Géopolitique et stratégie

Un défi russo-ouzbèke pour les États-Unis



M. K. Bhadrakumar
Dimanche 25 Avril 2010

Un défi russo-ouzbèke pour les États-Unis

Asia Times, M. K. Bhadrakumar, 23 avril 2010


      Des articles sortis dans les médias russes discutent de l’origine de la révolution au Kirghizistan. Moscou semble s’éloigner tout doucement du leader du régime intérimaire, Roza Otounbaïeva, une ancienne ambassadrice kirghize à Londres et à Washington.


      Ces articles font allusion au soutien secret étasunien de l'insurrection de Bichkek. Ils affirment qu’une narco-mafia a incité le dernier changement de régime à Bichkek avec l'appui secret des États-Unis : « Les intérêts géostratégiques des États-Unis et de la narco-mafia internationale ont tranquillement fusionné... Il était logique d'utiliser les services des narco-barons pour renverser [l'ancien président Kourmanbek] Bakiev, qui exigeait des Etats-Unis toujours plus d’émoluments pour sa fidélité. »


      Selon un commentateur russe sur la radio Ekho de Moscou : « La révolution kirghize a été organisée par le commerce de la drogue. » Le Kirghizstan est une plaque tournante du trafic de drogue. La superficie des cultures de pavot a augmenté au Kirghizistan de manière exponentielle et est comparable aujourd'hui à celle d’Afghanistan.


      Des articles de la presse russe (et chinoise), ont relié la base étasunienne de Manas aux barons de la drogue. Les services de renseignement iraniens ont capturé le chef terroriste Jundallah, Abdulmalik Rigi, au moment où se rendait à bord d’un avion kirghiz à un rendez-vous présumé à Manas.


      Les fuites dans les médias russes bénéficient d'une certaine bénédiction officielle. Ils mettent en lumière des preuves indirectes interrogeant la nature de la révolte à Bichkek. Pendant ce temps-là, l'influent groupe d’experts Stratfor s’est rué sur l'interprétation alléguant un coup de main russe. Entre affirmations et contre-alléguations, Moscou semble virer vers l'avis que Washington a bénéficié de la politique de consolidation de Otunbayeva à Bichkek.


      Tel que l’a dit un commentateur russe : « Il y a d'autres signes montrant que Moscou est prudent au sujet de la nouvelle administration kirghize... La vérité, c’est qu'il n'y aucun politicien pro-russe à 100 pour cent dans le régime intérimaire du Kirghizistan... et certains d'entre sont irrémédiablement associés à l’Occident. »


      À vrai dire, Otounbaïeva a déclaré au Washington Post et à Newsweek que le bail des États-Unis sur la base aérienne de Manas serait « automatiquement » reconduit et que « nous poursuivrons ces relations à long terme » avec les États-Unis.


      Robert Blake, l’adjoint du ministre des Affaires étrangères des États-Unis pour l'Asie centrale, a déclaré à Bichkek après deux jours de consultations avec Otunbayeva, que son leadership offrait « une opportunité unique et historique pour créer une démocratie qui pourrait être un modèle pour l'Asie centrale et de vastes régions.


      Blake a salué le changement de régime à Bichkek comme une « transition démocratique, » et a promis l'aide étasunienne pour « trouver des solutions rapides afin d’améliorer la situation économique et sociale. »


      Les attaques sporadiques contre les Russes du Kirghizistan (ils sont estimés à 700.000) ont aussi tiré la sonnette d'alarme à Moscou. Dmitri Medvedev, le président russe, a ordonné à l'armée de prendre les mesures nécessaires. Un porte-parole du Kremlin a déclaré que celles-ci incluraient un accroissement de la sécurité pour les « intérêts russes » au Kirghizstan.


