Propagande médiatique, politique, idéologique

Une « Contribution De Saint Pierre-André Taguieff À L’Historiographie De La Shoah »



Sebastien Fontenelle
Lundi 21 Décembre 2009

Une « Contribution De Saint Pierre-André Taguieff À L’Historiographie De La Shoah »
Durant qu’un pontife ourdit la béatification de Pie XII, je voudrais, si tu permets [1], te faire lire un pan d’un livre paru au printemps dernier : La Réaction philosémite, ou la trahison des clercs.
Il s’agit du chapitre où l’auteur, Ivan Segré, analyse « la contribution de Saint Pierre-André Taguieff à l’historiographie de la Shoah » : c’est un peu long, mais tu vas voir que ça vaut d’être savouré.

« Dans son imposante étude sur Les Fins de l’antiracisme, publiée en 1995 (éditions Michalon), P.-A. Taguieff consacre un chapitre aux « variations de l’antiracisme chrétien » (chap. V, p. 83-122), et notamment à l’attitude qui fut historiquement celle de l’Église catholique envers le nazisme.
La question est pour lui d’analyser la manière dont l’universalisme chrétien, tel qu’entendu par le Vatican, s’est opposé au racisme nazi.
Page 97, il cite un discours de Pie XI, prononcé le 21 juillet 1938 devant les assistants ecclésiastiques de l’Action catholique italienne, discours dans lequel le Pape réaffirme l’universalité du catholicisme en ces termes : « Catholique veut dire universel, non pas raciste, nationaliste, séparatiste ; non, catholique ».
Et il relève que, par ce discours du 21 juillet 1938, « Pie XI ne faisait que résumer la thèse centrale de la lettre signée par Ernest Ruffini, secrétaire de la Congrégation des Études, Séminaires et Universités, document daté du 13 avril 1938 et destiné à une large diffusion » (p. 98), « thèse centrale » qui consiste à dénoncer vigoureusement et sans la moindre ambiguïté toute idéologie raciale.
Mais il ajoute toutefois à l’évocation de cette lettre d’Ernest Ruffuni datée du 13 avril 1938 la remarque suivante : « S’il s’élève clairement contre « la grave persécution qui sévit (...) contre l’Église catholique en Allemagne », on relèvera le fait surprenant qu’il ne dit mot des persécutions antijuives, pourtant intrinsèquement liées au régime hitlérien fermement condamné ».
La question que soulève P.-A. Taguieff est donc celle des silences du Vatican sur la politique antisémite menée par les nazis de 1933 à 1945, silence qui, selon certains avis, ne sera (partiellement) rompu qu’avec l’Encyclique de Jean-Paul II de 1998.
Mais ce n’est manifestement pas là la position de l’auteur car, immédiatement après avoir soulevé cette difficile question pour la conscience catholique occidentale, il écrit :« Il faut attendre la déclaration de Pie XI du 6 septembre 1938, à un groupe de pèlerins belges, pour qu’une mise au point décisive soit faite sur l’incompatibilité entre l’esprit chrétien et l’esprit antisémite ».
Le lecteur apprend ainsi que le 6 septembre 1938, le silence du Vatican sur la politique antisémite nazie est rompu, et ce par la bouche du Pape lui-même.
Selon P.-A. Taguieff, la question des silences du Vatican sur les persécutions antijuives concerne donc la période allant du 13 avril 1938 au 6 septembre de cette même année, soit les quelques mois d’ambiguïté qui séparent la lettre d’Ernest Ruffini (dénonçant l’idéologie raciale du nazisme sans mentionner l’antisémitisme) de la « mise au point décisive » du Pape « sur l’incompatibilité entre l’esprit chrétien et l’esprit antisémite », laquelle « mise au point » aura toutefois échappé à tous ceux qui ont cru bon d’interroger les silences du Vatican entre 1933 et 1945, voire jusqu’en 1998, et pour certains au-delà.
Cette « mise au point décisive » prononcée le 6 septembre 1938 par le Pape Pie XI est la suivante, citée en guise de preuve par P.-A. Taguieff : « Par le Christ et dans le Christ, nous sommes de la descendance spirituelle d’Abraham.
Non !
Il n’est pas possible aux chrétiens de participer à l’antisémitisme.
