PRESSE ET MEDIAS

Une critique des médias paranoïaque et sacrilège ?


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Mardi 29 Novembre 2016 - 08:00 LIVRE: Le Manifeste de la Raison Objective


Le Lundi de 11h à 12h, France culture diffuse « L’économie en questions », une émission produite et animée par Caroline Broué et Olivier Pastré [1]

Le 3 novembre 2008, Frédéric Lordon [2] était l’invité du jour. Plutôt bien accueilli. Mais à deux reprises, il fut question des médias…

Henri Maler


Henri Maler
Jeudi 13 Novembre 2008

Une critique des médias paranoïaque et sacrilège ?

… On entendit alors des réactions d’autodéfense de la position écrasante occupée par la vision « orthodoxe » de l’économie dans les médias qui la soutiennent. Des réactions d’autant plus significatives qu’on les entend dans une émission qui, à la différence de tant d’autres, laisse largement la parole à l’invité, fût-il, comme dans le cas présent, un « hétérodoxe ». La vacuité (quand ce n’est pas la grossièreté) des arguments opposés à Frédéric Lordon n’en ressort que mieux.

Tout se passe comme s’il existait, s’agissant de la critique des médias, particulièrement dans les médias, une ligne invisible qu’il est interdit de franchir sans déclencher les signaux d’alerte maximum.

… A commencer par l’agitation de quelques chiffons rouges : les accusations inusables de « paranoïa » et de « théorie du complot », destinées – de préférence sans le moindre argument - à disqualifier l’interlocuteur et à tenter de le dissuader d’aller plus loin.

http://www.acrimed.org/IMG/mp3/Lordon-FranceCu1.mp3

Cette contestation France-cultivée et « rigoureuse » du diagnostic proposé par Frédéric Lordon mérite qu’on s’y arrête et, pour cela, qu’on la transcrive.

Paranoïaques et complotistes ?


Ainsi, il suffit que Frédéric Lordon compare les économistes qui « voulaient réintroduire dans le débat public de politique économique les différences premières et pas simplement les différences secondes » à une « réserve d’Iroquois parqués dans un coin », pour que son ironie mordante déclenche aussitôt cette réplique et cet échange :

- Caroline Broué : - « Frédéric Lordon, vous dites que vous avez été relégués dans un coin bien précis et que vous étiez peu sollicités, en tout cas jusqu’ à présent. Est-ce que ce n’est pas le complexe de celui qu’on sollicite moins ? Est-ce que ce n’est pas la théorie du complot ou de la paranoïa de votre part de dire que votre remarque, votre critique qui peut être vue comme une critique radicale a été peu entendue, voire jugée illégitime, à vos yeux ? »

- Frédéric Lordon : - « Ecoutez… On a toujours la solution, effectivement, d’en venir aux hypothèses soit de la paranoïa soit du délire de l’artiste maudit qui s’estime criant dans le désert et écouté de personne. A la vérité, il faudrait faire… Mais là ce serait un autre chantier : un chantier d’analyse du fonctionnement des médias et de tous les médiateurs qui structurent le débat public. Il y aurait des indicateurs statistiques extrêmement simples à reprendre. Vous prenez deux grandes émissions de débat public et de débat économique – les tranches d’information du matin (de France Inter, celle de France Culture, etc.) et vous faites la statistique de l’origine des invités. Je peux vous dire qu’à 90%...
- Caroline Broué : - « Origine professionnelle, s’entend ? »
- Frédéric Lordon : - « Non : origine idéologique et intellectuelle. A 90%, vous avez droit au “Cercle des économistes”, vous avez droit à la fondation “Terra Nova”… ».

Interruption d’Olivier Pastré :

- Olivier Pastré (membre du « Cercle des économistes » lui-même) : - « Ce n’est pas un péché, hein ? »
- Frédéric Lordon : - « Je n’ai pas dit que c’était un péché. Je suis en train de faire une analyse positive et objective des choses en réponse à la question qui m’a a été posée ‘D’où venaient les gens qui avaient accès à l’espace public et au débat public’. Je dis qu’ils venaient de ces horizons : le “Cercle des économistes”, l’ex-“Fondation Saint-Simon”, muée en “République des Idées”, transformée en “Terra Nova”, et cetera, et cetera. Donc quand un olibrius dans mon genre… »

Nouvelle interruption d’Olivier Pastré :

De la rigueur avant toutes choses…

- Olivier Pastré : - « Je plaide pour “Les matins de France Culture” pour y avoir participé (et Caroline Broué connaît mieux cette émission que moi). Si vous faites votre statistique de manière rigoureuse , vous verrez que c’est beaucoup plus divers en terme d’invitations sur les sujets économiques… »
- Caroline Broué (tentant de l’interrompre) : - « De toutes façons, on ne va pas faire.. » Quoi donc ? On le saura plus loin…
- Olivier Pastré : - « … À part France Culture, tout le reste, je suis assez d’accord avec vous. »

Tout le reste, à part France Culture ?

Pour « tout le reste », peut-être Olivier Pastré pensait-il à France Inter, par exemple, où chantent, quasiment à l’unisson, « Les voix enchanteresse de l’économie », analysées ici-même.

Quant aux « Matins de France Culture », un rapide recensement des économistes invités entre le 1er janvier 2004 et le 3 novembre 2008, fournit de précieuses indications.

Ont été invités, du « Cercle des économistes », Daniel Cohen (9 fois), Elie Cohen (4 fois), Patrick Artus (4 fois), Pierre Cahuc (3 fois), Jean Pisani-Ferry (1 fois), Jacques Mistral (1 fois), ainsi que David Thesmar – Prix Le Monde-Cercle des économistes – 1 fois). Soit 20 invitations.