      Moscou ne semble pas sûr que ces attaques contre les Russes sont des incidents isolés. Un glissement général vers l'anarchie est palpable, avec des gangs armés qui font la loi et des clans du Sud du Kirghizistan qui pressent à la réintégration de Bakiev. En tout cas, Medvedev a manifestement changé de cap mardi, après des entretiens avec Islam Karimov, son homologue ouzbek en visite. Il a nettement distancié la Russie de toute identification avec le régime intérimaire d’Otounbaïeva. Medvedev a déclaré :

      Essentiellement, nous avons besoin de faire renaître l'État, l'État n'existe plus en ce moment, il a été déposé. Nous espérons que le régime intérimaire prendra toute mesure nécessaire pour atteindre cet objectif, car l'anarchie aura un effet négatif sur les intérêts du peuple kirghiz et aussi sur ses voisins. La légitimation du gouvernement est extrêmement importante, cela signifie qu'il faut des élections, pas un exaucement de fait des autorités. Dans ce cas seulement, la coopération économique [de la Russie] se manifestera.


      La Russie a étendu l'aide humanitaire au Kirghizstan, mais la coopération économique à part entière ne sera possible qu'après la création de vraies institutions étatiques. Le président de l'Ouzbékistan partage ce point de vue.


      Peu importe la solidité du soutien de Washington, la position commune russo-ouzbèke conteste au gouvernement provisoire le droit de se considérer comme une administration légalement constituée.


      Moscou et Tachkent incitent clairement Otunbayeva à ne prendre aucune décisions politique majeure (telle que celle au sujet de la base étasunienne de Manas). Elle devrait plutôt se concentrer sur l’organisation des nouvelles élections qui formeront le nouveau gouvernement élu.


      Otounbaïeva a dit préférer de profondes réformes constitutionnelles pour résoudre en premier ce qui transformerait le système présidentiel du gouvernement actuel du Kirghizstan en démocratie parlementaire. Moscou considère qu'il s'agit d'un stratagème du régime intérimaire pour reporter les élections législatives et s'accrocher au pouvoir avec le soutien des États-Unis.


      Dans l’intervalle, M. Bakiev, qui s’est enfui au Kazakhstan la semaine dernière, a déménagé depuis en Biélorussie. On ignore si Minsk a agi de son propre chef pour donner l'asile à M. Bakiev. Peu après son arrivée à Minsk, M. Bakiev a annoncé qu'il ne s’était pas encore démis de ses fonctions. Il a déclaré, « Aucune autorité ne me fera démissionner de la fonction présidentielle. Le Kirghizistan ne sera la colonie de personne. » Bakiev a appelé les dirigeants du monde à ne pas reconnaître le régime d’Otounbaïeva.


      L’attitude de Bakiev met Washington dans une impasse. Les États-Unis s'entendaient à merveille avec Bakiev et ils trouvent leur rythme à merveille avec Otounbaïeva. Mais il n’existe aucun moyen de persuader Bakiev d’accepter de façon légitime une transition ordonnée du pouvoir en faveur d’Otounbaïeva.


      Washington ne peut pas non plus garantir politiquement le régime d’Otunbayeva si sa légitimité est mise en doute dans la région (et au Kirghizistan lui-même). D'ailleurs, Otunbayeva ne maîtrise pas bien elle-même l’arrêt de la glissade du pays vers la lutte de clan, la fragmentation et l'anarchie.


      Au cours sa visite de deux jours à Moscou, Karimov a précisé que Tachkent a vu d’un mauvais œil le changement de régime à Bichkek.


      Utilisant un langage énergique, Karimov a déclaré : « Ce qui se passe au Kirghizistan risque sérieusement de prendre un caractère permanent. L'illusion qu’il est facile de renverser un gouvernement légitimement élu est créée. » Il a prévenu que l'instabilité au Kirghizstan pourrait « contaminer » d'autres États d'Asie centrale.


