.

Le long et sinueux chemin

Le 18 mars 2005, le Front révolutionnairepaysan Simon Bolivar, le Front national paysan Ezequiel Zamora et le Mouvement des bases populaires ont déclaré au président Chavez ; « Dans cette zone du pays, la Loi des terres n’a pas été appliquée comme il se doit, entre autres à cause des agissements de mauvais fonctionnaires, du centralisme de l’Etat, des faiblesses de la loi elle-même, de l’inexistence d’espace permettant au mouvement paysan de participer effectivement dans les instances prévues par la loi. Cela a permis aux latifundistes de passer à la contre-offensive en invalidant les cartes agraires, en chassant les paysans qui produisaient déjà sur leurs terres et obtenaient des crédits, en rendant inefficaces tous les stimulants qui permettent d’impulser un développement alternatif. Dans cette région du pays on viole les droits humains des paysans. Assassinats, tortures, arrestations arbitraires, instauration de fiefs là où la présence de l’Etat est faible. »

Dans un rapport au Congrès paysan vénézuélien qui s’est déroulé les 5 et 6 février derniers et cité par Alan Woods (« Realismo revolucionario frente a utopía reformista », El Militante, 21 février 2005), on souligne que « Bien qu’il y ait un appui généralisé envers le président Hugo Chavez, la Loi de réforme agraire a été durement critiquée car elle ne permet d’exproprier que les terres de plus de 5.000 hectares inexploités. Les paysans ont critiqué l’Institut national des terres (INTI), lui reprochant sa lenteur et son bureaucratisme. Les latifundistes transforment des bois entiers en terre avant que l’INTI ne prenne une décision. De plus, l’Institut a distribué des semences défectueuses. De nombreux paysans qui ont directement pris des terres se sont plaints du fait que les juges locaux sont du côté des grands propriétaires et qu’ils utilisent la police locale pour les chasser. »

Le diagnostic est clair. Il y a peu de progrès dans la remise des terres à cause des retards administratifs, de l’absence d’inspections de la part des techniciens de l’INTI, des obstacles légaux imposés de la part des propriétaires terriens et de la répression violente à l’égard de ceux qui occupent des terres.

La situation se complique de par les déficiences organisationnelles du mouvement paysan, de ses différences et divisions internes, de par le manque de cadres et de militants formés et d’une érosion de la confiance de la base envers ses représentants élus. Certes, sur base de l’adhésion au chavisme s’est constitué la CANEZ (Coordination agraire nationale Ezequiel Zamora), qui rassemble 13 organisations. Cependant, cette nouvelle force rurale n’a pas une grande visibilité ni un rôle d’interlocuteur significatif face au gouvernement.

Impulsée de manière simultanée par en haut et par en bas, la réforme agraire se heurte à un magma complexe d’intérêts qui rendent ses progrès difficiles ; la force et l’influence des latifundistes dans les tribunaux et les pouvoirs locaux, l’inertie bureaucratique de nombreux fonctionnaires, les déficiences de la loi, la violence des sicarios, l’insuffisance organisationnelle des paysans. La distance entre les expectatives de ceux qui réclament des terres et les résultats obtenus ont parallèlement provoqué une adhésion plus forte envers Chavez et une grande frustration et impatience envers une partie des institutions gouvernementales et de leurs fonctionnaires.

La réforme agraire vénézuélienne synthétise ainsi en grande partie les paradoxes d’une révolution qui, tout en ayant le contrôle du vieil appareil d’Etat, ne jouit pas pour autant d’un rapport de forces clairement favorable dans de nombreuses régions et secteurs sociaux.



par Luis Hernández Navarro
15 juin 2005



NOTES:

[1] Sous l’administration du président John F. Kennedy, et pour contrer l’expansion des mouvements révolutionnaires inspirés par l’exemple de Cuba, une politique de réformes sociales et de développement économique a été entreprise, politique demeurée dans l’Histoire sous le nom d’« Alliance pour le progrès ». Au-delà de la rhétorique, développement équitable et justice sociale ne suivront pas. (ndlr)

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), supplément Masiosare, 29 mai 2005.

Traduction : Ataulfo Riera, pour RISAL (www.risal.collectifs.net)




Mercredi 15 Juin 2005


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