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Un tribunal pour les milliers refusés de procès


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Naomi Klein
Mardi 27 Février 2007

Un tribunal pour les milliers refusés de procès


Par Naomi Klein, le 26 février 2007


Une chose remarquable est en cours dans la salle d'audience d'un tribunal de Miami. Les méthodes cruelles que les interrogateurs US ont utilisé " pour briser " les prisonniers depuis le 11 septembre sont enfin mises en procès.


Ce n'était pas censé arriver. Le plan de l'administration Bush était de poursuivre José Padilla pour prétendument avoir fait partie d'un réseau lié aux terroristes internationaux. Mais les avocats de Padilla ont soutenu que la tenue du procès n'était pas adapté parce qu'il a été poussé à la folie par le gouvernement.


Arrêté en mai 2002 à l'aéroport d'O'Hare de Chicago, Padilla, ancien membre de gang né à Brooklyn, a été classé " combattant ennemi " et mis dans une prison de la Navy à Charleston, en Caroline du Sud. Il a été maintenu dans une cellule de 2,7 sur 2,1 mètres, sans la lumière naturelle, ni pendule, ni calendrier. Chaque fois que Padilla quittait la cellule, il était enchaîné et équipé de lourds lunettes et écouteurs. Padilla a été maintenu dans ces conditions pendant 1.307 jours. Tout contact lui était interdit, sauf avec ses interrogateurs, qui alternaient l'extrême privation sensorielle et la surcharge sensorielle, l'accablant de lumières violentes et de martèlements de sons. Padilla dit aussi qu'un " sérum de vérité " lui a été injecté, une substance que ses avocats pensent être du LSD ou du PCP [Phencyclidine, NDT].


Selon ses avocats et deux spécialistes en santé mentale qui l'ont examiné, Padilla a été tellement brisé qu'il lui manque la capacité d'aider à sa propre défense. Il est convaincu que ses avocats sont une " partie du programme d'interrogatoires se poursuivant " et il voit ses ravisseurs en protecteurs. Afin de démontrer que " la torture prolongée sévissant contre M. Padilla l'a laissé endommagé, " ses avocats veulent dire à la cour ce qui est arrivé pendant ces années dans la prison de la Navy. Les plaignants objectent énergiquement, que maintenant " Padilla est compétent, " que son traitement n'a rien à voir avec la question.


Marcia Cooke, le juge du District, n'est pas d'accord. " Ce n'est pas comme si M. Padilla vivait dans une boîte. Il était quelque part. Des choses lui sont arrivées dans ce lieu. " Le juge a ordonné à plusieurs employés de la prison de témoigner lors des auditions sur l'état mental de Padilla, qui commencent le 22 février. Il leur sera demandé comment un homme allégué s'être engagé dans un complot complexe contre le gouvernement se comporte maintenant, selon les mots du personnel de la prison, " comme un meuble. "


Il est difficile d'exagérer la portée de ces auditions. Les techniques utilisées pour briser Padilla étaient des procédure opérationnelles standards à Guantanamo Bay depuis que les premiers prisonniers y sont arrivés il y a cinq ans. Ils portaient des lunettes supprimant toute lumière et des écouteurs arrêtant le bruit, et ils ont été placés en isolement prolongé, interrompu par des lumières stroboscopiques et de la musique métallique violente. Ces mêmes pratiques ont été établies dans des douzaines de cas de " traductions extraordinaires " [d'aveux des prisonniers, NDT] de la CIA ainsi que dans les prisons en Irak et en Afghanistan.


Beaucoup ont souffert des mêmes symptômes que Padilla. Selon James Yee, ancien aumônier musulman de l'armée à Guantanamo, il y a une section entière de la prison appelée Block Delta pour les détenus réduits à un état de délire. " Ils me répondaient d'une voix enfantine, parlant d'absurdités complètes. Bon nombre d'entre eux chantaient à voix haute des chants enfantins, les répétant maintes et maintes fois. " Tous au Bloc Delta étaient sous surveillance de suicide pendant vingt-quatre heures.


Human Rights Watch a découvert des équipements de détention gérés par les USA près de Kaboul, connus sous le nom de " prison de l'obscurité " -- de minuscules places cellulaires sombres, d'étranges bruits d'éclatements. " Beaucoup ont perdu l'esprit, " se souvenait un ancien détenu. " Je pouvais entendre des gens se frapper la tête contre les murs et les portes. "


Ces techniques normalisées pour briser l'esprit n'ont jamais été confrontées à l'examen minutieux d'une cour étasunienne parce que les détenus en prisons sont étrangers et ils ont été dépouillés du droit habeas corpus -- un déni qui, scandaleusement, a été précisément confirmé par une cour d'appel fédérale à Washington. Il y a seulement une raison pour que le cas de Padilla soit différent : C'est un citoyen étasunien. L'administration n'a pas à l'origine prévu d'intenter une procès contre Padilla, mais quand son statut de combattant ennemi a été exposé à la Cour Suprême, l'administration a brusquement changé de cap, accusant Padilla et le transférant à la garde civile. Cela fait que le cas de Padilla est unique : C'est la seule victime légale post-911 du monde du crime à faire face à un procès US ordinaire.


Maintenant que l'état mental de Padilla est la question centrale de l'affaire, les plaignants du gouvernement ont un problème. La CIA et les militaires savaient depuis le début des années 60 que l'extrême privation sensorielle et la surcharge sensorielle causent la désagrégation de la personnalité -- c'est la question entière. " La privation de stimulus induit la régression en privant l'esprit du sujet du contact avec le monde extérieur, le forçant de ce fait à l'intérieur de lui-même. En même temps, la production calculée de stimulus pendant l'interrogation tend à faire régresser le sujet jusqu'à ce qu'il voit l'interrogateur comme une figure du père. " Cela provient de Kubark Counterintelligence Interrogation (l'interrogatoire du contre-espionage de Kubark), un manuel de la CIA pour l'interrogatoire " des causes résistantes ", déclassé en 1963.


Le manuel se fonde sur les résultats du programme de triste notoriété MKULTRA de l'agence, qui dans les années 50 a financé pour environ 25 millions de dollars des scientifiques pour rechercher " des techniques d'interrogatoire inhabituelles. " L'un des psychiatres ayant reçu le financement de la CIA était l'infâme Ewen Cameron de l'Université McGill de Montréal. Cameron a soumis des centaines de patients en psychiatrie à de grandes doses d'électrochocs, à un isolement sensoriel total, et les a drogués au LSD et au PCP. En 1960 Cameron a donné une conférence à la base de l'armée de l'air Brooks au Texas, dans laquelle il a déclaré que la privation sensorielle " produisait les symptômes originels de la schizophrénie. "


Il n'y a pas besoin de revenir sur la preuve que les militaires US savaient parfaitement bien qu'il amenait Padilla dans la folie. Le manuel de service de l'armée, réédité juste l'année dernière, déclare que, " Les privation sensorielle peuvent avoir comme conséquence de l'extrême inquiétude, des hallucinations, des pensées bizarres, de la dépression, et du comportement antisocial, " en plus " d'importante angoisse psychologique. "


Si ces techniques ont conduit à l'aliénation de Padilla, cela signifie que le gouvernement US a délibérément poussé des centaines, peut-être bien des milliers, de prisonniers à la folie autour du monde. Ce qui est en procès en Floride n'est pas l'état mental d'un homme. C'est le système de torture psychologique des USA tout entier.



TheNation.com, Naomi Klein, 26 février 2007

Traduction de Pétrus Lombard pour Alter Info






Mercredi 28 Février 2007

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