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Economie et pouvoir financier

Une analyse superficielle du capitalisme mondial, The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism, par Naomi Klein, publié chez Allen Lane, 2007


Cet article constitue une critique du livre de Naomi Klein, "The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism", dont on pourrait traduire librement le titre par "La doctrine du choc : la montée du capitalisme de catastrophe". La deuxième partie sera en ligne le 6 mars.


Nick Beams
Jeudi 6 Mars 2008

Par Nick Beams




Depuis sa parution en septembre dernier, le dernier livre de Naomi Klein a fait les listes des meilleurs vendeurs à travers le monde. Cet accueil n’est pas seulement le produit d’une campagne qui sans l’ombre d’un doute a été bien organisée ou d’une présence importante dans les médias de masse, mais encore d’un changement significatif vers la gauche de larges sections de la population mondiale.

Dans chaque pays, l’hostilité envers le programme du marché libre qui prévaut depuis une vingtaine d’années s’approfondit et l’opposition à l’establishment politique officiel qui en a fait la promotion grandit.

Selon Klein, son livre est « un défi à l’affirmation la plus centrale et la plus acclamée du récit officiel : le triomphe du capitalisme déréglementé est né de la liberté ; les marchés sans contraintes vont main dans la main avec la démocratie. Plutôt, je vais démontrer que cette forme fondamentale du capitalisme a toujours été amenée à l’existence par les formes les plus brutales de coercition. » [p.18]

Ce thème touche assurément une corde sensible. Mais l’opposition grandissante à l’ordre existant soulève inévitablement la question : que faire ? Comment la colère envers les dépravations du « marché libre » peut-elle se traduire en un programme pour une alternative ?

C’est là que l’on trouve la signification politique du livre de Klein. Son argument central est qu’il n’est pas nécessaire de renverser le système capitaliste du profit. En fait, cela ne ferait selon elle que représenter une autre version du « fondamentalisme » qui caractérise les « doctrines du marché libre ». Au contraire, une autre voie peut être trouvée, basée sur un retour aux mesures qu’on appelle keynésiennes — intervention gouvernementale et réglementation — qui étaient en vigueur lors du boom économique de l’après Deuxième Guerre mondiale.

« Je ne défends pas l’idée que toutes les formes du système du marché sont intrinsèquement violentes, écrit Klein dans son introduction. Il est éminemment possible d’avoir une économie basée sur le marché qui n’exige pas une telle brutalité et qui ne demande pas une telle pureté idéologique. Un marché libre de produits de consommation peut coexister avec un système de santé public et gratuit, avec des écoles publiques, avec un important secteur de l’économie, une pétrolière nationale par exemple, appartenant à l’État. Il est possible de demander aux compagnies de payer des salaires décents, de respecter les droits des travailleurs à créer des syndicats et aux gouvernements de taxer et de redistribuer la richesse pour que les inégalités les plus aiguës qui caractérisent l’État corporatiste soient réduites. Il n’est pas nécessaire que les marchés soient fondamentalistes.

« Keynes a proposé précisément ce genre d’économie mixte et réglementée après la Grande Crise, une révolution de la politique publique qui a créé le New Deal et d’autres transformations du même type à travers le monde. C’est précisément ce système de compromis et de contrepoids que la contre-révolution de Friedman vise à démanteler systématiquement dans un pays après l’autre. » [p.20]

Tout comme Keynes se voyait le sauveur du capitalisme — il est reconnu pour avoir conseillé Roosevelt en 1933 d’adopter sa politique de crainte que l’« orthodoxie » (le libre marché) et la révolution n’en viennent à l’affrontement — la critique de Klein ne vise pas à renverser le système de profit capitaliste. Comme Keynes, elle veut le sauver de lui-même en freinant ses pires excès.

Évidemment, Klein a le droit d’adopter la position politique qu’elle désire. Mais son opposition au marxisme et à sa méthode d’analyse signifie qu’elle refuse de considérer une analyse plus profonde de l’économie mondiale, craignant que cela soulève des questions qui iraient à l’encontre de sa perspective politique et des intérêts sociaux qu’elle représente.

