Palestine occupée

Un guide sans concession à Hébron


The world's strangest guided tour highlights the abuse of Palestinians"
Yéhuda Shaoul est un israélien pratiquant qui a servi dans l'Armée de Terre.
A présent, il tient une affaire de visites guidées qui mettent en lumière les abus
commis sur les Palestiniens. C'est un travail dangereux et controversé - alors, pourquoi
le fait-il ? Donald MacIntyre le découvre lors d'une visite guidée historique et tragique.


Par Donald Macintyre
The Independent, 26 janvier 2008
article original : "A rough guide to Hebron: The world's strangest guided tour highlights the abuse of Palestinians"


Donald Macintyre
Mercredi 30 Janvier 2008

Photo : Quique Kierszenbaum Un garçonnet juif, colon, portant un fusil en plastique, regarde un parachutiste israélien à son poste, dans la zone H2 d'Hébron
Photo : Quique Kierszenbaum Un garçonnet juif, colon, portant un fusil en plastique, regarde un parachutiste israélien à son poste, dans la zone H2 d'Hébron
A proximité de la Tombe des Patriarches, dans le centre-ville d'Hébron, site sacré à la fois pour les Musulmans et les Juifs, Yéhuda Shaoul, un juif pratiquant qui a servi dans cette ville dans une unité de combat d'élite de l'Armée de Terre, durant les pires moments du soulèvement palestinien, essaye d'organiser des visites guidées autour des quatre implantations juives qui se trouvent en plein cœur d'une cité à majorité arabe écrasante.

Notre visite commence par la rue Shuhada, qui court à travers ce qui est désormais la zone de sécurité des colons. Les rangées de boutiques et de maisons palestiniennes vides, barricadées avec des volets métalliques, sont pour la plupart recouvertes d'étoiles de David pour montrer qui est en charge ici. Les seuls véhicules autorisés sont ceux des colons et de l'Armée israélienne. Shaoul cherche à démontrer à ses visiteurs que les colonies et le formidable appareil militaire qui les protège ont violé les droits humains des Palestiniens qui vivent - ou, de plus en plus, qui ne vivent plus - dans ce qui était autrefois un centre-ville arabe grouillant de monde.


Photos : Quique Kierszenbaum

Mais à chacun de ses pas il est talonné par un autre Juif pratiquant qui mène un monologue incessant pour couvrir la voix de Shaoul lorsqu'il explique à ses visiteurs ce qu'ils voient. "Yéhuda Shaoul - il aide les Arabes", leur dit Baruch Marzel, avant de bien faire connaître son point de vue sur l'accord de paix à deux Etats avec les Palestiniens, que le Premier ministre israélien Ehoud Olmert, le Président américain George Bush et une majorité du public israélien disent vouloir. "Pensez-vous que s'il devait y avoir un accord vous seriez autorisé à prier sur cette tombe ? C'est seulement parce qu'il y a des Juifs ici que vous pouvez visiter cette tombe. Il ne vous parle pas des 40 attaques terroristes qui ont été perpétrées ici contre des Juifs. Vous pouvez visiter notre centre et apprendre la vérité sur Hébron, [n'écoutez] pas les mensonges dont vous abreuve Yéhuda Shaoul !"


Photos : Quique Kierszenbaum
Yéhuda Shaoul (à gauche) ; Yéhuda Shaoul et Baruch Marzel (à droite)

Né en Amérique, Marzel - un homme auquel le terme "d'extrémiste de droite" rend à peine justice - était à l'affût du bus d'excursion près de la tombe de son cher ami, le colon Baruch Goldstein, qui est entré dans une mosquée en 1994 armé d'un fusil d'assaut automatique et a tué 29 palestiniens pendant qu'ils priaient. Marzel, qui a un casier judiciaire pour des attaques contre des Palestiniens, était un personnage de premier plan du Kach, le groupe d'extrême droite qui a été désigné comme organisation "terroriste" à la fois en Israël et aux Etats-Unis à la suite de ses déclarations louant le massacre perpétré par Goldstein. Il y a sept ans, Marzel a organisé une commémoration macabre autour de la tombe de Goldstein, qui avait été lynché après l'attaque par les survivants en colère. Ce fut une "grande fête" pour marquer l'anniversaire de Goldstein, "assassiné par les Arabes", a dit Marzel - compte-rendu quelque peu incomplet sur le jour en question.

