1- Les frères
ennemis
2
- La pensée et le pouvoir
3
- La guerre des deux sceptres
4
- Où le verbe comprendre perd la tête
5
- Où la pensée marque des points
6 - Le verbe comprendre va-t-il battre en retraite ?
7
- Le verbe penser change de paysage et de caméra
8
- Le naufrage du verbe comprendre se dessine
9
- La résurrection du verbe penser
10
- Les premiers pas de la pensée
*
1 - Les frères
ennemis
Les tribulations
du verbe penser ne sont devenues torturantes, donc fécondes,
qu'à l'heure où il croisa le chemin du verbe com-prendre.
Jusqu'alors, il courait parmi le thym et la rosée ; et ses premiers
biographes racontent qu'il n'avait pas son pareil pour donner
le change sur ses intentions et son parcours . Tantôt il demandait
à ses usagers de se souvenir de quelque tâche ou de quelque devoir
qu'ils avaient oublié et il leur glissait à l'oreille : "Pensez
donc à conduire ce soir votre cheval à l'écurie." Tantôt il
trouvait sur son chemin un rival dangereux, le verbe croire ,
comme dans : "J'ai pensé me noyer" - car le verbe croire
est un fauve qui bondit sur le passé et sur l'avenir du monde
afin d'en faire sa proie. Mais sitôt que la raison eut rencontré
le verbe com-prendre, elle il en fit tour à tour son compagnon
d'infortune et son frère d'armes, son souverain et son maître,
son complice et son ennemi mortel ; et toute la maisonnée de la
philosophie en fut mise sens dessus dessous jusqu'à nos jours,
parce que le verbe com-prendre n'avait pas froid aux yeux
et se présentait en tous lieux et en toutes saisons sous les traits
d'un acteur effrontément sûr de ses dires. Le verbe penser,
lui, ne payait pas de mine. Son modeste accoutrement contrastait
avec la parure rutilante et le débit volubile du dandinant matamore
; mais la modestie de sa tenue le désarmait au point qu'il n'en
menait pas large.
"Comment,
se disait-il, tenterai-je seulement d'observer de près la trame
des vêtements et toute la carrosserie verbale, et toute l'effronterie
de la dégaine, et toute l'habileté des tailleurs des rois de la
parole ? Comment déjouerai-je jamais les pièges de ce metteur
en scène du cosmos, de cet appariteur de l'univers, de ce dramaturge
du temps et de l'espace, de cet homme de paille du Créateur?"
C'est ainsi qu'a commencé la longue histoire des relations tendues
ou des rapports de bon voisinage entre le verbe penser
et le verbe piger. A eux deux, ils ont écrit toute l'histoire
des accommodements de la philosophie occidentale avec l'action
et avec la raison depuis que notre ancêtre, Adam le naïf, quitta
piteusement le paradis où son pompeux souverain tenait seul entre
ses mains le sceptre aveugle du verbe com-prendre.
2
- La pensée et le pouvoir
Il faut
savoir qu'à l'origine, Dieu et sa créature étaient tous deux nus
comme des vers ; mais sitôt qu'Adam eut commencé de se couvrir
de la fourrure des bêtes sauvages, il les prêta à son maître;
et, depuis lors, non seulement l'un et l'autre rivalisent à se
parer de toisons diversement ajustées, mais ils se les échangent
à leur gré . Or, les différends ou les franches querelles qui
les ont opposés ont toujours porté sur la question de savoir dans
quelle mesure il est permis au verbe penser de comprendre
et au verbe comprendre de penser. Car ces deux personnages
de théâtre se trouvent divisés à l'intérieur d'eux-mêmes entre
leur nudité et leur défroque mal cousue , de sorte que l'un et
l'autre ne partagent ni les mêmes intérêts, ni n'ambitionnent
de se partager le même savoir . C'est pourquoi la pensée traque
le verbe com-prendre sous les ramures où le souverain de
l'Eden pourchasse le malheureux ; car, à l'entendre, com-prendre,
ce serait disposer d'une machinerie bien rôdée, tandis que la
pensée lui glisse, à l'oreille. " Es-tu sûr du fonctionnement
le plus glorieux possible de ta puissance? Es-tu sûr que tes utilisateurs
sont habilités à définir une vérité en haillons? Qu'est-ce qui
fait accoucher de la vérité à un excellent outil? Quel instrument
es-tu de l'instrument que tu appelles le vrai?"