Klein débute d’abord en faisant référence à la « panacée tactique fondamentale » du capitalisme contemporain — ce qu’elle appelle la « doctrine du choc », telle qu’articulée par Milton Friedman. Friedman affirmait que seule « une crise — réelle ou perçue — peut produire un véritable changement. Lorsque cette crise survient, les gestes qui sont posés dépendent des idées qui circulent à ce moment. Voilà qui est, je crois, notre principale fonction : développer une alternative à la politique existante, la maintenir en vie et disponible jusqu’à ce que l’impossible devienne l’inévitable d’un point de vue politique. » [p. 6]

Mais Klein n’est pas vraiment en mesure d’expliquer pourquoi les doctrines du « libre marché » de Friedman et de son école de Chicago, perçues comme l’oeuvre d’excentriques dans les années 1950 et 1960, furent accueillies durant les années 1970, permettant à Friedman de recevoir le prix Nobel de l’économie en 1976.

Pour Klein, la mise en application des doctrines choc de Friedman est le résultat de 50 années de campagne pour une liberté totale du monde des affaires. « Bien qu’enrobée du langage des mathématiques et de la science, la vision de Friedman rejoignait précisément les intérêts des grandes multinationales, qui par nature étaient avides de vastes nouveaux marchés déréglementés. » [p. 57]

En fait, la réalité est tout autre. Durant la guerre et immédiatement après, d’importantes sections de la grande entreprise appuyèrent une intervention gouvernementale et une régulation économique. Non seulement s’accommodèrent-elles aux mécanismes de régulation, mais elles jouèrent souvent un rôle clé dans la mise en place de ceux-ci.

L’attitude de sections clé des affaires américaines fut résumée dans un discours de William Benton, fondateur d’un lobby des affaires, le Comité pour le développement économique (CDE), prononcé en 1949 :

« L’attitude historique du monde des affaires a toujours été d’utiliser le gouvernement s’il le pouvait et, s’il ne le pouvait pas, de le malmener. Philosophiquement, l’entreprise jurait par la doctrine : “le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins”. La nouvelle position du CED est que “le gouvernement a un rôle positif et permanent à jouer en réalisant les objectifs communs de fort taux d’emploi et de haute productivité, ainsi qu’en offrant de très bonnes conditions de vie pour la population dans toutes les sphères de la vie.” ... La plus grande réalisation du CED ... pourrait bien être la clarification qu’il développe sur le rôle du gouvernement dans l’économie. ... Voilà notre réponse aux variétés européennes de socialisme. Longue vie à celle-ci » [Robert M. Collins, The Business Response to Keynes, 1929-1964, Columbia University Press, 1981, p. 206].

Vingt ans plus tard, Nixon résuma l’attitude de larges sections de l’élite économique dans son fameux commentaire qui disait: « Nous sommes tous keynésiens maintenant. » Selon Friedman, cependant, Nixon avait mis sur pied des mesures « socialistes ».

De plus, même si c’était le cas que l’imposition de mesures friedmaniennes constituait le point culminant de 50 ans de campagne de la part de la grande entreprise, il resterait toujours à expliquer pourquoi cette campagne fut réussie. Il faudrait détailler les changements dans la situation économique qui avaient rendu les écrits « fous » d’hier comme étant la sagesse officielle d’aujourd’hui.

Klein ne fournit pas une telle explication parce que ça montrerait clairement que la montée du « friedmanisme » était associée à des processus objectifs de l’économie capitaliste qui menèrent à la fin du boom de l’après-guerre et à la crise économique des années 1970 — des processus que les mesures keynésiennes s’avérèrent incapables de renverser.

Le libre marché et la répression étatique

Le boom économique qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale n’était pas le produit des mesures keynésiennes, mais de la restructuration de l’économie mondiale organisée par les Etats-Unis, spécialement par le plan Marshall. Cette restructuration a rendu possible le développement dans le reste du monde de méthodes de production plus efficaces associées aux chaînes de montage qui avaient été développées aux Etats-Unis. Elle engendra une augmentation du taux de profit à travers l’économie capitaliste mondiale qui devint le facteur premier qui mena au boom, rendant ainsi possible l’augmentation des salaires et les concessions sociales durant cette période. En d’autres mots, les mesures keynésiennes étaient le produit et non la cause du boom d’après-guerre.

Voilà pourquoi, lorsque les taux de profit commencèrent à chuter vers la fin des années 1960 et au début des années 1970, les mesures keynésiennes s’avérèrent incapables de rétablir l’expansion antérieure. En fait, au lieu d’amoindrir les problèmes économiques, cette politique, basée sur des dépenses publiques accrues, tendait à les exacerber.