Shaoul se démène pour poursuivre sa visite guidée face à l'obstruction bruyante de Marzel. A un moment, Shaoul traverse la rue en direction d'un policier qui observe la scène et lui demande de faire circuler Marzel ; l'officier répond : "Vous pouvez circuler. Il ne vous en empêche pas". Lorsque Shaoul se tourne ensuite vers Marzel et lui dit calmement : "Vous nous dérangez, pouvez-vous circuler, s'il vous plaît ?" Marzel répond avec défi : "Non ! Ceci est ma maison".


Photo : Quique Kierszenbaum

Ce petit incident tendu souligne - en miniature - l'un des obstacles qui pointent et auquel sont confrontés les pourparlers israélo-palestiniens actuels, dans le sillage de la visite de ce mois du Président Bush. Il est impossible d'imaginer tout accord de paix qui ne place pas Hébron au cœur d'un Etat palestinien. Hébron se trouve à 20 km à l'est de la "ligne verte", qui marquait la frontière orientale d'Israël jusqu'à la Guerre des Six Jours, et ce site a connu les premières colonies juives en terre palestinienne, qui ont suivi cette victoire. Lorsque Marzel dit : "Ceci est ma maison", c'est un rappel énergique, quoique retenu, que les colons d'Hébron pourraient se révéler être les plus durs, de toutes les colonies de Cisjordanie, à déplacer - sachant qu'il faudrait sûrement le faire, si jamais l'occupation devait prendre fin.

Marzel n'est pas seul à rôder autour de Shaoul. Parmi ceux qui apprécient ce sport en sa compagnie il y a Ofer Ohanna, l'officier de sécurité de la colonie, qui a provoqué Shaoul, lors d'une précédente visite guidée. Shaoul (qui est hétérosexuel) avait tondu son catogan, lequel avec sa barbe, sa kippa de velours noir et ses éternelles sandales a, de façon ironique, longtemps contribué à le faire passer pour un colon du genre hippy. Alors, Ohanna lui a dit qu'il l'avait fait parce que "ton petit ami ne voulait pas coucher avec toi si tu ne la coupais pas". Aujourd'hui, c'est au tour de Moshé Ben Batat, un colon bien en vue, de se diriger vers Shaoul. Celui-ci, plus terrifiant, exige que Shaoul lui donne la date "anniversaire de la mort de sa mère" en prétendant que sa mère l'avait chassé de la maison et qu'elle s'était suicidée". (Il n'y a qu'une seule chose de vrai dans tout cela : la mère de Shaoul s'est bien suicidée, mais à la suite d'une dépression post-natale, lorsque Shaoul avait quatre ans.) Un peu plus tard, ce groupe de suiveurs vociférant est rejoint par David Wilder, né aux Etats-Unis et porte-parole des colons d'Hébron. Ce dernier lui dit que ses excursions sont "très dangereuses" et il ajoute que Shaoul, en critiquant les colons, "nourrit l'ennemi et joue entre leurs mains". Wilder résume son point de vue sur Shaoul : "Le Hamas avec une kippa".

A seulement 24 ans, l'homme qui s'attire une telle haine de la part des colons d'Hébron a déjà mené une vie remarquable. Le célèbre écrivain péruvien, Mario Vargas Llosa, qu'il a guidé à travers la ville il y a deux ans, a dit de lui qu'il est "l'un des hommes les plus justes de ce pays". Il a été cofondateur de "Breaking the Silence" [Rompre le silence], le groupe grossissant d'anciens soldats dissidents - dont le noyau a servi comme Shaoul à Hébron, à l'apogée de l'Intifada - qui ont témoigné sur les abus persistants que les militaires, disent-ils, ont commis durant les années de guerre.