      La Russie et l'Ouzbékistan ont trouvé convenable d’agir main dans la main. Medvedev a souligné que ses entretiens avec Karimov à Moscou étaient « pleins de confiance et d'engagement à l'égard de tous les aspects de nos relations bilatérales, internationales et des affaires régionales. » Karimov en a fait autant, « L'Ouzbékistan considère la Russie comme un partenaire fiable, fidèle, et témoigne qu’elle joue un rôle essentiel pour assurer la paix et la stabilité dans le monde, et en Asie centrale en particulier. »


      « Nos points de vue concordent parfaitement, » a affirmé Karimov. Il a ajouté, « Ce qui se passe aujourd'hui au Kirghizistan n’est dans l'intérêt de personne, et surtout, ce n'est pas dans l'intérêt des pays limitrophes du Kirghizistan.


      Le premier ministre russe Vladimir Poutine a aussi souligné l'alignement régional. Il a déclaré : « L'Ouzbékistan est le pays clé d'Asie centrale. Nous avons des relations particulières avec l'Ouzbékistan. »


      En théorie, la Russie et l'Ouzbékistan doivent attendre à présent l’évolution au Kirghiztan pour l’inclure au programme de la réunion du sommet de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui devrait se dérouler à Tachkent en juin.


      Selon un commentaire semi-officiel russe : « Le sommet peut aider à découvrir des mécanismes assurant la sécurité dans le pays et dans toute la région. » Le secrétaire général de l'OCS (qui est basé à Pékin), a visité Bichkek la semaine dernière et a rencontré Otounbaïeva.


      Washington est maintenant confronté à un possible casse-tête diplomatique. Il doit veiller à ce que le prochain sommet de l'OCS ne devienne pas une redite du sommet de 2005, qui a mis en cause la raison d'être de la présence militaire étasunienne en Asie centrale.


      Si Washington force le rythme de sa stratégie, il pourrait s’ensuivre une réaction pouvant prendre de l’ampleur pour exiger l'expulsion des États-Unis de la base de Manas, comme l’ont d’ailleurs déjà demandé certaines sections influentes de l'opinion kirghize.


      Si cela devait arriver, la grande question serait de savoir si Otunbayeva sera capable de tirer les marrons du feu pour les États-Unis. Native de la ville méridionale d'Osh, mais ayant vécu toute sa vie adulte dans la capitale, qui est dominée par les clans du Nord, elle n'a aucune base politique ou sociale, et c’est un désavantage.


      Dans la réalité géopolitique, le Kirghizistan doit s’harmoniser avec les intérêts des puissances régionales, Russie et Ouzbékistan en particulier, comme le devraient les États-Unis, dans le plus grand intérêt de la stabilité régionale. Le fait est que l’influence russe et ouzbek (et kazakh) reste prédominante dans la société et la politique kirghize. Et la Chine a elle aussi des intérêts légitimes.


      Le Kremlin ne tombera pas deux fois dans le même piège à ours. En Géorgie, dans des circonstances quelque peu similaires, les États-Unis ont accepté l'aide généreuse de la Russie dans la tempête de l'hiver 2003 pour dégager les débris de révolution « de la rose » et « stabiliser » la situation sur le terrain avant d'installer rapidement Mikheil Saakashvili, qui a été depuis une épine dans la chair pour Moscou.



      L'Ambassadeur M. K. Bhadrakumar a été diplomate de carrière dans les Affaires étrangères indiennes. Il a été affecté en Union soviétique, Corée du Sud, Allemagne, Afghanistan, Ouzbékistan, Turquie et au Sri Lanka, Pakistan et Koweït.



Original : www.atimes.com/atimes/Central_Asia/LD23Ag02.html
Traduction de Pétrus Lombard




Dimanche 25 Avril 2010


Commentaires

1.Posté par joszik le 25/04/2010 20:39 | Alerter
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Cela répond à certaines question sur l'avenir des conflits dans le monde.
un allié (les états-unis) qui monte un coup tordu pour faire dégager leur pantin... dans les conflits mondiaux l'objectif est immédiat et de plus en plus anarchique est l'argent, puisque les multinationales sont désormais plus puissantes que les états. Il n'y a aucune chance dans un pays comme les états-unis que le gouvernement aille à contre courant des objectifs d'une multinationale car ça ferait des taches rouges dans les limousines.

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