Auxquels il faut ajouter les dissidents patentés que sont Jean-Paul Fitoussi (4 fois), Nicolas Baverez (4 fois), Jean-Claude Casanova (membre du Conseil économique et social, puis du Conseil d’analyse de la société, 3 fois), Philippe Chalmin (2 fois), Thomas Philippon (2 fois), ainsi que, pour 1 invitation seulement, Thierry de Montbrial, Philippe Askénazy, Jacques Delpla, Erik Izraelewicz, et cetera. Soit au moins 19 invitations.

Sans compter la présence de ces redoutables adversaires de l’économie néolibérale que sont, sans être à proprement parler des économistes, Pascal Lamy (2 fois) et Alain Minc, ainsi que les Georges Soros, Denis Olivennes, Michel-Edouard Leclerc, Jean Peyrelevade (3 fois), Louis Schweitzer, Laurence Parisot, etc…

Face à eux, Frédéric Lordon (invité une première fois le 5 mai 2005) et Bernard Maris (que l’on hésite à classer parmi les « hétérodoxes ») : soit 2 noms et 3 invitations .

Ce recensement est tellement incomplet qu’il sous-évalue le nombre d’invités qui représentent les variétés de l’ « orthodoxie » économique. Nous promettons donc à Olivier Pastré d’effectuer une analyse plus rigoureuse, pour que notre article sur les voix enchanteresses de l’économie sur France Inter soit complété par un article sur les voix non moins enchanteresses entendues sur France Culture.

Economes en disqualifications psychiatriques, nous n’essaierons pas ici de diagnostiquer ici à quelle catégorie de délire s’apparente le déni de réalité qui permet de rester aveugle à la domination et de détecter partout des paranoïaques et des complotistes. D’ailleurs Caroline Broué clôt la parenthèse en déclarant sans objet la question qu’elle a elle-même posée !

- Caroline Broué : - « On ne va pas faire ici les statistiques… Ce qui est important, puisque vous avez la parole ici et pendant plus de ¾ d’heure, c’est qu’on s’arrête à votre diagnostic et à vos propositions […] »

Fin ? C’était sans compter avec un nouvel « incident ».

Profanateurs et sacrilèges ?

Quelques minutes plus tard, à l’occasion d’une réponse à une question sur les bienfaits éventuels des crises économiques, Frédéric Lordon évoque ce que l’on pourrait appeler « les mutations de la pensée de Laurent Joffrin ». Olivier Pastré et Caroline Boué sortent aussitôt les boucliers pour protéger l’immunité du haut clergé médiatique.

http://www.acrimed.org/IMG/mp3/Lordon_FranceCul2.mp3

- Caroline Broué : - « Pourquoi vouloir en finir avec les crises qui, d’une certaine façon, font fonctionner le système ? Ma question est volontairement provocatrice. »
- Frédéric Lordon : – « J’adore le “Vive la crise” de La Tribune qui offre une postérité à Laurent Joffrin dont manifestement il ne veut plus puisque dans la catégorie des tourne-casaques et des retournements de veste, je pense que Laurent Joffrin a une médaille à revendiquer vraiment très haut la main. »
- Olivier Pastré (l’interrompant) : - « Comme il n’est pas là pour vous répondre… C’est facile. »
- Frédéric Lordon : - « Oui. “Comme il n’est pas là”. Bien sûr, “c’est facile”. Mais, vous savez, quand il écrit ses éditoriaux, moi je ne suis pas là non plus. Donc je ne vois pas pourquoi je me priverais du plaisir de le dire »
- Caroline Broué : - « Sortons de ces critiques ad hominem. »

Pourquoi faudrait-il « sortir » des critiques ad hominem, quand elles ne sont ni injurieuses ni fallacieuses ? Viser un adversaire en lui opposant ses propres paroles ou contester dans la personne non des caractéristiques physiques ou psychologiques, mais une position ou une fonction sociale qui éclaire ses prises de position est parfaitement légitime, même si cette critique ne dispense pas d’examiner les arguments eux-mêmes. Pourquoi faudrait-il taire le nom et les prises de position d’éditorialistes ou de chroniqueurs qui signent quasi quotidiennement leurs avis autorisés et, pour leur donner du poids, jouent de leur notoriété ? Les éminences médiatiques ne se privent pas de critiques ad hominem Pourquoi faudrait-il s’en priver quand ce sont elles qui sont en question ? Et pourquoi faudrait-il les évoquer seulement en leur présence, alors qu’elles sont partout et que ceux qu’ils caricaturent ne sont nulle part dans les médias dominants ou presque ?

Une fois de plus, la preuve est faite qu’il est (presque) permis de tout dire et, le cas échéant sur n’importe qui (ou n’importe quoi), pour peu qu’il ne s’agisse ni du haut clergé médiatique, ni de ses économistes patentés, ni des médias qui les accueillent.

Henri Maler



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[1] Présentation de l’émission sur le site de France Culture : « L’objectif de l’émission chaque lundi matin est de questionner l’économie pour tenter de comprendre l’évolution des sociétés contemporaines, de la rapprocher des préoccupations des citoyens en mettant en évidence les facteurs sociaux, de montrer son implication dans les choix des pouvoirs publics et dans les échanges internationaux de toutes natures, sans la diaboliser ni la sacraliser. A travers l’apport d’informations et les analyses des experts, il s’agit de fournir des éléments de réflexion pour juger des grands enjeux en cours ou à venir. »

[2] Economiste, directeur de recherches au CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne (CSE), auteur de Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières (Editions Raisons d’agir, novembre 2008)

http://www.acrimed.org http://www.acrimed.org



Jeudi 13 Novembre 2008


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