Dans des conditions où les profits chutaient, les mesures de relance keynésiennes voyaient des entreprises importantes augmenter leurs prix afin d’essayer de contrer la tendance, au lieu d’augmenter le rendement et le nombre d’emplois. Cela mena à une « stagflation », une combinaison de chômage élevé et persistant ainsi que des niveaux élevés d’inflation.

De ce fait, l’application de mesures keynésiennes joua un rôle plutôt considérable dans l’élection de Thatcher et Reagan, deux partisans aguerris du « libre-échange », qui avaient basé leurs campagnes électorales victorieuses respectives de 1979 et de 1980 sur des sections de la classe moyenne.

Dans son livre, Klein établit des liens entre l’imposition du « libre-échange » et l’utilisation de méthodes violentes de répression étatique, de l’Amérique latine à la Chine et au choc du massacre de la place Tiananmen, en passant par la décision de Boris Eltsine d’utiliser les tanks pour bombarder l’édifice parlementaire en 1993 et les attaques de l’OTAN sur Belgrade en 1999.

Dans le cas de l’Amérique latine, où le plan Friedman fut imposé pour la première fois dans les années 1970, Klein a mis l’accent sur la relation entre la violence étatique et l’agenda économique qu’elle servait en critiquant le lobby des droits de l’homme pour son refus d’examiner les raisons derrière la répression qu’il dénonçait.

Des actes de terreur au Chili et en Argentine furent qualifiés de façon étroite de « violation des droits de l’homme » au lieu « d’outils servant des objectifs politiques et économiques clairs ». « En se concentrant purement sur les crimes et non sur les raisons derrières ceux-ci, le mouvement des droits de l’homme a également aidé l’idéologie de l’école de Chicago à sortir indemne de ce premier laboratoire sanglant. »

Le rapport d’Amnistie internationale, détaillant les atrocités de la junte militaire argentine, « était une percée qui lui valait son prix Nobel. Cependant, malgré toute sa profondeur, le rapport ne jette aucune lumière sur les raisons de ces événements. » Le rapport de 92 pages ne fait « aucune mention du fait que la junte était en train de refaire le pays selon la ligne d’un capitalisme radical. Il n’offre aucun commentaire sur la montée de la pauvreté ou sur le renversement dramatique des programmes de redistribution de la richesse, bien que cela était au cœur de la politique de la junte. »

Si les projets économiques de la junte avaient été examinés, poursuit-elle, il serait devenu clair pourquoi une telle répression extraordinaire avait été nécessaire et pourquoi tant de prisonniers de conscience d’Amnistie étaient des syndicalistes et des travailleurs sociaux.

« Dans une autre omission majeure, Amnistie présente le conflit comme étant limité à un conflit entre militaires locaux et extrémistes de gauche. Aucun autre joueur n’est mentionné, ni le gouvernement américain ou la CIA, ni les propriétaires locaux, ni les corporations multinationales. Sans un examen plus large du projet d’imposer un capitalisme "pur" en Amérique latine, et des puissants intérêts derrière ce projet, les actes de sadisme documentés dans le rapport n’ont plus aucun sens, ils ne sont plus qu’aléatoires, des événements déplorables sans liens entre eux, dérivant dans l’éther politique, devant être condamnés par toutes les personnes de conscience, mais impossibles à comprendre. » [pp.118-120]

Ces points sont bien faits. Mais ils peuvent être appliqués à Klein elle-même. Elle va plus loin qu’Amnistie, mais comme l’organisation des droits de l’homme, elle s’arrête là où l’enquête devrait commencer. Si les actes de violence n’étaient pas que des événements aléatoires, mais liés à un plan économique défini, cela soulève immédiatement la question suivante : pourquoi au milieu des années 1970 ? Pourquoi pas plus tôt ?

Klein choisit de ne pas poser la question, ni d’examiner la relation entre la crise économique du capitalisme mondial qui fit éruption dans les années 1970, la fin du boom d’après-guerre et l’effondrement des programmes keynésiens de réforme économique. Et pourtant, la relation est clairement visible. En septembre 1976, alors que la répression de la junte s’abattait en Argentine et que Milton Friedman recevait son prix Nobel, le premier ministre britannique James Callaghan expliquait au Parti travailliste que les dépenses de type keynésien pour stimuler l’économie étaient choses du passé.

