Conflits et guerres actuelles

Un regard différent sur l’Afghanistan et la vie quotidienne des habitants



Erika Vögeli
Vendredi 20 Novembre 2009

Un regard différent sur l’Afghanistan et la vie quotidienne des habitants

Débat public sur la bande dessinée «Le photographe»

L’annonce du débat et les noms de ses participants l’indiquaient déjà: il s’agissait là de beaucoup plus que d’une banale bande dessinée. C’est l’histoire très sérieuse d’une authentique opération humanitaire et d’un photographe qui l’a accompagnée et documentée. Elle a donné lieu à un débat public qui a non seulement fait connaître trois albums mais a apporté sur l’Afghanistan et ses habitants un regard différent de celui transmis généralement par les médias.
Ce débat a eu lieu dans le cadre de la Lange Nacht der Kurzgeschichten («Longue nuit des nouvelles») organisée pour la sixième fois du 23 au 25 octobre dernier par l’Association zurichoise des libraires et éditeurs. Un programme très varié consacré cette année au thème histoires vécues a attiré plus de 25 000 personnes dans 110 manifestations littéraires en 60 endroits différents de Zurich, Winterthur et environs.
L’une d’entre elles était organisée par Edition Moderne sous la forme d’un débat public à propos de la trilogie en bande dessinée Le Photographe qu’elle a éditée en allemand. Cette BD raconte une opération humanitaire de Médecins sans frontières (MSF) en Afghanistan accompagnée et documentée par le photographe Didier Lefèvre (mort en 2007). Sur la base de ses photos – plus de 4000 – le dessinateur français Emmanuel Guibert a raconté cette opération en collaboration avec Didier Lefèvre. Les dessins et les textes en documentent le déroulement. Le premier album évoque le voyage d’un groupe de médecins engagés en Afghanistan à l’époque de la guerre entre l’Union soviétique et les moudjahidine, voyage à pied effectué sur des chemins de montagne car les routes étaient contrôlées par les armées soviétique et afghane. Le deuxième album relate le quotidien et les conditions de travail des médecins et leurs expériences humaines et le troisième le retour périlleux au Pakistan du photo­graphe entêté.
C’est la parution cette année de ce dernier volume en allemand qui a donné l’occasion à Edition Moderne d’organiser un débat sur la trilogie.
Y participaient:
•    Emmanuel Guibert, auteur et dessinateur des trois albums réalisés avec la collaboration du photographe Didier Lefèvre et du graphiste Frédéric Lemercier.
•    Albert A. Stahel, spécialiste en stratégie, professeur d’études stratégiques à l’Institut de sciences politiques de l’Université de Zurich, vice-président et administrateur du Forum Humanitäre Schweiz, qui s’est rendu maintes fois en Afghanistan. Il a noué des contacts personnels avec différents Afghans avec lesquels il s’entretient régulièrement de la situation.
•    Juliette Fournot, qui a grandi en Afghanistan dans les années 60 et 70 lorsque son père, ingénieur, s’occupait de projets d’autosuffisance et de microcrédit. En 1980, elle a commencé à s’occuper, pour MSF, de réfugiés afghans au Pakistan. A ce titre, elle était également responsable de l’opération de 1986 documentée par Le­fèvre.
•    Emmanuel Tronc, économiste et polito­logue, qui travaille depuis 1997 pour MSF en tant que responsable des contacts institutionnels avec les coordinateurs de l’aide humanitaire et avec les organisations onusiennes. Au cours des dernières décennies, il s’est rendu fréquemment en Afghanistan, pour la dernière fois en 2008 lors d’une mission d’investigation.
•    Christian Gasser, écrivain, journaliste, coéditeur du magazine de bande dessinée Strapazin, auteur plusieurs fois primé de pièces radiophoniques et de films documentaires, animait le débat mené en français et traduisait en allemand les interventions.
Pour commencer, Albert A. Stahel a évoqué la situation de l’Afghanistan dont le destin est depuis longtemps étroitement lié à la situation géopolitique en tant que pays traversé par la route de la soie qui, depuis des décennies, est le théâtre de guerres étran­gères impliquant les intérêts géopolitiques de la Russie, de la Chine, de l’Iran et du Pakistan. Pendant toutes ces années, le pays a été instrumentalisé par ses voisins et c’est encore le cas aujourd’hui. Aussi les Afghans n’ont-ils jamais pu décider des destinées de leur pays, ce qui est très regrettable. Sa situation stratégique a conditionné son histoire et continuera à le faire.
Juliette Fournot a résumé ainsi la situation avant la guerre: «Les Afghans étaient pauvres mais pas misérables.» Ils menaient une vie simple et très difficile en raison des condi­tions géographiques et climatiques. Ils pratiquaient essentiellement une agriculture et un élevage de subsistance, la plupart du temps sans machines, mais ils se sentaient riches – en autonomie – et étaient fiers de mener dans ce pays une vie autonome. Ils étaient également fiers d’avoir toujours su s’opposer à toute ingérence extérieure. Vu la situation du pays, ils vivaient en groupes ethniques différents, toujours méfiants envers toute forme de pouvoir central. Aussi les gouvernements de Kaboul ont-ils été faibles la plupart du temps, ce qui, selon Stahel, a permis aux puissances étrangères de faire valoir leurs intérêts. La situation n’est devenue déplorable que depuis la guerre qui sévit depuis 30 ans.
A la question concernant l’opération évoquée dans la trilogie et son avis de responsable à ce sujet, Juliette Fournot a déclaré que MSF cherchait alors quelqu’un qui parlait le farsi, de préférence une femme car les femmes arrivent plus facilement à pénétrer dans les maisons et apprennent beaucoup plus de choses sur la situation. Forte de sa longue expérience acquise au cours de ses entretiens avec des Afghanes, elle constate que la trilogie, à un endroit, jette une lumière nouvelle sur les clichés colportés surtout par les médias sur le rôle des femmes en Afghanistan.

