Conflits et guerres actuelles

Un étrange kidnapping et sa toile de fond: Libérer ’Kash’ ; sortir d’Afghanistan



Gorka Larrabeiti
Jeudi 26 Octobre 2006

Un étrange kidnapping et sa toile de fond: Libérer ’Kash’ ; sortir d’Afghanistan

Gorka Larrabeiti

Traduit par Boudjemaa Sedira et révisé par Gérad Jugant




Cela aura été un enlèvement sans nuances que celui du photo-journaliste italien Gabriel Torsello ‘Kash’, de confession musulmane. Le samedi 14 octobre, selon l’agence de presse aghane Pajhwok, un de ses geôliers déclarait : « Nous sommes Talibans et avons séquestré cet étranger parce que c’est un espion. » Pourtant, le dimanche 15 octobre, un porte-parole des Talibans, Qari Mohammed Yussef, déclare à son tour à l’agence de presse Afghan Islamic Press que Torsello « n’a pas été séquestré par les Talibans, mais par des pmalfaîteurs », et précise-t-il, « Il y a plus encore : nous avons de bonnes relations avec lui. »

Peace Reporter, de son côté, contacte ses sources afghanes qui affirment : « C’est en direction des milices combattantes talibanes qu’il faut chercher des liens avec les ravisseurs de ‘Kash ‘… » Talibans ? Malfaiteurs ? Autres ?



La deuxième zone d’obscurité de cet enlèvement réside dans la rançon exigée par ses geôliers. Le mardi 17 octobre ceux-ci font état de leurs conditions pour remettre en liberté l’otage. Selon Rahmatullah Hanefi, responsable pour la sécurité afghan à l’Hôpital Emergency, les ravisseurs « ne veulent pas entendre parler d’argent » : ils exigent le retour en Afghanistan d’Abdul Rahman, l’apostat afghan converti au christianisme, auquel a été accordé refuge en Italie à la fin de mars dernier, afin qu’il échappe à l’exécution de sa propre condamnation à mort pour apostasie. Les ravisseurs ont fixé la fin du Ramadan comme échéance, ce qui correspond à dimanche dans la nuit, pour l’Afghanistan, « sinon, nous le tuerons », ont-ils menacé. Le mercredi 18 octobre, les ravisseurs avaient haussé la mise : « Si le rapatriement de l’apostat n’est pas possible, nous exigerons alors le retrait des troupes italiennes d’Afghanistan. »



Dans cette ténébreuse affaire, tout ce qu’on sait en fin de compte, c’est quand "Kash" a disparu de la circulation. Le jeudi 12 octobre, Torsello monte dans un autobus en direction de Kaboul, à Lashkargah. Il envoie un SMS sans texte depuis l’autobus au personnel de l’Hôpital Emergency à Lashkargah. Quand l’autobus arrive à Kaboul, ‘Kash’ a disparu.



Il est très probable que les zones d’ombre de cet enlèvement résident dans l’éventualité que ‘Kash’ ne révèle ce qu’il avait pris des photos à Musa Qala, qui est le théâtre depuis des mois d’affrontements armés et de bombardements massifs. Sur les photos qu’il avait montré à l’hôpital Emergency, on voyait que Musa Qala avait été rayée de la carte, hôpital inclus. ‘Kash’ se déplaçait seul depuis un mois sur les zones les plus éprouvées et les plus bombardées. Pour se faire une idée de la barbarie qu’il avait emmagasiné dans son appareil, voici divers moments de la campagne de « pacification » en Afghanistan, obtenus sur le site officiel de l’Armée de l’Air des USA : au cours de la semaine du 4 au 11 Octobre , 300 sorties de la chasse et des bombardiers sont enregistrées, parmi lesquelles celles durant lesquelles des bombes de plus d’une tonne(i) ont été larguées.



Enrico Piovesana, de Peace Reporter, obtient un interview d’une source militaire bien informée qui a exigé de rester anonyme, dont il va faire un article intitulé « La fabrique des Talibans » (ii), où est dénoncée la pratique inventée par les soldats US, et adoptée par les Canadiens et les Britanniques, de faire passer pour Talibans les victimes de bombardements, en disposant des kalashnikovs près des cadavres. Selon les sources de l’OTAN et des USA, le nombre des Talibans morts durant la campagne militaire « Déplacement de montagne », en laquelle ont participé 11 500 soldats US, britanniques, canadiens et afghans, s’élèverait à 1650.

De victime civile, aucune, selon le commandement US ou la FIAS.

Pourtant, prévient la source militaire anonyme, cette habitude de « talibaniser les cadavres « est en train de s’avérer contreproductive par le fait que les autochtones, qui n’appuyaient les Talibans que le moins possible, préfèrent s’en aller combattre dans leurs rangs par vengeance ou plus simplement pour mourir en combattant, plutôt que sous un bombardement ».