Nous reconnaissons à quiconque le droit de se défendre, de prendre les moyens de se protéger contre tout ce qui menace ses intérêts légitimes.
Mais l’antisémitisme est inadmissible.
Nous sommes spirituellement des Sémites ».
En affirmant le 6 septembre 1938 « à un groupe de pèlerins belges » que « l’antisémitisme est inadmissible », Pie XI aurait donc procédé à « une mise au point décisive » quant à la question de l’antisémitisme nazi.
Et fort de ces preuves de l’engagement antinazi de l’Église catholique, P.-A. Taguieff peut s’attacher plus loin (p. 100) à mettre en évidence une « reconfiguration idéologique » qui articule d’ores et déjà les principaux traits distinctifs de ce qu’il appellera en 2002 la « nouvelle judéophobie » : « Dans ses textes de combat contre le nazisme de 1937-1939, l’Église était fondée à discerner, derrière l’antisémitisme et l’antichristianisme, un antijudéochristianisme fondamental, inséparable du racisme biologique, et du néopaganisme germanique. Cette configuration a disparu avec le nazisme (...). Dans la configuration idéologique aujourd’hui la plus exclusionnaire, l’islamisme, l’antichristianisme et l’antisémitisme s’articulent avec un antiracisme qui se confond avec un antioccidentalisme radical.
Il est urgent de prendre la mesure de tels changements, et d’en tirer les leçons pour la redéfinition de « l’antiracisme » (au sens large) ».
Autrement dit, aux « textes de combat contre le nazisme » de Pie XI ont succédé ceux de l’auteur contre « l’islamisme » (ou contre l’alliance islamo-communiste).
Mais quant à la question des « textes de combat contre le nazisme » produits par le Vatican durant la période 1939-1945, l’auteur n’en dit mot, jugeant sans doute la mise au point de Pie XI en septembre 1938 suffisamment « décisive » pour que Pie XII, qui lui succède en 1939, n’ait pas à y revenir, si bien qu’il peut conclure cette deuxième section du chapitre V consacrée à « la poétique antiraciste de l’Église » par ces mots, non dénués, en effet, de quelque poésie : « Tant que l’État hitlérien existait, l’objectif de l’antiracisme chrétien était clairement déterminable, en parfaite congruence avec l’objectif de l’évangélisation : contribuer à la disparition d’un racisme d’État, lutter contre un régime totalitaire à la fois antisémite et antichrétien, ennemi déclaré de la civilisation chrétienne.
Faut-il ajouter que la monstruosité nazie, en conduisant l’Église à prendre nettement position contre l’antisémitisme, a provoqué un tournant d’une extrême importance, en permettant l’instauration d’un dialogue judéo-chrétien ?
L’existence d’un abominable ennemi commun aura permis de dissiper nombre de malentendus, et de refermer de vieilles blessures ».
Selon P.-A. Taguieff, les « textes de combat contre le nazisme » du Pape Pie XI, c’est à dire, pour l’essentiel, cette adresse à quelques pèlerins belges datée du 6 septembre 1938, auront donc permis « de dissiper nombre de malentendus, et de refermer de vieilles blessures », et ce du fait de l’« existence d’un abominable ennemi commun » qui, d’après l’auteur, en voulait tant aux chrétiens qu’aux Juifs.
D’ailleurs, étant « spirituellement sémites », les chrétiens - et en premier lieu le Saint-Siège - n’ont-ils pas été « spirituellemen »t victimes du génocide nazi ?
En regard de cette historiographie de l’engagement antinazi du Vatican, il nous paraît opportun de citer quelques extraits d’un texte de Hannah Arendt datant de 1964, lequel s’avère être une mise au point éclairante sur la parenthèse ici ouverte, puis aussitôt refermée, par P.-A. Taguieff.
Son texte a pour titre : « Le Vicaire, un silence coupable ? »
Il est un compte-rendu de la pièce de Rolf Hochhuth, Le Vicaire.
Voici comment Arendt résume le propos de cette pièce :« Elle a pour thème le silence du pape Pie XII sur le massacre des Juifs d’Europe durant la Deuxième Guerre mondiale et a donc implicitement trait à la politique du Vatican envers le IIIe Reich ».
Dans le compte-rendu qu’elle en propose, Arendt revient également sur la période précédente, allant de 1933 à 1939, et aborde l’attitude du prédécesseur de Pie XII, le Pape Pie XI.