Un reportage humain et réaliste

Emmanuel Guibert, quant à lui, a évoqué la genèse des albums nés de son amitié avec le photographe Didier Lefèvre. Ce dernier ne lui a pas seulement raconté l’histoire de la mission mais, à sa demande, lui a cédé sans réticence ses 4000 photos. Un grand nombre d’entre elles sont des agrandissements ou des épreuves contacts dont le format correspond aux images de la BD et qui, dans la trilogie, illustrent souvent un événement. Il est ainsi notamment question de l’opération d’un garçon à qui un coup de feu avait arraché la mâchoire inférieure ou des soins prodigués à une fillette brûlée à la main, deux enfants qu’on avait amenés auprès de MSF, dans un «hôpital» ressemblant plus à un abri qu’à un véritable bâtiment.
Christian Gasser a tout d’abord demandé à Emmanuel Tronc son avis – et celui des collaborateurs de MSF qui étaient en Afgha­nistan – sur la trilogie. Nous étions tous très touchés, a répondu Tronc. Il a poursuivi en disant qu’au cours des 25 dernières années, le pays n’a pas beaucoup changé et que les images montrent l’Afghanistan rural des régions de montagne. Il existe un fossé profond entre la vie dans ces zones et celle à Kaboul, si bien que notre vision de ce pays est très partielle car les médias parlent surtout de la capitale.
Stahel a confirmé ces propos: Les médias montrent essentiellement Kaboul. La plupart des journalistes sont «embedded» («intégrés» c’est-à-dire sélectionnés, transportés et protégés par l’Armée) et montrent ce que l’on veut qu’ils montrent. Ainsi, une dame lui a affirmé que l’on faisait beaucoup de choses positives en Afghanistan mais il s’est avéré que son opinion ne reposait que sur des informa­tions médiatiques. Les Afghans ont une tout autre idée de leur pays. Naturellement, Stahel connaît également d’autres journa­listes, comme le photographe suisse Jean-Jacques Ruchti qui, avec ses photos, donne une image différente du pays. Les choses deviennent intéressantes lorsqu’on sort des sentiers battus et que l’on apprend à connaître la vie en dehors des villes. Lui aussi a été très ému par les trois albums et bien que certains changements soient intervenus depuis les années 1980, ils donnent un aperçu de la vie réelle en Afghanistan.