Selon Klein, le refus du lobby des droits de l’homme de « faire le lien entre la terreur de l’appareil d’État et le projet idéologique qu’elle servait » peut être vu, dans le cas d’Amnistie, comme une volonté de « demeurer impartiale au milieu des tensions de la guerre froide ». Dans le cas de plusieurs groupes, c’était une question d’argent, étant donné l’importance de la Fondation Ford dans l’octroi de fonds aux organisations de droits de l’homme.

On est bien forcé, cependant, de poser la même question en ce qui concerne Klein : pourquoi refuse-t-elle d’examiner les processus sous-jacents de l’économie capitaliste qui ont donné naissance à la terreur d’État et à la violence qu’elle condamne ?

Une analyse superficielle du capitalisme mondial — Deuxième partie

Cette deuxième partie conclut la critique du livre de Naomi Klein, « The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism », dont on pourrait traduire librement le titre par « La doctrine du choc : la montée du capitalisme de catastrophe ». La première partie a paru le 5 mars.

Klein insiste que le programme de l’école de Chicago de Milton Friedman est simplement une « idée dangereuse ». S’il en était autrement, si elle tentait d’établir le lien entre ce programme et les tendances objectives du développement de l’économie capitaliste mondiale, alors elle irait à l’encontre de son programme politique de retour à la politique keynésienne du passé.

De puissants facteurs idéologiques et matériels sont ici à l’œuvre. Les crises financières qui frappent aujourd’hui l’économie mondiale ainsi que l’hostilité grandissante envers le programme néoconservateur du libre marché du régime Bush ont sans nul doute créé un « marché » pour une critique de « gauche » de l’ordre actuel — et en conséquence la volonté des maisons de publication de consacrer des ressources pour en faire la promotion. Mais il y a des limites à ce soutien, ce dont Klein est très consciente.

Voilà pourquoi elle est très prudente d’insister qu’elle n’est pas une « fondamentaliste » et qu’elle reprend, au même temps, la fausse accusation qu’il y a une certaine convergence idéologique entre le mouvement marxiste et l’extrême-droite.

Discutant de la thèse de Friedman selon qui seulement une crise peut produire de véritables changements, elle écrit : « L’idée que les effondrements du marché peuvent être des catalyseurs pour des changements révolutionnaires a une longue histoire dans l’extrême-gauche, plus exactement dans la théorie bolchevique que l’hyperinflation, en détruisant la valeur de la monnaie, fait faire un pas aux masses sur le chemin de la destruction du capitalisme. Cette théorie explique pourquoi une certaine mouvance de gauchistes sectaires calcule sans cesse les conditions exactes qui vont jeter le capitalisme dans "la crise", plutôt comme les chrétiens évangéliques jaugent les signes du retour prochain du Christ. Au milieu des années 1980, cette idée communiste a connu un vigoureux réveil, étant reprise par les économistes de l’école de Chicago qui défendaient l’idée que tout comme les crash du marché pouvaient provoquer des révolutions de gauche, ils pouvaient aussi allumer des contre-révolutions de droite, une théorie qui est connue sous le nom de "l’hypothèse de la crise". » [pp. 140-141]

Cet amalgame n’est pas le produit de l’ignorance. Klein a soigneusement pesé ses mots. Elle veut que la population en général, tout comme les promoteurs de ses écrits, sachent clairement qu’elle n’est associée à aucune forme de programme marxiste ayant pour objectif la fin du système capitaliste.

C’est le thème de la conclusion de Klein, où elle souligne qu’il y aura « une montée de la reconstruction du peuple » alors que les effets des « chocs » administrés par le corps politique commencent à ne plus faire effet. En Amérique du Sud, la population revient au projet social-démocrate qui a été brutalement interrompu dans les années 1970. La politique nous est familière : nationalisation de secteurs clés de l’économie, réforme agraire, investissements dans l’éducation. Cette politique n’est pas révolutionnaire en soi, mais est basée sur « une vision sobre d’un gouvernement qui aide à se rapprocher de l’égalité ». [p. 453].