Alors le
verbe com-prendre montre ses muscles et sa défroque à son
frêle pédagogue . Et pourtant, si vous passez derrière le décor,
un coup d'œil dans les coulisses de tout ce théâtre vous suffira
pour découvrir que ce chef d'état-major de la connaissance supplie
le verbe penser de lui servir de garantie . C'est dire
que le ver est déjà dans le fruit . Comment une raison et une
intelligence demanderesses d'un créancier ne se réfèreraient-elles
pas nécessairement à l'autorité, donc à l'autorisation d'un banquier
supérieur et comment ne se trouveraient-elles pas condamnées d'avance
et par nature à faire allégeance à leur bailleur de fonds ? Aussi
le verbe penser ne s'en laisse-t-il pas compter. C'est
sans relâche qu'il vous titille le verbe com-prendre ,
lequel n'en appelle jamais qu'à sa forte carrure et vous toise
le vermisseau de toute la hauteur de sa charpente : " Qui es-tu,
toi qui contestes mon programme alors que tu ne possèdes pas le
savoir ? Ceins tes reins, mon brave. A moi de t'interroger, à
toi de m'instruire . Où étais-tu quand j'ai enfanté le monde ?
Apprends-moi qui en a fixe les dimensions, puisque tu disposes
de mon intelligence. " (Job 38, 1 ) Pas de doute, com-prendre,
c'est agir et agir, c'est se trouver déjà là, le sceptre
à la main .
3
- La guerre des deux sceptres
En vérité,
depuis que notre évasion partielle de la zoologie nous a fait
échouer quelque part entre l'animal et l'humanité qui nous attend,
le récit des négociations continues et, le plus souvent, des tractations
douteuses qui ont jalonné l'itinéraire des relations entre notre
verbe penser et notre verbe com-prendre nous raconte
les millénaires de notre machinerie cérébrale mêlés aux annales
de notre politique, tellement ces verbes poursuivent - mais toujours
chacun de son côté - des intérêts si convergents qu'ils ne cessent
de se corrompre l'un l'autre et de conclure entre eux des accords
boiteux ou des ententes illicites. Du coup, l' alternance frauduleuse
entre les traités de bon voisinage que leurs plénipotentiaires
signent en catimini et les ruptures tempétueuses de leurs alliances
éphémères, cette alternance, dis-je, obéit à des définitions à
la fois flottantes et têtues de leurs vêtures respectives. Il
est donc d'un grand intérêt simianthropologique d'observer de
près leur texture et leurs coloris . Certes, le verbe penser
est appelé à retirer l'un après l'autre au verbe com-prendre
ses uniformes d'un apparat trompeur, à démasquer les trucages
de ses vaniteux habilleurs, à dénoncer les astuces et les ruses
des sorciers du langage qui vous changent les outils du savoir
en instruments aiguisés du pouvoir - mais au fur et à mesure qu'Adam
déshabille son créateur et qu'il en vient à inverser les rôles
au point de chasser son souverain du jardin de la connaissance,
il découvre avec effroi qu'il s'était pris à son propre piège
et qu'il s'était laissé flouer par l'idole dont il avait apprêté
les parures.
Quand le
verbe com-prendre se trouve privé de tous ses affûtiaux
, il devient moqueur à son tour . Voyez comme il se rit alors
de son compagnon de route et d'infortune, voyez comme le verbe
penser en est tout pantois, voyez comme il se trouve dévêtu
à son tour. Quel est donc le sceptre que la pensée et la com-préhension
se partagent en secret si chacun entend jeter son rival à la ferraille
? Comment se fait-il que le savoir intelligent veuille déposséder
le pouvoir du trésor de la vérité et le pouvoir priver la raison
de ses droits, sinon parce que la question de la légitimité de
leurs titres et apanages respectifs se pose à l'un et à l'autre
en des termes tellement opposés que tous deux s'appliquent à disqualifier
le blason de leur adversaire.
Mais si
le pouvoir ne porte pas l'écusson de la vérité aux yeux de la
pensée, le plus embarrassé des deux demeurera celui dont la charge
nobiliaire sera de métamorphoser le baudrier doré de son autorité
en sceptre de la vérité - ce qui nous ramène à la question précédente
, celle de désigner la toge et la toque habilitées à trancher
ce débat. Entre quelles mains la balance à peser la vérité se
trouvera-t-elle placée ? Quelles lois régiront-elles la pensée
et à quelle législation le pouvoir se soumettra-t-il si tous deux
entendent faire tourner à leur avantage le rouet du savoir ? Assurément,
le verbe penser présente l'avantage de renvoyer au bas
latin pensare , peser, et à pensio, la pesée,
mais aussi le paiement . Mais que pèse et que paie
le pouvoir, que pèse et que paie la pensée si tous deux déposent
les mérites de la vérité sur les plateaux de la balance
de la connaissance?