Stationné à Bethléem durant les dernières semaines de son service militaire, il a eu "un éclair" qui, dit-il, a commencé à lui faire comprendre ce que l'une des publications du groupe allait appeler plus tard "le terrible prix moral" exigé des jeunes soldats, qui servent en Cisjordanie et à Gaza, par l'occupation. Ensuite, Shaoul a commencé à ressentir qu'il se trouvait "dans un endroit très terrifiant, [où] il n'y a aucune justification pour 90% des actions auxquelles on a participé".

Depuis, il est devenu guide politique militant dans la partie d'Hébron qui était autrefois son cœur arabe commercial et culturel, désormais dominée implacablement par la présence de 800 colons juifs. Il a organisé plus de 200 visites-guidées pour des Israéliens - dont des lycéens et des étudiants dans l'année précédant leur service militaire - et des étrangers. En octobre dernier, en compagnie d'un autre ancien soldat combattant, Avichaï Sharon, il a informé Tony Blair, l'envoyé [des occidentaux] au Proche-Orient, sur les problèmes affolants des quartiers déshérités d'Hébron.


Photos : Quique Kierszenbaum
Vue de Tel Romeda à Hébron, partie de la zone H2. Entre autres restrictions,
les Palestinians ne sont pas autorisés à conduire leur voiture ici.

Pour comprendre ce qui l'a conduit à cette vocation peu commune, il vous faut grimper avec Shaoul pour regarder la ville palestinienne du haut d'un point de vue, proche de l'ancien cimetière juif. Tandis que les mosquées retentissent des muezzins de l'après-midi, Shaoul montre la maison au toit rouge où les snipers et les mitrailleurs de son unité étaient postés, après avoir donné à la famille palestinienne qui y vivait une demi-heure pour partir. Au pic de l'Intifada en 2002-2003, avec des Palestiniens armés tirant principalement au fusil d'assaut, la nuit, en direction du sud des colonies, les soldats israéliens ripostaient en tirant des grenades à la mitrailleuse.

"Une grenade n'est pas une balle", explique Shaoul. "Elle touche quelque chose et elle explose en tuant tout le monde dans un rayon de huit mètres et en blessant les autres dans un rayon de 16. Deuxièmement une mitrailleuse n'est pas une arme fiable. Au premier tir, on est un peu trop à gauche. Alors on essaye d'ajuster et on tire un peu trop à droite. Si l'on est un très bon tireur, on doit atteindre la cible au cinquième essai".

Initialement informé sur cette tâche par son commandant de peloton, Shaoul dit qu'il a "piqué une crise. On garde toujours un certain sens de la mission, en noir et blanc, mais mon genre c'est plutôt 'Que se passe-t-il ici ? Suis-je censé tirer des grenades dans une ville où vivent des gens ?' La première nuit, on vise sur la zone à cibler, on appuie sur la gâchette et on la relâche le plus vite possible, en priant que la plus petite quantité possible de grenades ait été tirée, parce que si vous appuyez sur la gâchette pendant une minute, c'est environ 60 grenades qui sont tirées".

Mais, au fur et à mesure que la semaine passe, cela devient, dit-il, "Le moment excitant de la journée. Vous êtes las. Vous êtes coincé dans cette maison. Vous ne sortez pas. Vous agissez sur la ville comme dans un jeu vidéo avec votre joystick - boum, boum, boum !" Shaoul n'a pas de preuve directe que les salves qu'il a tirées - la "pire chose que j'ai faite" - aient fait des victimes. Pourtant, il assume qu'il doit y avoir eu, au minimum, des blessés. "On préfèrerait ne pas y penser". Et c'est vrai que des snipers palestiniens ont vraiment revendiqué la mort de victimes juives des colonies - cinq depuis 2000. Mais Shaoul dit, de la façon dont il décrit les choses habituellement, que les tirs auxquels les soldats ont principalement riposté n'atteignaient pas les colonies.