Il est possible, soutient Klein, de revenir au système du capitalisme réglementé du passé, si ce n’est au niveau national, au moins au niveau continental. « Dans un environnement de tourmentes financières, l’Amérique du Sud crée présentement une zone de calme et de relative sécurité économique, une chose dont on dit qu’elle est impossible à l’époque de la mondialisation. » [p. 456].

Rejetant le marxisme comme une autre forme de « fondamentalisme », Klein émerge à la fin de plus de 400 pages en tant que simple défenseur de divers leaders d’Amérique latine — Kirchner en Argentine, Morales en Bolivie, le gouvernement Lula au Brésil et, bien sûr, le gouvernement du Venezuela où, malgré le « culte de personnalité entourant Hugo Chavez, et ses actions pour centraliser le pouvoir », il existe un système de réseaux progressistes décentralisés.

De tels réseaux, selon Klein, constituent le modèle du futur. Ils n’ont pas un programme qui viserait à mettre fin au système de profit. Plutôt, ils sont « fondamentalement le résultat de l’improvisation et tentent de survivre avec ce qui reste, avec les outils rouillés qui n’ont pas été emportés, brisés ou volés. À l’opposé du fantasme du Jugement dernier, l’anéantissement apocalyptique qui permet la fuite éthérée des véritables croyants [elle entend par là les marxistes et tous ceux qui luttent pour la reconstruction socialiste de la société], les mouvements de renouveau des populations locales partent de la prémisse qu’il n’y a pas d’issue aux dégâts considérables que nous avons créés et que l’histoire, la culture et la mémoire ont été suffisamment anéantis ainsi. Ces mouvements n’essaient pas de bâtir à partir de rien, mais plutôt en commençant par les débris, les décombres qui nous entourent. Alors que la croisade patronale poursuit son violent déclin, appuyant sur la gâchette du choc pour éradiquer la résistance grandissante qu’elle rencontre, ces projets nous indiquent une voie de l’avant entre les fondamentalismes » [p. 466].

En d’autres termes, de telles initiatives représentent une troisième voie qui est nécessaire si l’on ne veut pas que « l’orthodoxie et la révolution » en viennent à l’affrontement.

Quelle misérable alternative ! Hostile à la lutte politique menée par le mouvement marxiste pour mobiliser la classe ouvrière — la majorité écrasante de l’humanité — à prendre le contrôle conscient des immenses forces productives, de la science et de la technologie qu’elle a créées et à les utiliser pour l’avancement de la civilisation, la perspective de Klein ressemble à la scène finale d’un film catastrophe de science-fiction où ceux qui sont encore en vie, meurtris et perplexes, tentent de survivre avec ce qu’ils peuvent trouver dans les décombres.

Aucune analyse des tendances politiques

La méthode superficielle avec laquelle Klein approche l’économie est reprise dans le domaine de la politique. À son honneur, étant donné son éloge de Nelson Mandela, elle parle bien de l’impact du programme néolibéral du gouvernement du Congrès national africain (ANC) en Afrique du Sud. Mais son refus de présenter une analyse politique signifie que rien ne sera tiré de ses critiques.

Selon Klein, l’économie sud-africaine est demeurée sous la domination du capital financier mondial — ce qui a eu des conséquences désastreuses pour l’ensemble de la population — car l’ANC fut trompée dans ses discussions avec les dirigeants de l’apartheid qui minèrent au transfert du pouvoir. Le chef du gouvernement du Parti national, F. W. de Klerk, avait planifié maintenir le pouvoir économique entre les mains du capital mondial, même au moment où l’apartheid prenait fin, tout en s’assurant que la Charte de la liberté de l’ANC ne se concrétise jamais véritablement.

« Ce plan fut efficacement mené sous le nez des leaders de l’ANC qui étaient naturellement occupés à gagner la bataille pour le contrôle du Parlement. Durant le processus, l’ANC ne parvint pas à se protéger contre une stratégie beaucoup plus insidieuse — essentiellement un plan de garantie pour que les clauses économiques de la Charte de la liberté ne deviennent jamais lois en Afrique du Sud. “Le peuple gouvernera !” allait bientôt devenir réalité, mais l’étendue de ce qu’il allait gouverner diminuait rapidement. »

Alors, selon Klein, les chefs de l’ANC ont été simplement trompés et « manipulés sur une série de questions qui semblaient moins cruciales à ce moment — mais se sont avérées déterminantes en ce qui concerne la véritable libération de l’Afrique du Sud. » Au final, les négociateurs de l’ANC n’avaient pas la moindre idée de ce qu’ils étaient en train de négocier. [pp. 200-202]

En fait, si Klein avait décidé de pénétrer un peu plus profondément dans le sujet, il aurait été évident que les accords conclus par l’ANC étaient en continuité avec les articles essentiels de la Charte de la liberté et la perspective politique du Parti communiste d’Afrique du Sud qui l’avait rédigée.