4
- Où le verbe com-prendre perd la tête
Voici que
le verbe penser, ne pouvant par trop s'apitoyer sur le
verbe com-prendre sans célébrer ses propres funérailles,
se dit en lui-même : " Qu'ai-je à tracer une frontière incertaine
et toujours contestée entre ce que je pense et ce que je
crois com-prendre? Ne serait-il pas plus digne de la raison
qui m'habite et qui voudrait se faire jour en moi d'analyser les
substances intellectives dont le verbe com-prendre se nourrit?
Les aliments avariés dont ce gros mangeur de la vérité se remplit
l'estomac entraînent ses ossements sous la terre. Quelles sont
donc les relations que la pensée entretient avec le verbe com-prendre
? Pourquoi ai-je rencontré ce séducteur sur ma route, pourquoi
ce tentateur m'a-t-il barré le passage, pourquoi sa cuisine est-elle
le réceptacle de la vérité du monde, pourquoi mes accords et mes
chamailleries alternées avec ce corrupteur ne m'ont-ils jamais
permis de séparer le bon grain de l'ivraie et de savoir enfin
clairement quel est le véritable enjeu de nos divorces et de nos
entendements durables ou passagers ? Sans doute la vérité et la
force se nourrissent-t-elles secrètement des mêmes poisons et
du même nectar sans seulement s'en douter et courent-elles d'un
même pas vers un sépulcre commun . Mais puisque le venin se change
quelquefois en remède, ne serais-je pas bien inspiré d'observer
les ingrédients qui entrent dans la composition de ma ciguë ,
afin de vérifier que cette liqueur-là ne saurait couler dans les
cornues du verbe com-prendre ? Alors la comparaison méthodique
entre les substances thérapeutiques et les toxiques me conduira
jusqu'aux arcanes de la malheureuse espèce dans laquelle le chimpanzé
vocalisé a fait basculer mes chromosomes. "
Sitôt que
le verbe penser eut achevé sa tirade, il endossa ses nouveaux
vêtements et il se dit : "Comment se fait-il que ma parole me
dédouble ? Comment se fait-il que je fasse tenir le discours de
la vérité à la fois aux faits dont l'existence m'est irréfutablement
démontrée et au verbe co-mprendre qui voudrait leur tenir
compagnie et même s'attacher à leurs chausses, mais qui fait mauvais
ménage avec eux ? Comment le verbe penser change-t-il de
dégaine pour qualifier de vrai tantôt ce qu'il sait de science
certaine et tantôt ce qu'il croit com-prendre, tantôt ce
qu'il constate de ses yeux et tantôt ce qu'il explique au tribunal
de l'intelligence qu'il préside en son for intérieur? Car enfin,
je constate que la goutte de boue qui virevolte sur elle-même
et qui m'emporte dans une ronde inlassable autour du soleil me
raconte seulement ce qui se passe et que les télescopes vérifient.
Si, en revanche, j'en viens à appeler vérité ce qui m'est expliqué,
donc ce que je crois com-prendre , comment prétendrais-je
que je demeurerais sain d'esprit si je me proclamais capable de
com-prendre que des masses inertes s'attirent réciproquement
dans le vide, et cela de telle sorte que la force centrifuge qui
découle de leur rotation équilibrera très exactement leur connivence
et, de plus, proportionnellement à leur masse et à leurs distances
entre elles ? Là encore, le calcul ne m'apporte rien de plus qu'un
savoir exact; mais je défie le verbe com-prendre de savoir
ce qu'il dit quand il croit expliquer davantage ce qu'il
se contente de mesurer qu'il n'enregistre bêtement le silence
d'une pierre posée à tel endroit. Il me faut donc distinguer deux
vérités, l'une certaine, mais muette en diable sous l'attrape-nigaud
du calcul, l'autre loquace, mais folle à lier de marmonner des
chiffres et de tenir des nombres pour des arguments.
