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Vendu à vil prix à l’empire de la barbarie

Murat Kurnaz: «Cinq années de ma vie»*


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par Jürgen Rose, Munich**

«La dignité de l’être humain est intangible. C’est la responsabilité de chaque pouvoir étatique de la respecter et de la protéger», c’est la norme constitutionnelle centrale de notre république. Il est bien écrit: la dignité de l’être humain, et non pas celle de l’Allemand. Ce fait a dû échapper à Frank-Walter Steinmeier, le chef de la chancellerie fédérale, dirigeant alors la prétendue «table ronde de la présidence», lorsque ce cercle fermé décida froidement, sans se soucier des droits humains, le 29 octobre 2002, de laisser Murat Kurnaz à l’abandon dans les geôles de Guantanamo. Cet homme était certes né à Bremen-Hemelingen, un quartier populaire de cette ville de la Hanse, et y avait grandi; mais, il n’avait malgré tout qu’un passeport turc. Du coup, certains pensaient qu’après tout c’était aux Turcs de s’occuper du «Taliban de Brême».


Jürgen Rose
Vendredi 29 Juin 2007

Murat Kurnaz et sa mère
Murat Kurnaz et sa mère
Il est possible que Steinmeier se soit lancé dans cette affaire ignoble pour se faire bien voir en vue du poste de ministre des Affaires étrangères. Son camarade de parti, Otto Schily, avait réussi la même démarche en se présentant, avec succès, dans la «lutte contre le terrorisme» comme valeureux combattant contre la constitution, ce qui lui valut le poste de ministre de l’Intérieur. Il est intéressant de constater que August Hanning, chef des services secrets, lui aussi impliqué dans l’affaire Kurnaz, a gravi les échelons vers le poste de secrétaire d’Etat de l’Intérieur, alors que l’ancien coordinateur des services secrets, Ernst Uhrlau, est devenu le successeur de Hanning. Peut-on parler d’une hostilité envers la constitution comme marchepied d’un avancement? L’expert en droit, professeur Peter-Alexis Albrecht, critique sans équivoque: «Nous avons atteint un stade où le pouvoir exécutif représente un pouvoir absolu dans l’Etat, qui n’a plus aucune conscience envers le droit constitutionnel. Dans leur prétendue la recherche de sécurité, ils détruisent tous les droits fondamentaux, qui jusqu’ici avaient un caractère sacré dans notre république.» Quod erat demonstrandum, ce que la triste histoire de Murat Kurnaz montre de manière impressionnante.
Murat Kurnaz a confié au journaliste Helmut Kuhn son expérience vécue en tant que victime de cette «croisade contre la terreur» menée de façon barbare et sans concession. Ce dernier en a tiré un texte avec beaucoup de sensibilité et de soins dans le détail, dont la lecture ne peut que toucher profondément toute personne ayant encore une fibre humaniste. Car, il n’est pas possible à une personne civilisée de comprendre le degré de barbarie atteint par cet empire envers ses prétendus ennemis. Tout un chacun peut se trouver un jour ou l’autre comme point de mire de ces sbires. Jeunes et vieux, sans différence. Selon Kurnaz, dans le camp de torture de Guantanamo se trouvait un garçon de 14 ans, le plus âgé, un vieillard afghan, en comptait 96.
Lui-même n’avait que 19 ans quand il fut pris dans les filets de la police pakistanaise le 1er décembre 2001 dans les environs de Peshawar. Il s’était rendu au Pakistan le 3 octobre 2001, d’une part pour des raisons religieuses, alors qu’il se cherchait une raison de vivre; d’autre part, comme il l’avoue lui-même, par esprit d’aventure. Il voulait y étudier le coran et prendre un contact vivant avec l’islam. Et c’est précisément le jour de son retour à Brême qu’il fut repéré lors d’un des nombreux contrôles du fait de sa peau claire et de son habillement à l’européenne, contraint de sortir du car et arrêté. Après avoir été trimballé d’une prison pakistanaise à l’autre, il fut vendu à vil prix, pour 3000 dollars, par des policiers corrompus, à des sbires des services secrets américains qui l’expédièrent à Kandahar, en Afghanistan.