A Hébron, durant le pic de l'Intifada, les militaires israéliens ont eu recours à des mesures draconiennes pour protéger les colons - dont le droit à vivre dans cette ville n'est pas reconnu par la loi internationale. Parmi ces mesures : l'imposition de couvre-feux dans le centre-ville (377 jours de couvre-feux durant les trois premières années de l'Intifada), des barrages routiers (l'Onu a dénombré plus de 100 checkpoints en 2005 dans le secteur de la ville contrôlé par les Israéliens), des fouilles en porte-à-porte où, selon les dires de Shaoul, des familles palestiniennes étaient parfois enfermées dans une seule pièce, pendant que les soldats piquaient un roupillon ailleurs dans la maison, et le refus, la plupart du temps, d'intervenir lorsque les colons attaquent ou jettent des pierres aux Palestiniens du cru.

Selon un rapport publié en début d'année par les deux organisations humanitaires israéliennes de défense des droits de l'homme les plus respectées, B'Tselem et l'ACRI, "La violence, les fouilles arbitraires des maisons, les saisies de maisons, le harcèlement, les passants placés en détention et les traitements humiliants font désormais partie intégrante de la réalité quotidienne des Palestiniens, ce qui a conduit un grand nombre d'entre eux à déménager vers des endroits plus sûrs". Et tandis que la violence de l'Armée s'est pas mal réduite à l'intérieur de la ville, la plupart des restrictions de mouvement à l'intérieur de la zone des colonies ont été maintenues. Shaoul fait des comparaisons avec les autres villes de Cisjordanie. "Les FDI ont-elles des positions permanentes à l'intérieur de Naplouse ? Non ? A l'intérieur de Jéricho ? Non. A l'intérieur d'Hébron ? Oui. Pourquoi ? Parce qu'ici il y a des colonies. Si H1 [la zone extérieure d'Hébron] ressemble à toutes les autres villes palestiniennes, H2 [en plein centre-ville] est une cité fantôme : elle manque au tableau".

Après un processus de fermeture et de ségrégation, vieux de 13 ans et qui a commencé - ironie de l'histoire - avec l'attaque de Palestiniens dans une mosquée perpétrée par Goldstein et qui s'est poursuivi pendant toute la durée de l'Intifada, ce sont désormais 304 boutiques et entrepôts - dont 218 sur ordre de l'Armée de Terre - qui sont fermés. L'ensemble de la "zone stérile" protégeant les colonies est fermé aux véhicules palestiniens. Et la section centrale de la rue Shuhada est fermée aux piétons palestiniens, à l'exception de quatre familles qui vivent toujours sur cette artère, autrefois densément peuplée mais aujourd'hui désolée. Le terme que B'Tselem et l'ACRI utilisent pour désigner la dépopulation continue des Palestiniens dans cette zone est "expulsion par la force". Jan Kristiansen, un ancien chef de la Présence Internationale Temporaire à Hébron (veille de 10 ans déjà), compare cette dépopulation à un "nettoyage ethnique".

Un rapport interne de 2003, produit par l'administration civile des FDI, dresse une longue liste de violations de la loi - essentiellement des détériorations, des cambriolages et des saisies de propriétés palestiniennes - commises par les colons juifs d'Hébron, qui travaillaient "systématiquement et invariablement" à "établir et à étendre" leur colonie. "La direction [de la colonie] sélectionne une cible et l'investie de diverses manières. Des jeunes-adolescents cambriolent le bâtiment et, même s'ils se font chasser au début, ils finissent par y arriver. Des jeunes-adolescents les vident de leur contenu ou le brûle… Ils y pénètrent sans se faire remarquer par un mur mitoyen, par la cour ou par l'étroit passage qui sépare les maisons et ils commencent à s'installer". Ajoutant que les activités des Juifs à Hébron peuvent être décrites comme des "entreprises sous la protection du régime israélien", ce rapport dit aussi : "L'Etat israélien n'a pas l'air bien au regard de la séparation de la justice et du pouvoir à Hébron".