Des solutions d’avenir pour l’Afghanistan et non pas pour l’Occident

Pour terminer, l’animateur a soulevé la question des perspectives du pays et s’est tout d’abord adressé à l’expert en stratégie. Pour Stahel le pays est dans l’impasse car il est toujours le jouet d’intérêts géopolitiques. D’une part, il y a l’aspect humain et de l’autre la machine de guerre américaine, la réalité géopolitique avec le Pakistan. Mais en fin de compte, la solution devrait être une solution pour l’Afghanistan et non pour les Etats-Unis, le Pakistan, l’Iran ou d’autres puissances. Actuellement, on ne discute que des problèmes de l’Occident. Depuis le début du conflit, il a toujours défendu l’idée que toutes les parties devaient se mettre autour de la table et envisager une solution pour l’Afghanistan.
Juliette Fournot a relevé le fait que depuis 30 ans, le pays ne connaît que la guerre, la violence et les souffrances et qu’actuellement toute une génération d’adultes n’a jamais vécu la paix. Elle a mis en garde contre des conceptions eurocentristes au nom des­quelles on cherche à imposer un modèle poli­tique. Que signifie «démocratie» dans la situation de l’Afghanistan? Que voulons-nous expliquer aux Afghans? Fournot a évoqué briè­vement quelques étapes de l’histoire du pays: En 1973, la monarchie a été renversée. On a conseillé aux Afghans de fonder une république pour que tout aille bien. Ils ont essayé mais ça n’a pas marché. Ensuite est venu le communisme, qui n’a pas marché non plus. Et maintenant, l’Occident est là et les Afghans sont plus amers et sceptiques que jamais à l’égard des promesses de salut.
Emmanuel Tronc a évoqué avant tout les difficultés de l’action humanitaire dans le climat de violence accrue. MSF s’était déjà plusieurs fois retiré du pays, la dernière fois en 2004 après l’assassinat de cinq de leurs collaborateurs et les attaques contre la Croix-Rouge. Aujourd’hui, l’ONG essaie d’y retourner mais elle doit prouver à tout le monde, y compris aux talibans, qu’elle est neutre. Tronc s’est également élevé contre la diabolisation systématique de toutes les forces opposées au gouvernement central. Pour lui, un des principaux obstacles à la paix consiste dans le fait que les Afghans ont perdu tout pouvoir de décider des af­faires de leur pays. Aussi MSF essaie, comme d’ailleurs la Croix-Rouge, d’associer le plus tôt possible la population à ses projets.

Une conférence de paix en Suisse?

Pour terminer, Stahel a évoqué l’éventualité d’une conférence de paix: presque tous les pays européens sont actuellement en-
gagés en Afghanistan. Jusqu’en 2003, deux officiers suisses étaient même intégrés dans le contingent allemand. Heureusement, on a réussi à les retirer car un engagement aux côtés de l’OTAN ou des Etats-Unis n’entre pas en ligne de compte pour la Suisse. Des projets comme celui de l’EPFZ lui con­viendraient mieux: il s’agit de la «Maison de la science» de Bamiyan, lieu de rencontre pour les étudiants, contribution à la re­construction du système scolaire afghan que Stahel a soutenu de toutes ses forces grâce à son réseau de relations. Aujourd’hui, une conférence de paix pourrait se tenir en Suisse puisqu’elle n’est pas impliquée dans le conflit. C’est un objectif que Stahel vise depuis des années en organisant des séminaires, des entretiens, des voyages et en établissant des contacts bien qu’il ne reçoive aucun soutien financier officiel et que tout dépende des dons de particuliers.
Cet objectif est tout à fait dans l’esprit de la trilogie qui a été vendue en France à plus de 260 000 exemplaires et traduite dans 11 langues, et dans celui du photographe Didier Lefèvre: «Je photographie parce que je crois, peut-être naïvement, pouvoir contribuer ainsi à l’entente entre les peuples et à la paix.»    •
Didier Lefèvre, 1957–2007, a commencé par faire des études de biologie pharmaceutique et a donné des cours de microbiologie dans des hôpitaux érythréens avant de se tourner vers la photographie. Il a acquis la notoriété grâce à ses photos sur des pays et régions comme le Sri Lanka, la Corne de l’Afrique, le Malawi, le Cambodge et le Kosovo, mais aussi grâce à ses portraits. A propos de ses travaux, il a expliqué à un membre de MSF qu’«une amélioration des photos passe nécessairement par une amélioration des relations avec les gens». (album 1, p. 61)

http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=1898 http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=1898



Vendredi 20 Novembre 2009


Commentaires

1.Posté par brigitte le 20/11/2009 17:26 | Alerter
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Au sujet de l'Afghanistan à lire le discours de Jean-Pierre Chevènement : http://www.soueich.info/article--afghanistan-l-effacement-du-ministre-des-affaires-etrangeres--39686260.html

2.Posté par Le Kabyle le 21/11/2009 22:08 | Alerter
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Voila un pays comme l'Irak a reçu son lot de porno-démocratie de l'Occident barbare!

Regardez comment elle est belle la démocratie que les yankees ont voulu imposer par le massacre de toute un peuple.

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