Déjà dans l’avion qui l’emmenait à cette base militaire US, il fut victime de brutalités, suivies dès leur arrivée de graves tortures pour le contraindre à avouer qu’il était un terroriste. Avec d’autres détenus on l’enferma dans une cage entourée de barbelés, en plain air, par des températures négatives durant la nuit. La première nuit, il fut enfermé nu. On leur jetait une nourriture infecte par-dessus la clôture. Cette pâture, insuffisante pour survivre, tombait de surcroît dans la boue. Les soldats, leur arme pointée sur eux, les maintenaient des heures durant dans la nuit et le froid. Des femmes soldats assistaient avec plaisir aux moments où les prisonniers musulmans devaient se défaire de leurs habits pour aller aux toilettes, consistant en un seau en matière plastique. En plein hiver, il est arrivé que les détenus durent se dévêtir entièrement, puis on leur versa de l’eau froide par dessus la tête.
Une nuit, plusieurs hommes en uniforme s’en prirent à un détenu et le battirent à mort, le laissant gisant dans son sang. Pour Kurnaz ce furent des heures d’interrogatoire, accompagnés de coups et de coups de pieds. Comme il n’avoua rien, il fut soumis à des électrochocs, puis à la torture appelée «Water-Boarding» jusqu’à la limite de l’asphyxie. Mais il tint bon et n’avoua rien. Pour briser sa résistance, ils le suspendirent par des chaînes aux bras pendant cinq jours entiers. Un médecin, expert en tortures, vérifia régulièrement la constitution du détenu. Malgré cela, selon Kurnaz, de nombreux torturés mouraient dans des souffrances abominables. C’est précisément dans ce camp qu’il rencontra des soldats allemands qui l’auraient maltraité eux aussi.
De Kandahar, on l’expédia à Guantanamo, dont la réputation n’est plus à faire. Pendant vingt-sept heures de vol, pieds et poings liés, dans la cale, piétiné et battu sans arrêt. Dans le camp cubain, il se trouve face au soldat américain Gail Holford qui le menace: «Tu sais ce que les Allemands ont fait aux Juifs. C’est justement ce que nous faisons maintenant à vous.» On enferme les prisonniers, soumis au rayonnement du soleil, dans des cages de 1.80 m de large, 2 m de long et 2 m de haut, plus petites que les normes de chenil en Allemagne. Ils sont constamment surveillés. Celui qui n’obéit pas au doigt et à l’œil aux ordres arbitraires des gardes, est aspergé de spray au poivre par des troupes de casseurs blindés de la police militaire, puis frappé férocement.
Kurnaz raconte encore que les détenus blessés sont laissés sur place, même avec des os brisés. Et il peuvent parler de chance, car à l’infirmerie, ils seraient froidement mutilés.
Tout ceci n’est rien à côté des souffrances de son voisin de cellule, un jeune Saoudien de son âge, Abdul Rahman. Des médecins militaires américains lui avaient amputé les deux jambes, parce qu’il avait souffert de gelures après avoir été torturé dans le camp de Bagram. Ses moignons étaient pleins de sang et de pus. «Cela ne les empêcha pas de le jeter dans la cage sans soigner ses blessures et de le laisser livré à son sort se fichant de ce qu’il allait devenir. On s’interroge sur le caractère de ces médecins et de ces gardes qui lui tapaient sur les mains. On a de quoi s’interroger sur l’humanité», accuse Murat Kurnaz de manière pressante.
En fait, c’est là toute la question. Surtout à notre époque de prétendue «guerre contre la terreur». On se demande si ces responsables sont encore capables d’entendre la question, eux qui sombrent dans l’abîme de la décadence morale, eux qui sont si sûrs d’avoir eu à tel point raison dans le cas de Murat Kurnaz qu’ils seraient prêts à récidiver. •

* Murat Kurnaz: Fünf Jahre meines Lebens. Ein Bericht aus Guantánamo, Berlin 2007,
ISBN 10-387134589X

**Jürgen Rose est lieutenant de la Bundeswehr. Dans cette contribution il défend son point de vue personnel.


http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=231


Vendredi 29 Juin 2007

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