En décembre 2006, l'ACRI a défié l'interdiction faite aux piétons d'utiliser une grande partie de la rue Shuhada, en faisant remarquer que cette interdiction n'avait pas été sanctionnée par un ordre militaire écrit. L'Armée de Terre a reconnu qu'il s'agissait bien d'une erreur et elle a émis une directive pour annuler cette interdiction. On autorisa quelques Palestiniens locaux très en vue à marcher dans la rue, après rétention et fouilles au corps, et sous bonne escorte militaire. Une semaine tard, on a dit aux Palestiniens qu'ils n'étaient plus autorisés à emprunter cet itinéraire.

"Nous avons quelques centaines de colons ici", dit Shaoul. "Nous ne le contestons pas. Ce sont des citoyens israéliens et ils méritent d'être protégés, juste comme les gens à Tel Aviv. Pour leur apporter cette protection, nous prenons en considération beaucoup de choses - nous avons la géographie, nous avons un budget, beaucoup de soldats - mais il y a une chose que nous ne prenons pas en considération : les 160.000 Palestiniens qui vivent dans le coin. C'est le problème d'Hébron. C'est la seule manière de fermer ce qui, pendant 60 ans, a été la rue principale. Et ils disent que c'était une erreur ! Mais ils persistent dans cette erreur".

Pour Shaoul, Hébron est aussi le paradigme de la Cisjordanie, prise dans son ensemble, dont presque 40% sont désormais réservés aux colons, avec l'appareil militaire et les routes - dans de nombreux cas interdites aux Palestiniens - qui les desservent. "Si l'on zoome hors d'Hébron, si l'on observe la ségrégation, les méthodes et les tactiques, on a l'impression qu'Hébron est le laboratoire où les choses sont testées avant d'être utilisées ailleurs".

Une autre étape importante dans le long voyage qui a conduit Shaoul jusqu'ici a commencé au début de son service militaire. Shaoul explique que l'événement historique déterminant inculqué à tous les enfants de colons dès la maternelle est le massacre de 1929 durant les émeutes contre l'immigration juive en Palestine, lorsque 67 Juifs ont été massacrés en une seule journée - bien que 435 d'entre eux aient survécu après avoir été cachés par leurs voisins arabes. Et ensuite il se rappelle comment il a vu une vieille femme palestinienne descendant de la colline voisine d'Abou Snena, qui a été accueillie par les pierres que les enfants des colons lui jetaient. "J'ai dit à un enfant d'environ 10 ans, 'Que penses-tu être en train de faire ?' Il a répondu, 'Sais-tu ce que cette femme a fait en 1929?'"

A présent, nous marchons - un privilège exclusif pour les Israéliens et les étrangers - dans la rue Shuhada, et nous passons devant les échoppes abandonnées de la zone du marché, occupée illégalement par huit familles de colons venant d'Avram Avinu, après qu'un sniper palestinien a tué un bébé colon de 10 mois, Shalhevet Pass, en 2001. Les colons ont finalement reçu des ordres d'éviction en janvier 2006 - mais ensuite ils ont accepté de partir volontairement après un accord remarquable passé avec l'Armée de Terre, selon lequel ils seraient autorisés à revenir après quelques mois. Cet accord fut plus tard annulé par le procureur général d'Israël, Menahem Mazuz.