Aussi loin qu’en 1956, Mandela avait montré clairement que le but de l’ANC n’était pas de renverser le capitalisme en Afrique du Sud, mais de briser l’emprise de quelques-unes des plus grandes entreprises. « L’effondrement et la démocratisation de ces monopoles, a-t-il écrit, va ouvrir de nouvelles avenues pour le développement d’une classe bourgeoise prospère et non européenne. Pour la première fois dans l’histoire de ce pays, la bourgeoisie non européenne va avoir le droit de détenir en leur propre nom et en leur propre droit des moulins et des usines et le marché et l’entreprise privée vont fleurir comme jamais auparavant. » (voir l’article La biographie de Mandela ne parvient pas à lever le voile sur le mythe du dirigeant de l'A.N.C.)

Développer une véritable compréhension du transfert de pouvoir et du programme néolibéral implanté par l’ANC demanderait d’examiner le rôle du Parti communiste sud-africain et son programme de révolution en deux étapes. Dans ce programme, le pouvoir devait être transféré dans les mains de la bourgeoisie africaine, reportant l’implantation de mesures socialistes à un avenir lointain.

Klein est très au courant de ces questions. Elle choisit de ne pas en parler parce que ça impliquerait d’expliquer le rôle et les doctrines du stalinisme, courant ainsi le risque que son travail reçoive l’étiquette de fondamentaliste. C’est donc beaucoup mieux de maintenir que les leaders de l’ANC ne savaient pas trop ce qui se passait.

Mais, il y a une question plus large. Le thème du livre de Klein est que le programme économique néolibéral a pu être imposé suite à une série de chocs donnés au corps politique. Mais cette prétendue doctrine choc est présentée complètement en dehors du rôle des partis et des tendances politiques.

Le coup d’état chilien de septembre 1973, où le Président du Parti socialiste, Salvador Allende, a été renversé par les forces armées menées par le Général Augusto Pinochet, est décrit par Klein comme la « naissance sanglante de la contre-révolution. »

Mais, le coup d’état n’était pas une surprise. Il était anticipé depuis des mois, ce qui avait mené à des appels pour qu’Allende fournisse des armes à ses partisans. Klein n’explique pas pourquoi il ne l’a pas fait, parce qu’une telle explication demanderait une analyse des tendances politiques présentes dans le mouvement ouvrier chilien — le Parti communiste, le Parti socialiste et les groupes radicaux comme MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire) — et réfuterait sa thèse essentielle selon laquelle l’imposition d’un agenda néolibéral serait simplement le résultat d’une campagne réussie de « choc et stupeur ».

La promotion du keynésianisme

Dans une série d’entrevues promotionnelles pour le livre, Klein a encore plus clairement souligné l’argument politique au cœur du livre. Ne ratant aucune occasion d’amalgamer les défenseurs de droite de la « doctrine de choc » et le marxisme « fondamentaliste », elle a insisté que « l’économie mixte » de Keynes et du New Deal représente une alternative réelle.

Lors d’une discussion avec Greg Grandin du Congrès nord-américain sur l’Amérique latine (NACLA) ce dernier déclara : « La droite a été très bonne à imiter le style et la stratégie de la gauche. Mieux que ce que la gauche n’ait jamais réussi, la droite a combiné la discipline et la provocation de crise des léninistes, travaillant à travers les institutions avec une patience à la Gramsci, nourrie par une passion trotskyste », ce à quoi Klein répondit : « Ils ont également beaucoup plus d’argent que ce que la gauche a jamais eu ! »

Dans une entrevue accordée à Kenneth Whyte du magazine d’affaire courante MacLean, elle attribua des caractéristiques communes au « fondamentalisme religieux » et au « marxisme fondamentaliste ».