Ainsi donc, on encourt le risque d’un soulèvement général en Afghanistan comme ce fut le cas sous l’occupation des Soviétiques. Les raisons ne manquent pas : selon le HCR (agence de l’O.N.U. pour les réfugiés) la guerre dans le Sud de l’Afghanistan a eu pour premier résultat que 15 000 familles ont abandonné leurs maisons dans les provinces de Kandahar, Uruzgan et Helmand rien que depuis juillet; il y aurait, de 80 à 90 000 personnes sans foyer, qui, ajoutées au 116 400 qui auraient abandonné les leurs précédemment, donnent l’échelle de la gravité et de l’urgence humanitaire que vit actuellement l’Afghanistan (iii).



Jeudi dernier, le ministre de la Défense espagnol, José Antonio Alonso, reconnaissait devant le Congrès une « recrudescence » et une « détérioration » de la situation en Afghanistan. Peut-être était-ce dû à l’horreur et à l’injustice quotidienne en Irak, peut-être par la coïncidence avec l’horreur vécue au Liban et en Palestine à ces mêmes dates, toujours est-il que le changement de nature de la mission de la FIAS. tel qu’il est apparu, a suscité peu de discussions et à peine plus de protestations.



Il faut revenir en amont dans l’intervention en Afghanistan pour saisir l’hypocrisie de l’engagement militaire des pays occidentaux et le danger futur qu’il recèle. Le 5 Octobre dernier, la mission de « Paix » (FIAS. Force Internationale pour l’Assistance à la Sécurité en Afghanistan) a dirigé le commandement des opérations militaires dans tout l’Afghanistan ; c’est-à-dire : 12 000 soldats US engagés dans l’opération « Liberté Durable », mission de guerre pure et dure contre les Talibans, sont passés sous le contrôle de la FIAS. Le secrétaire général de l’O.T.A.N., Jaap de Hoop Scheffer, a déclaré, dans un interview à « El País » le 11 Juillet dernier : « La FIAS est une opération distincte de « Liberté Durable » (iiii) ; 9 jours après, il ajouta, lors d’une visite à Kaboul : « Si les insurgés essayent d’intimider la FIAS et de l’empêcher de faire son travail, la FIAS réagira. » (iiiii) La guerre serait la paix, et la paix, la guerre ? Le général italien Fabio Mini dénonce l’hypocrisie qui sous-tend la superposition des missions FIAS et « Liberté Durable ». Du point de vue d’un militaire honnête, étant donné que c’est la guerre en Afghanistan, ce serait à la FIAS de passer sous le commandement de « Liberté Durable » et non le contraire (iiiiii). La réponse des gouvernements des pays membres de l’OTAN à la demande d’envoi de 2 500 soldats de plus au Sud de l’Afghanistan est révélatrice : seule la Lettonie a accepté d’en envoyer 20 ( !iiiiiii).

Voilà pour le théâtre de la guerre. Voilà pour l’horreur endurée par les civils ; voilà pour la duplicité de la participation « humanitaire » en Afghanistan ; voilà pour la réalité crue que photographiait ‘Kash’ ; voilà l’impossibilité d’informer et d’être informé. C’est pour cela qu’il est urgent, en premier, d’exiger la libération de ‘Kash’, et d’augmenter la pression informative et politique pour mener à son terme le retrait sans conditions des troupes d’Afghanistan.

Dans le cas contraire, nous ne serions pas plus que ce que nous sommes : le visage aimable d’un Empire barbare.




Notes



[i] http://www.peacereporter.net/dettaglio_articolo.php?idc=0&idart=6478

[ii] http://www.peacereporter.net/dettaglio_articolo.php?idpa=&idc=2&ida=&idt=&idart=6291

[iii] http://www.acnur.org/paginas/?id_pag=5685

[iv] El País, 11-7-06.

[v] El País, 31-7-06.

[vi] voir l’interview:

http://www.peacereporter.net/dettaglio_articolo.php?idpa=&idc=2&ida=&idt=&idart=5685 et l’article:

http://www.peacereporter.net/dettaglio_articolo.php?idpa=&idc=7&ida=&idt=&idart=4427

[vii] http://www.peacereporter.net/dettaglio_articolo.php?idpa=&idc=2&ida=&idt=&idart=6259



Le site internet de Kash avec ses photos


Gorka Larrabeiti est membre de Tlaxcala








Traduit de l’Italien par Boudjemaa Sedira et révisé par Gérard Jugant, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft : elle est libre de reproduction, à condition d ‘en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs. URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1396&lg=fr

Photo de titre : Gabriele Torsello, dit "Kash"


Jeudi 26 Octobre 2006

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