Photo : Quique Kierszenbaum

Alors que nous allons vers la gauche, laissant à notre droite un checkpoint israélien habité, nous arrivons au sentier surréel où deux familles palestiniennes vivent toujours au milieu d'une douzaine de familles de colons. Nous passons devant la maison d'Abou Ayesha, protégée par un grillage enchevêtré de pierres et d'ordures qui leur sont fréquemment lancées par les colons. C'était contre ce grillage que la colon juive Yifat Alkobi a pressé son visage tout en répétant "sharmuta" - putain - a sa voisine palestinienne mariée. Cette scène fut capturée sur un enregistrement vidéo qui a été remis à B'Tselem et qui a choqué beaucoup de téléspectateurs israéliens lorsqu'il est passé en prime time à la télé en janvier dernier - parmi lesquels Tommy Lapid, l'ancien ministre de la justice israélien qui a perdu une partie de sa famille dans l'Holocauste. "Dans les années qui ont précédé l'Holocauste", écrivait-il, "derrières des volets, se cachaient des Juives terrifiées, exactement comme la femme arabe de la famille d'Abou Ayesha à Hébron". Et c'est là où Baruch Marzel, selon le témoignage reçu par Taysir Abou Ayesha, est entré en force dans sa maison avec 10 autres colons en hiver 2002, l'a battu et essayé de le tirer dans la rue avant d'être sauvé par son père qui brandissait un bâton.

Et puis nous arrivons au bout de la rue et à la maison d'Hani Abou Heikel, dont la famille faisait partie de celles qui ont abrité plus de 400 Juifs, qui ont survécu au massacre de 1929. Il dit que les colons du voisinage de la maison d'Al Bakri ont attaqué sa maison avec des lances à eau la nuit, que sa voiture a été attaquée et brûlée quatre fois et qu'en juin dernier la plupart des arbres de son oliveraie à côté de sa maison ont été anéantis par le feu qui y a été mis. Lorsque son fils a suggéré aux soldats - dont quelques-uns, à cette occasion, ont aidé à étreindre le feu - qu'ils pouvaient identifier les coupables au moyen des caméras omniprésentes, on lui a répondu, dit M. Abou Heikel, que les caméras étaient pour la "sécurité" - c'est à dire pour la sécurité des colons. La famille d'Abou Heikel, qui fait partie du décor des excursions de Yéhuda Shaoul, est aussi contente de le voir que les colons en sont mécontents. "Yéhuda, Yéhuda", crie avec excitation Yara Abou Heikel, qui a 2 ans et demie. Le fait que Yéhuda fasse venir des Israéliens à ces maisons a été, dit Abou Heikel, très profitable pour ses enfants. "J'accueille favorablement cela", dit-il. "Je veux que mes enfants sachent que les Israéliens ne sont pas juste des colons. Je voulais leur montrer qu'il y a des Juifs qui ne sont pas en conflit avec nous".


Photo : Quique Kierszenbaum
Hani Abou Heikel et l'une de ses filles, dans sa maison qui est entourée de colons juifs

Une excursion autour des quartiers déshérités de la ville en compagnie d'un responsable militaire israélien donne une image très différente d'Hébron que celle que nous montre Shaoul. L'officier, qui insiste pour rester anonyme, soutient que tandis que les Palestiniens ne subissent des restrictions que dans 3% de la ville, les Israéliens sont soit exclus, soit lourdement limités d'accès sur 97 % de la ville. Tandis que l'ACRI et B'Tselem ont indiqué qu'un habitant de la Vieille Ville qui voulait traverser la rue de Shuhada a besoin de faire le tour de tout le centre-ville et passer par un grand nombre de barrages, l'Armée de Terre insiste sur le fait que les restrictions sur le déplacement des piétons dans la ville sont "minimales". Quant aux véhicules, l'Armée de Terre dit que ceux qui transportent des fournitures comme les matériaux de construction sont autorisés à traverser avec une autorisation préalable et que les détours requis ne prennent que 10 minutes pour les Palestiniens. Cet officiel souligne que les barrières sont nécessaires pour des raisons de sécurité et insiste sur le fait : "Je suis responsable des vies des Palestiniens et des Israéliens. Je ne suis pas seulement en charge des Israéliens".