Questionné à savoir si elle était une tenante de l’économie mixte de Keynes. Klein répliqua : « Je pense que je suis une réaliste. » Mais sa prétention au réalisme n’est basée sur aucune analyse historique ou économique. Son réalisme est plutôt motivé par ce qu’elle croit être acceptable dans le climat politique actuel — un certain mouvement vers la gauche, mais pas trop loin.

L’assertion de Klein, faite au cours d’une entrevue, selon laquelle l’alternative sociale démocrate n’a pas échoué puisqu’elle n’a même pas été tentée, est fausse. Les mesures keynésiennes du New Deal n’ont pas réussi à sortir l’Amérique de la dépression — la crise de 1938 était aussi sévère que toutes les précédentes. Ce n’est qu’avec l’augmentation des dépenses militaires que l’économie américaine a commencé à reprendre vie, et elle a été capable de soutenir l’expansion uniquement à cause de la reconstruction d’après-guerre de l’économie capitaliste mondiale que la victoire militaire des États-Unis a rendu possible.

Si les mesures keynésiennes avaient été une troisième voie viable, elles auraient dû avoir été capables de soutenir le boom d’après-guerre. En fait, elles eurent l’effet contraire.

Et même si un tel programme devait être adopté, comment serait-il mis en œuvre ? Comme Klein le reconnaît elle-même, le keynésianisme a été embrassé aux États-Unis uniquement en raison des « demandes militantes des syndicalistes et des socialistes dont l’influence montante faisait en sorte qu’une solution plus radicale devenait une menace crédible, ce qui, en contrepartie, faisait du New Deal un compromis acceptable. » [p. 252]

Roosevelt a adopté le New Deal dans le but d’éviter une révolution sociale aux États-Unis. C’était nécessaire, insistait-il, pour sauver le capitalisme de lui-même. En dernière analyse, le succès politique du New Deal ne réside pas dans les manœuvres de Roosevelt — et il n’y a aucun doute qu’il était un brillant politicien capitaliste — mais dans le fait que l’Amérique était encore une puissance montante. Comme le démontre la période qui suit la Seconde Guerre mondiale, elle avait la force de reconstruire l’ordre capitaliste mondiale et était capable de faire les concessions économiques nécessaires pour atteindre cet objectif.

Aujourd’hui, la situation a complètement changé. Le capitalisme américain, pour la première fois de son histoire, est en déclin. Il est mis au défi par les vieilles puissances et par les nouvelles qui se développent rapidement. Imaginer que dans cette situation, un Roosevelt du 21e siècle va émerger et inventer une « troisième voie » est la perspective la plus irréaliste de toutes.

Quels sont donc le rôle et la signification du livre de Klein ? Peu importe qu’elle le reconnaisse ou non, elle est une représentante idéologique d’une section de l’élite dirigeante consciente d’un virage à gauche de larges couches de la population et du fait que ce virage doit être dévié avant qu’il ne prenne des formes plus menaçantes. Le changement de situation requiert avant tout l’entretien d’écrivains « gauchistes », qui peuvent être utilisés pour essayer de faire la promotion d’une alternative à une véritable perspective socialiste et marxiste.

fin


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Commentaires

1.Posté par MatriceNOM le 05/09/2008 08:51

Un livre extraordinaire qui dénonce des événements sordides!

Ce livre est à la fois une mine d’information et une bombe lancée contre le néolibéralisme.
Ladite bombe n’aura probablement et malheureusement que peu d’impact puisque son éclat ne sera pas relayé par « nos » médias et que trop rares seront les lecteurs. En tous cas cette œuvre fait redécouvrir notre histoire politique et économique des 40 dernières années sous un nouveau jour. Après sa lecture le conspirationnisme (ou stratégie cachée) des néoconservateurs pour imposer les idéologies de Milton Friedman aux populations du monde ne fait plus aucun doute. Tout comme le fait que ce courant de pensée ne peut pas se développer sans utiliser ou créer des crises, des chocs ! C’est la stratégie du choc qui permet son extension et c’est d’ailleurs en ces thermes que la qualifie les économistes de Chicago eux-mêmes ! Peut importe les morts, les tortures, la pauvreté et les injustices générés, ce qui compte pour ces économistes criminels et fanatiques c’est la réalisation de leur utopie, l’avènement d’une page blanche sur le monde pour pouvoir s’enrichir sans aucune entrave.
http://echidna1.free.fr/

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