5
- Où la pensée marque des points
C'est ainsi
que le verbe penser a commencé de s'exercer à penser la surdité
des démonstrations de son rival, puisqu'il ne sait encore ni quel
est l'objet propre à la pensée, ni ce que signifie un paiement,
donc un tribut à verser à une autorité - ce qui n'est pas une
mince affaire, puisque la pesée, pensio, verse une pension
à son créancier, la vérité dont elle se veut la servante. Décidément
, l'entente cachée du verbe penser avec les faits que le
verbe comprendre s'imagine expliquer ne promet rien de
bon à nos deux négociateurs . Car ce qu'il fallait maintenant
se décider à chercher avec un sérieux nouveau et sur un chemin
de plus en plus rocailleux n'était rien de moins que le pont qui
rattacherait les deux verbes et qui conjoindrait leurs définitions
respectives et toutes deux falsifiées du terme même d'une vérité
garantie par un banquier . Car ce qui faisait penser le
verbe penser et com-prendre le verbe com-prendre
se trouvait sûrement contaminé à la fois par une certaine dette
dont le bien fondé n'était pas garanti.
C'est pourquoi
les scolastiques disaient, dans leur mauvais latin , que le bon
sens facit comprehendere, "fait comprendre", en
ce sens qu'il vous fabriquait du compréhensible, c'est-à-dire
de l'intelligible, histoire d'adresser un signe discret à leur
alter ego à tous deux, le verbe penser. Mais si penser et comprendre
échangent des œillades, s'ils vont même jusqu'à cligner de l'œil
en complices, où se cache-t-il, le trésor auquel ils s'aliment?
Et s'ils se font des signes de connivence, où puisent-ils leur
provision de signaux, sinon dans le coffre de leurs signifiants
? Et si le bon sens, comme ils disent, les comble de signifiants
qu'ils rattachent naïvement à leurs " lumières naturelles ",
la vérité est-elle donc tout entière un signifiant auquel ils
paieraient une redevance? Dans ce cas, quelles sont les relations
périlleuses que le verbe penser et le verbe com-prendre
entretiennent de conserve avec les hordes ou les cohortes de signifiants
avides que la meule du bon sens leur donne à moudre et auquel
ils paient tribut? Quelle est la nature de ce versement et comment
en sont-ils à la fois les bénéficiaires et les otages ?
6
- Le verbe com-prendre va-t-il battre en retraite ?
C'est alors
que le verbe penser a commencé d'observer d'un œil méfiant
les signifiants de confection que le verbe com-prendre
lui apportait tout empaquetés dans les emballages du bon sens.
Car enfin, se disait maintenant l'embryon de pensée qui germait
dans les entrailles du verbe penser , si le sens
est composé de signifiants bien agencés et étroitement connectés
entre eux, la vérité dont il m'appartient de peser la moisson
se cache dans les souterrains des signes et des signaux du sens
que notre espèce s'adresse à elle-même et à toutes choses en ce
bas monde et dans l'autre.
Mais comment
les pierres, les arbres, les saisons et les astres nous adresseraient-ils
des signaux à titre gratuit ou coûteux? Comment leur empressement
à nous envoyer des messages codés ou en clair nous comblerait-il
d'aise, alors que la cargaison des signifiants dispendieux que
nous nous sommes mis sur les bras nous parle seulement de nos
travaux et de nos jours, comme disait le vieux Pindare, et que
leur surabondance ne nous fait pas sortir définitivement de nos
enclos ? Et si nous découvrions dans le cosmos des signifiants
aussi énormes que bienveillants et dont la pléthore ferait de
nous des Titans pompeux du sens, je démontrerai que leur
gigantisme de façade n'a que faire de nos arpents et de nos labours
. D'abord, un signifiant n'est pas un beau discours que nous tiendrait
l'univers, mais une parole sortie de nos gosiers, une vibration
de nos cordes vocales, une sonorité flûtée par la soufflerie de
nos poumons . Comment des signifiants en lambeaux et apprêtés
de longue date à notre modeste usage changeraient-ils tout subitement
de nature à s'asseoir sur des trônes? Comment habiteraient-ils
en Crésus le silence et le vide ? Comment nos signifiants laborieux
changeraient-ils de statut , comment scelleraient-ils jamais un
pacte éternel avec l'espace et la durée dont l'infini nous encapsule
?