Ceci, bien sûr, nous amène au cœur de la question de savoir qui porte le réel fardeau de la sécurité des colons. Selon les mots du rapport de l'ACRI et de B'Tselem, "les autorités chargées d'appliquer la loi et les forces de sécurité ont fait en sorte que ce soit la totalité de la population palestinienne qui paye e prix de la protection des colonies juives dans la ville". Ce faisant, cela a causé "l'effondrement économique du centre d'Hébron et chassé de nombreux Palestiniens de la zone. L'Armée indique régulièrement - et à juste titre - "que le droit des citoyens israéliens à vivre dans la ville a été autorisé par les décisions du gouvernement israélien". Cet officier militaire dit, de plus, que depuis le massacre de Goldstein, auquel il ajoute que c'était "une chose horrible" qui a apporté la "honte au peuple juif partout dans le monde", les "cibles" principales de la violence, ici, n'ont pas été les Palestiniens mais les Israéliens. "Depuis 1994 jusqu'à aujourd'hui les Israéliens ont été visés par toutes les organisations de la terreur", conclut-il.


Photos : Quique Kierszenbaum

Il est exact que depuis le début de l'Intifada les partisans palestiniens ont tué 17 membres des forces de sécurité et cinq civils - y compris le petit Shalhevet Pass, âgé de 10 mois, tué par un sniper palestinien en 2001. A Hébron, en tout, selon le rapport de l'ACRI et de B'Tselem, les forces de sécurité ont tué 88 Palestiniens au cours de la même période, "dont au moins 46 d'entre eux (incluant neuf mineurs) ne prenaient pas part aux hostilités au moment où ils ont été tués". De plus, deux Palestiniens ont été tués par des colons, dont Nasseem Jamjoum, 14 ans, tué par balles chez lui en 2003 par des colons, pendant le pillage qui a suivi la mort d'un soldat-colon qui a été abattu à l'extérieur de la ville. Personne ne fut poursuivi pour ce meurtre.

Ce fonctionnaire dit que parce que la "terreur du Hamas est forte" dans la zone, les soldats viennent des "meilleures unités de l'Armée de Terre israélienne" - inévitablement entraînés pour vaincre les partisans plutôt que pour maintenir la paix entre les populations civiles. Mais en dépit de l'accusation bien documentée par les groupes des droits de l'homme, selon laquelle les soldats n'interviennent en général pas lorsqu'un Israélien attaque un Palestinien ou sa propriété, l'armée insiste sur le fait que les soldats ont reçu l'ordre de le faire. En gros, dit l'officier militaire, les incidents violents entre Palestiniens et Israéliens ont chuté de 50% en 2006-2007 par rapport à leur niveau de 2003-2004.

Le fonctionnaire insiste pour dire - à juste titre - que cette décision d'autoriser ou non les colonies à Hébron est une question qui relève des politiques et non des militaires. Mais, il a aussi clairement de la sympathie pour l'argument selon lequel les Juifs ont le droit, après la Guerre des Six Jours, de réclamer une propriété qui était historiquement juive. Sur le sujet de la prise de contrôle progressive des propriétés arabes depuis 1967, il fait régulièrement une distinction - non reconnue par la loi internationale - entre la propriété qui était historiquement juive et la propriété qui ne l'était pas. Par exemple, il montre la colonie de Beit Hadassah (qui a été prise par les colons en 1979, bien que Menahem Begin, le Premier ministre du Likoud - de droite- à l'époque, s'opposât fortement à cette manœuvre). "C'était un hôpital qui servait tous les environs, les Juifs comme les Musulmans, jusqu'à ce que la plupart de son personnel soit tué dans les massacres de 1929", dit l'officier militaire. "Lorsque l'Allemagne a rendu aux Juifs la propriété qui leur avait été prise, le gens en Israël étaient très fiers", dit-il. "Si nous n'avions pas eu la guerre en 1967, l'émotion de recevoir cette propriété [à Hébron] aurait été la même".