Après avoir rappelé que si l’« épiscopat allemand avait condamné le racisme, le néo-paganisme et le reste de l’idéologie nazie en 1930 », il se rallia cependant au régime nazi dès sa prise de pouvoir en 1933 et ne cessa de coopérer avec lui jusqu’à sa chute, allant même jusqu’à « déterminer l’ascendance juive des personnes » de sa propre institution, Arendt évoque ici l’attitude particulière du Saint-Siège sous le Pape Pie XI, c’est-à-dire par différence avec celle des épiscopats nationaux, allemand, français, belge ou hollandais : « Le Saint-Siège avait sa politique à l’égard du IIIe Reich et, jusqu’au début de la guerre, cette politique exerça une protection plus amicale encore que celle de l’épiscopat allemand.
Ainsi, remarquait Waldemar Gurian - avant l’arrivée au pouvoir des nazis, lorsque les évêques allemands avaient en 1930 condamné le parti national-socialiste -, le journal du Vatican, l’Osservatore Romano, « avait souligné que la condamnation de son programme religieux et culturel n’impliquait pas nécessairement un refus de la coopération politique », cependant que ni les protestations des évêques hollandais contre la déportation des Juifs, ni la condamnation de Galen pour euthanasie ne furent jamais appuyées par Rome.
Rappelons-nous que le Vatican avait signé un Concordat avec le régime hitlérien durant l’été 1933 et que Pie XI avait chanté les louanges de Hitler.
Le Pape était en effet l« e premier chef d’État à se joindre à lui pour désavouer ouvertement le bolchevisme », devenant ainsi, selon les termes mêmes des évêques allemands, « le premier souverain étranger à gratifier Hitler d’une poignée de main, symbole de la confiance ».
Le Concordat ne fut jamais abrogé, ni par Pie XI ni par son successeur (Pie XII).
Qui plus est, l’excommunication de l’Action française, un groupe français d’extrême droite condamné comme hérétique en 1926, fut levée par Pie XII en juillet 1939, c’est-à-dire à un moment où le groupe n’était plus simplement réactionnaire, mais franchement fasciste. (...) Le régime nazi avait rendu caduc et nul le Concordat à peine signé et, tout le temps qu’il fut en vigueur, le IIIe Reich ne reçut qu’une seule et violente semonce - celle de l’encyclique de Pie XI Mit brennender Sorge (Un souci brûlant) en 1937.
Elle condamnait le « paganisme » et lançait un avertissement contre la priorité absolue accordée aux valeurs racistes et nationales, mais jamais n’étaient prononcés les mots « juif » ou « antisémitisme » et l’encyclique se souciait uniquement de la campagne de calomnies anti-catholique et anti-cléricale du parti nazi ».
Quant à l’attitude de Pie XII lors de la période 1939-1945, Arendt la résume en ces termes au début de son compte-rendu : « Les faits eux-mêmes sont indiscutables.
Personne n’a nié que le pape possédait toutes les informations utiles sur la déportation nazie et la « réinstallation » des Juifs.
Personne n’a nié que le pape s’était bien gardé d’élever la voix popur protester lorsque, durant l’occupation allemande de Rome, les Juifs, y compris les Juifs catholiques (c’est-à-dire ceux qui s’étaient convertis au catholicisme) furent raflés juste sous les fenêtres du Vatican, et dirigés vers la solution finale ».
Mais, selon P.-A. Taguieff, c’est là oublier la « mise au point décisive » que fit le Saint-Siège en date du 6 septembre 1938, lorsque le pape Pie XI expliqua à une poignée de pèlerins belges que l’« antisémitisme est inadmissible », même si, faut-il le rappeler, il convient de reconnaître à quiconque le « droit de se défendre, de prendre les moyens de se protéger contre tout ce qui menace ses intérêts légitimes ».
En conclusion de sa Nouvelle judéophobie, Pierrer-André Taguieff écrit : « Ce qui reste proprement humain dans l’homme, c’est l’acte de parier en faveur d’un monde possible où la haine n’aurait pas le dernier mot.
L’amour reste notre utopie.
L’amour marié à l’intelligence ».
Nous voilà rassurés. »