Décidément,
mon fidèle compagnon de route, ce brave verbe com-prendre
, ne me lâche pas d'une semelle et croit m'épauler à changer d'encablure
, mais il se révèle tout crotté par sa vassalité. Car sitôt que
je voudrais penser ma pensée, sitôt que je désire peser ce que
je pense, sitôt que je m'applique à déposer ma raison, mon intelligence
et mon cœur sur la balance de la vérité, je cherche en vain des
yeux le fléau et le cadran du cosmos censés se cacher dans ma
pauvre cervelle et me donner la réplique. Bien plus, c'est avec
commisération que j'observe maintenant mon vieux frère d'armes
tout essoufflé et transpirant. Il est entraîné à s'agenouiller
devant des autels, il boit la parole des idoles, il s'empare du
sceptre imaginaire de son Créateur et en fait l'assommoir de sa
pensée; car le signifiant auquel il veut payer tribut n'est nullement
la vérité, mais le pain de la croyance. Comment la vérité se cacherait-elle
sous le soufflé d'un signifiant proféré par un maître majestueux
du cosmos ? Car si la vérité était un feu du ciel que mes "lumières
naturelles" auraient allumé parmi les caissiers du verbe com-prendre,
si les flambeaux de la vérité faisaient bon ménage avec ceux du
simple bon sens, si la vérité se nourrissait des fruits du jardin
ou des récoltes des champs, alors le verbe penser s'acoquinerait
avec le verbe com-prendre et en partagerait les pauvres
recettes.
7
- Le verbe penser change de paysage et de caméra
Où en sommes-nous
du dialogue manqué du verbe penser avec le verbe com-prendre
? Peut-être pouvons-nous commencer de retracer un certain itinéraire
que ce verbe aurait suivi et observer les relations chaotiques
qu'il n'a cessé d'entretenir au cours des âges avec les réseaux
du sens qui pilotaient son compagnonnage malheureux avec les gâte-sauce
du verbe comprendre .
Au début
de son parcours douteux, le verbe penser a conquis une
première distance à l'égard du langage de son homme de peine,
qui piétinait encore dans le disparate et ne savait comment assembler
les gerbes de l'abstrait. Platon nous raconte que si l'on demandait
au verbe com-prendre des Athéniens ce qu'était la beauté,
par exemple, il vous énumérait seulement de beaux objets à la
chaîne . Du coup, Socrate avait emprunté à Pythagore un premier
illuminateur de l'univers, l'idée pure, dont les feux éclairaient
de toute éternité le vide et le plein. Ce signifiant de toute
beauté se présentait si bien en phare sans rival du cosmos que
le Dieu des chrétiens s'était partiellement rallié à sa lumière
- mais le verbe penser, lui , ne s'y est pas laissé prendre :
si l'idée pure était un signe, disait-il, à quel signifiant sa
chandelle renvoyait-elle à son tour ? Quel message ce beau signal
nous adressait-il? Allons donc, comment Socrate aurait-il payé
tribut à l'Idée ? Une autre étoile encore, disait-il, éclairait
de plus haut ces créances . Il fallut néanmoins attendre plus
de seize siècles qu'un nouveau purificateur du verbe com-prendre,
un certain Abélard, réduisît le flambeau de l'idée à la flammèche
du concept, ce qui conduisait à un nouveau rabougrissement de
la vérité des puissants: qu'est-ce qu'un concept, disait le nouvel
Abel, sinon un ratatinement légitime de l'Idée?
Car enfin,
si je regarde le pommier du paradis, n'est-il pas, à lui seul,
bien plus resplendissant que sa masse , sa dureté, sa couleur,
sa ramure , son écorce et ses feuilles prises séparément ? Les
concepts de couleur, de forme, de matière,
de branchages, ne sont donc que des abstractions, du verbe
latin tirer hors de , donc de misérables soustractions
dont la maigreur et même le rachitisme réduisent la superbe de
l'Idée dite pure à un ramassis de lumignons . Mais s'il y a loin
du concept à la pensée, qu'en est-il maintenant
du soleil de la vérité définie comme un signifiant dont le miel
n'a ni payeurs, ni hommes-liges? Qu'est-ce que comprendre un signifiant
si le signal censé nous le montrer et qui m'indique la direction
à suivre pour tenter de le capturer a passé de l'idée au
concept et si ce sceptre s'étiole entre mes mains ?
Et si je
portais maintenant l'attention du verbe penser aux constellations
des idées et des concepts dont la signalétique générale me servira
de réseau de référence des signifiants et en quelque sorte d'arène
du sens , si je vais maintenant m'enhardir jusqu'à baptiser du
terme de problématique l'enceinte dans laquelle le verbe penser
va se livrer à la traque du problème du sens , si je me
donne maintenant un nœud serré des signes interconnectés entre
eux et si j'en fais le Sésame qui accouchera du sens, donc
de l'intelligible , ne me trouverai-je pas, enfin, en marche
sur le chemin des accoucheurs associés dont la coalition va me
fournir la brebis immaculée d'une vérité tributaire de personne?