Cependant, pour Yéhuda Shaoul, cet argument - qu'il y a toujours eu des Juifs à Hébron dans le passé - n'est pas différent du "droit au retour" en Israël réclamé par les familles de réfugiés palestiniens qui ont été forcées de s'enfuir de leurs maisons, qui se trouvent à présent en Israël depuis la guerre de 1948, une revendication constamment rejetée tant par Israël que par la communauté internationale. Et l'argument, selon lequel des itinéraires alternatifs à celui qui passe par le centre de la vieille ville d'Hébron, aussi fatigant soient-ils, existent pour les Palestiniens, est aussi tenable que si "l'on disait aux gens de Jérusalem Ouest, vous ne pouvez plus utiliser le Mahane Yehuda [le principal marché juif de la ville] et la rue de Jaffa [l'artère principale de Jérusalem Ouest la-juive, vous allez devoir la contourner.

Il n'est pas non plus impressionné, en tant que Juif pratiquant, par l'argument selon lequel les colons sont nécessaires pour établir le droit aux Juifs de prier sur la Tombe des Patriarches. Tandis que certains Palestiniens ont suggéré que, dans l'éventualité d'un Etat palestinien, il puisse être garanti un "passage sûr" aux Juifs qui veulent prier sur la Tombe, Shaoul doute que ce soit réaliste, indiquant qu'aucune permission de ce genre n'existait avant l'occupation. Au lieu de cela, il suggère que le prix à payer est simplement trop élevé pour "contrôler la ville des patriarches" et permettre l'accès à la Tombe à la minorité de Juifs religieux qui l'utilisent maintenant. "Tout ceci a été fait sur le dos de milliers de Palestiniens qui ont été plus ou moins expulsés de leurs vies", dit-il. "Ce n'est pas juif. Je suis israélien, je suis juif et je me préoccupe de ce à quoi ma société ressemble, concernant les valeurs qui sont au cœur de mon pays. Et Hébron est un énorme problème pour ma société et mon pays. Il y a un projet clair de faire en sorte que la population arabe quitte le centre d'Hébron".

Shaoul ne nie pas un seul instant la menace faite aux colons et aux soldats. "Vous n'avez pas besoin de m'enseigner les problèmes de sécurité", dit-il aujourd'hui aux visiteurs sur sa période où il a servi dans la ville. "Hébron était un endroit très dangereux. Des Israéliens étaient tués. Mais ce que nous faisons dans cette visite guidée est de demander : quelles sont les lignes rouges que nous ne pouvons pas franchir ?" David Wilder réplique : "Sa ligne rouge est que nous ne devrions pas être ici".

Beaucoup d'Israéliens - peut-être une majorité - seraient vraiment d'accord sur le fait que les colons ne devraient pas être à Hébron. Après le massacre de Goldstein, Yitzhak Rabin voulait les expulser mais on l'avisa que c'était politiquement impossible. Shaoul ne se sert pas de ses visites guidées pour précipiter le retrait des colonies d'Hébron. A la place, "Nous leur demandons juste : Que pensez-vous ? Vous avez vu le prix en terme de droits de l'homme, de moralité, d'absence de loi, que les Palestiniens payent pour 800 colons au cœur de leur ville. Et vous avez vu le prix que le régime israélien paye et que la société israélienne paye pour tenir cet endroit et vous devez décider par vous-mêmes".

Traduction [JFG-QuestionsCritiques]

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Lire aussi : Les Origines du conflit israélo-palestinien, des origines cananéennes à la deuxième Intifada.



Mercredi 30 Janvier 2008


Commentaires

1.Posté par mehdi le 31/01/2008 11:41 | Alerter
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