Notes

[1] Si tu ne permets pas, le mieux est à mon avis que tu passes ton chemin.


Source: http://www.politis.fr/Une-Contribution-De-Saint-Pierre,9033.html


Lundi 21 Décembre 2009


Commentaires

1.Posté par joszik le 21/12/2009 19:11 | Alerter
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Il ne suffit pas de paraître avec des mots, il faut seulement les penser (ces mots).
Quand je regarde le contexte dans lequel se trouvent les protagonistes cela ne me dit rien qui vaille, et de loin, le courage est absent, ils ont scellé leur destin.

Bien souvent on voit dans les regards des gens qui nous croisent des choses que tout les mots ne pourraient exprimer. REGARDEZ!

2.Posté par Gugusse le 22/12/2009 09:36 | Alerter
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Consternante hypocrisie ! Et qu'aurait fait Hitler si Pie XII avait condamné la Shoa ? Ou qu'a-t-il fait en réalité, puisqu'en juillet 1941 les évêques hollandais, en accord avec le Saint Siège, on condamné le sort réservé au Juif. S'est-il vêtu d'une robe de bure pour se rendre à genou à Canossa ? A-t-il fondu en larme devant une pareille dénonciation ? A-t-il rouvert les camps pour en libérer les victimes ?
Non.
Il fait envoyer aussitôt 5000 juifs hollandais convertis dans les chambres à gaz. Une semaine après c'était la rafle du Vel-d'Hiv. Et il fallait que Pie XII en rajoute une couche, qu'il dénonce la Shoa à son tour ? Comme Churchill ? Mauvais exemple, Churchill ne l'a pas fait. Comme Roosevelt ? Il ne l'a pas fait non plus. Comme Ben Gourion ? Ah, celui-là aussi a gardé les lèvres serrées.

Alors Pie XII, dans ses discours de Noël, en 1941 comme en 1942, n'a pas utilisé le mot "juif" dans ses condamnation du sort réservé par les nazis aux minorités. Mais il a prononcé ces condamnations et a été le seul responsable politique à le faire.
Ne pouvant en faire plus par le discours, il a caché 3000 juifs à Castelgandolfo et il a fait ouvrir les couvents dans toute l'Europe pour les accueillir. Il a payé avec l'or du Vatican la libération de juifs arrêtés à Rome. C'est vrai qu'aujourd'hui un chef d'état ferait une émouvante déclaration publique et les laisserait filer : c'est bien plus efficace sur le plan médiatique et cela coûte moins cher. Il a créé les filières d'évasion vers l'Amérique Latine, celle-là même qu'on lui reproche aujourd'hui parce qu'elles ont été utilisées par les bourreaux à la fin de la guerre en se déguisant sous une peau d'agneau.

Consternant hypocrisie que cet occident qui ne peut supporter d'avoir engendré, mis au pouvoir et financé ce monstre et veut en faire porter le chapeau au Vatican. Accablante lâcheté envers le seul responsable occidental qui a pris des risques personnels pour protéger les juifs : aujourd'hui, c'est ce courage qu'on lui reproche.


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