Je vais donc, se dit le verbe penser, examiner une à une
les composantes dont les problématiques commandent la cohorte
, afin de vérifier la capacité de chacune d'enfanter le Signifiant,
donc le vrai et de collaborer à sa parturition ; et je verrai
bien si le verbe com-prendre reprendra des forces et en
viendra à me tenir la dragée haute ou s'il continuera à agoniser
dans l'arène.
8
- Le naufrage du verbe com-prendre se dessine
Alors, le
verbe penser passe en revue les parcs, jardins et jardinets
des problématiques de la connaissance certaine et signifiante
dont le verbe comprendre a aménagé les allées, les carrefours
et les auberges ; et il s'étonne du nombre, de l'instabilité et
de l'usure des signifiants, ainsi que de la difficulté de les
réparer ou de remplacer les pièces défectueuses. Mais ce qui inquiète
le plus le verbe penser , c'est la provenance du sens.
Par bonheur, il découvre en Descartes le premier Hercule qui nettoya
les écuries d'Augias de la coutume et de la tradition et qui fit
si bien place nette de tout ce fatras qu'il se retrouva avec la
logique du bon sens sur les bras. Mais comme cette logique de
la roture lui parut à la fois innée, donc consubstantielle à la
matière, et platonicienne sous le sceptre du cogito souverain
des géomètres, la nature produisit, cent cinquante quatre ans
seulement après sa mort, un certain Emmanuel Kant, dont l'esprit
aussi méthodique que celui de l'auteur du : "Je pense donc
je suis", se dit en son âme et conscience de protestant
branché tout ensemble sur le ciel de Luther et sur celui de la
grosse industrie naissante qu'il convenait en tout premier lieu
de se poser une singulière question : la raison bifide de l'auteur
du Discours de la méthode lui démontrait-elle son
existence en ce sens qu'il se trouvait bel et bien doté de bras
et de jambes, ou bien en ce sens qu'il se demanderait enfin qui
il était de penser sur le modèle du vieil Euclide ? Car enfin,
qui peut douter que son corps soit bien davantage que l'ombre
d'une ombre ou le songe d'un songe ? En revanche, si la question
porte sur la capacité de penser des fuyards de la nuit animale,
comment mon cerveau ne serait-il pas un organe schizoïde, une
machinerie biphasée, un infirme dichotomisé entre le réel et l'imaginaire,
le rêve et le monde?
Le verbe
penser se rend introspectif ; et il se met à examiner au
microscope le contenu bipolaire de la boîte osseuse du simianthrope.
Puis il passe en revue les rouages qui faisaient trotter la géométrie
d'Euclide dans le cosmos et il retrouve, fidèles aux ritournelles
du bon sens, les sottes "lumières naturelles" d'Aristote
et toutes les platitudes du Moyen-Age. Mais, à sa grande surprise,
parmi les divers compartiments chargés d'assurer la fausse cohérence
entre des jugements tenus pour innés et des antennes cérébrales
branchées d'avance sur le monde des phénomènes, le principal coffrage
de l'entendement, celui qui contenait le trésor des causes et
des effets, présentait la particularité tragique et monstrueuse
de répandre dans la nature un flot invisible, mais tout puissant
de causes et d'effets introuvables . Alors,
le Descartes allemand se dit, en bon logicien, que si aucun lunetier
ne découvrait des causes en tant que telles, et encore moins la
causalité en elle-même , ni dans le vide du cosmos, ni au plus
secret de la matière, les animalcules de l'intelligence causative
et de la raison logicienne ne pouvaient se rencontrer ailleurs
que dans sa tête.
Mais dans
quelle direction faisaient-ils signe ? De quel signifiant suprême
se voulaient-ils donc les porte-voix et les messagers? Assurément,
d'une Raison génitrice non seulement de la Causalité, mais de
l'innombrable progéniture des causes agiles et trottinantes dont
ce concept ne cessait d'accoucher en son entendement miraculé.
Mais comment, la causalité, cette reine du cosmos, prouvait-elle
ses dires à ses brebis? Que le soleil chauffe les pierres, leur
dit-elle, et aussitôt le lien de causalité enfante la raison du
monde à vous rassembler toutes bêlantes autour de mon sceptre,
à la manière dont le juriste frappe la reproduction vagabonde
et désordonnée de l'humanité du coup de la baguette magique du
lien de parenté et aussitôt Génitrix rencontre sur son chemin
le sens juridique d'un cosmos légalisé de naissance, donc sa rationalité
à la fois construite de main d'homme et immanquablement fidèle
au rendez-vous du cosmos avec les décalques taillés sur mesure
des juristes des phénomènes.
Du coup,
le verbe penser monte sur ses grands chevaux. Comment le
verbe com-prendre enfanterait-il l'intelligible
à fabriquer un personnage imaginaire, la raison causative, dont
toute l'activité se réduit à enregistrer ce qui se passe sans
elle dans la nature et à en prendre acte ? Et si ce qui se passe
avec constance dans le vide du cosmos se révèle prévisible par
nature, donc profitable par définition , qu'est-ce qu'une raison
qui croit rendre signifiantes , donc intelligibles, les redites
imperturbables de la matière et le carrousel des redites de l'univers
? Bien plus, le verbe com-prendre n'est jamais que le valet
d'armes du potentat qui se fabrique la sorte de raison ventrale
qui le nourrira de ses ritournelles en retour et qui armera son
sceptre et son glaive sur cette terre.
9
- La résurrection du verbe penser
Puis, le
verbe penser se dit, primo, que si la raison du
monde est bâtie en miroir d'une scolastique du répétitif, les
théologies attendent le gril sur lequel l'intelligence transanimale
les soumettra à la même psychanalyse du profitable et du coutumier
que l'expérience scientifique ressassée et qui croit vérifier
du sens à vérifier seulement l'inlassable, secundo, que
le verbe penser se rend transspéculaire et se met en mesure
de défricher un champ nouveau et immense de la connaissance, celui
d'une spéléologie des problématiques en miroir qui, depuis le
paléolithique, enfantent les jugements simiohumains aux yeux des
évadés rarissimes des ténèbres que nous avons tout récemment commencé
de recenser en divers lieux du globe terrestre.
Le verbe
com-prendre se trouve-t-il pour autant hors de combat ?
Dans ce cas, le mérite ne saurait lui en revenir. Ce n'est pas
lui qui a découvert le creuset dans lequel la raison et le sens,
le réel et l'intelligible , la vérité et la logique de la matière
se donnent le ridicule de paraître courir côte à côte et de creuser
un seul et même lit, celui d'une signification du cosmos censée
consubstantielle à l'imperturbable qui régit leur double coulée.
Seule la pensée proprement dite peut revendiquer le spectacle
de cet exploit de singes égarés par leur signalétique,
seule, la pensée métasimienne a reçu le secours décisif de l'écroulement
de tout l'édifice de la raison d'Euclide. Car depuis plus d'un
siècle maintenant, la victoire du verbe penser sur le verbe
com-prendre s'est inscrite dans les équations aussi muettes
que profitables des physiciens de l'incompréhensible .
L'espace
et le temps sont retournés au chaos originel dont le verbe com-prendre
croyait les avoir délivrés, l'univers ne sait plus comment donner
de la voix dans l'immensité, la matière s'est mariée avec l'énergie
et les atomes avec la durée, la géométrie des ancêtres a trépassé
parmi les horloges qui égrènent en titubant les heures devenues
les otages de leurs moyens de transport, la vitesse de la lumière
cherche en vain les limites de l'espace où l'infini se moque de
la lenteur de ses photons, le cerveau demeuré semi animal n'entend
pas ses geôliers lui expliquer en long et en large que les barreaux
de sa cage lui demeureront à jamais invisibles , puisque les boîtes
osseuses de Descartes et d'Euclide, d'Aristote et de Kant condamnées
à confesser le temps et l'espace comme inconcevables et incapturables
: qui peut imaginer une étendue prisonnière de ses frontières
et au-delà de laquelle ne s'en ouvrirait pas une autre ou un temps
au-delà duquel le temps déposerait les armes ?
Mais si
le verbe penser a fini par terrasser le verbe com-prendre,
que lui reste-t-il à penser? Comment se connaître dans
l'inconnaissable ? Comment se com-prendre dans un univers
où l'espace et le temps ont déserté nos conques cérébrales? Que
reste-t-il à com-prendre si le cadavre du verbe com-prendre
expose ses organes décomposés dans un cosmos sans voix ? Peut-être
le verbe penser est-il déjà sorti de son sépulcre . Quel
paradis pour la pensée, se dit-il, d'observer l'animal qui se
faisait regarder sous le nez par ses idoles , quel Eden de la
raison que d'autopsier la dépouille mortelle des dieux !
Alors le
verbe penser se met à parler à voix basse dans le cosmos. Prêtons
l'oreille à ses balbutiements. Apprendre à penser, murmure-t-il,
ce sera tenter de m'initier à la faculté de peser l'espèce de
raison d'un animal qui se croyait en mesure de penser le
monde, apprendre à penser, ce sera découvrir le télescope
ou le microscope qui me permettra de regarder de loin les phalènes
de la pensée des singes, apprendre à penser, ce sera radiographier
les signifiants simiohumains que met sur orbite le satellite d'observation
de la vérité dont les instruments de bord truqués étaient ceux
du verbe com-prendre du simianthrope.
10
- Les premiers pas de la pensée
Revenons
sur nos pas, se dit le verbe penser. Je me disais donc
que les faits et les signifiants font deux, je me disais que si
la vérité est un signifiant, elle m'adresse des signes et qu'il
me faut trouver le code de référence qui donnera au signe sa parole
; sinon comment le saisirais-je en tant que signal de la vérité
? Mais les Bernardins ne savaient-ils pas déjà que les faits sont
muets par nature et pour définition, puisqu'ils disaient que seule
l'allégorie exprime le sens ?
- La
postérité du siècle des Lumières et l'avenir de la pensée
mondiale: A propos de la visite du pape Benoît XVI à Paris
du 12 au 15 septembre 2008 , 22
septembre 2008
Toute la
science expérimentale se trouve donc condamnée à reconnaître à
son tour que les faits réels et constants sont aussi silencieux
de naissance que les faits imaginaires des théologiens et qu'il
est bien sot de les revêtir de la tenue des juristes. Quelle sera
l'allégorie réputée les rendre signifiants , donc les faire entrer
dans le royaume d'une connaissance enfin rationnelle et intelligible
? L'allégorie n'est-elle pas le récit codé qui métamorphose les
faits en signaux de la symbolique qui les portera au signifiant
, donc à la vérité dont ils se révéleront les vecteurs? Dans ce
cas, les "lois de la nature" qu'invoquait la physique classique
étaient des métaphores qui transportaient les faits avérés dans
l'univers allégorique qu'exprimait la cité des lois . Quel était
le sens du coup de force qui transformait en signifiants légaux
les routines de la matière légalisées par la parole? A quelle
allégorie de l'humanité une législation mythique du cosmos renvoyait-elle
l'expérimentateur?
Car si les
faits constants à souhait ne se laissent pas davantage assermenter
par un univers des lois et du droit que le récit tout onirique
de la Genèse ne prend place dans le récit des physiciens, quel
est donc le signifiant proprement humain qui élève l'humanité
à l'allégorie et qui en fait le véhicule du sens allégorique du
monde? Quelle est la gestuelle du sujet de conscience qui fait
du passage d'un homme en chair et en os sur la terre un signe
du signifiant allégorique qu'il incarne ? Quel est le sens allégorique
du geste de Diogène quand il jette un coq plumé aux disciples
de Platon en disant : "Voilà l'animal à deux pattes et sans
plumes que vous appelez un homme"? Quelle est la gestuelle
de Socrate quand il boit le poison de l'ignorance dans la coupe
de la sottise? Quelle est la gestuelle du Bouddha quand il fait
de l'homme le signe de son éveil? Quelle est la gestuelle de Jésus
quand il fait de son corps le crucifié de son éternité sur l'allégorie
de l'Histoire que figure une potence?
Décidément
les Bernardins n'avaient pas encore découvert le sens de ce qu'ils
pensaient avec leur: "Littera gesta docet, allegoria quid credas"
(La lettre enseigne l'histoire, l'allégorie ce que tu crois
). Encore faut-il savoir que seuls les faits parlants orchestrent
l'allégorie, encore faut-il savoir que la pensée, au sens qu'enseigne
l'allégorie, est celle qui fait de l'homme une gestuelle de la
"vérité", encore faut-il savoir que le cosmos n'a pas de
gestuelle et qu'on appelle destinée la trajectoire d'un corps
porteur de l'allégorie qu'on appelle l'humanité.
Quelle
est l'allégorie qui attend le "spirituel" du XXIe siècle
? Quelles sont les gestuelles respectives du verbe penser
et du verbe com-prendre si le premier élève la longue agonie
du second à l'apprentissage des allégories du sens ? Peut-être
le XXIe siècle attend-il la philosophie qui ouvrira l'anthropologie
transcendantale à la spectrographie des gestuelles de la "vérité".
Le
6 octobre 2008