Les tireurs du Fatah, dont on dit qu'ils ont initié la
chute du gouvernement palestinien d'unité et provoqué les derniers affrontements, ont peut-être juré fidélité au Président Abbas, mais ce n'est pas de lui qu'ils tiennent leurs ordres.
Le dirigeant auquel ils obéissent est
Mohammed Dahlan, le seigneur de guerre de Gaza qui a depuis longtemps été adoubé par Washington pour tenir le rôle d'un Pinochet palestinien.
Et pendant que Dahlan est, d'un point de vue fonctionnel, le subordonné d'Abbas, dont il est supposé être le Conseiller pour la Sécurité nationale, personne ne croit que Dahlan obéit à Abbas – en fait, on a suggéré à l'époque qu'Abbas n'avait désigné Dahlan que sous la pression de Washington, qui était tout agacé par la décision du Président de l'Autorité Palestinienne de rejoindre le Hamas dans un gouvernement d'unité.
Si Dahlan prend ses ordres de quelqu'un, ce n'est certainement pas d'Abbas. Abbas a depuis longtemps reconnu la légitimité démocratique et la popularité du Hamas, et a admis la réalité, à savoir qu'aucun processus de paix n'était possible sans que soit donnée aux Islamistes la place, dans la structure palestinienne du pouvoir, que leur confère le soutien populaire. Il a toujours favorisé la négociation et la coopération avec le Hamas – à la grande exaspération de l'administration Bush comme de celle des seigneurs de guerre du Fatah dont le pouvoir a été menacé par la victoire du Hamas aux élections – et il a compris la logique du gouvernement d'unité proposé par les Saoud même lorsque Washington ne la comprenait pas.
Comme le notent les indispensables
Robert Mallet et Hussein Agha, "
rien n'a plus nui à la situation politique d'Abbas que les efforts malencontreux de Washington de le soutenir, dans l'espoir de saper le gouvernement Hamas élu."
Nul besoin de dire que seule une administration qui s'illusionne sur sa capacité à réorganiser les réalités politiques arabes selon sa propre fantaisie – et aussi, franchement, aussi totalement méprisante de la vie et de la démocratie arabes, nonobstant ses slogans vides – comme l'actuelle a prouvé qu'elle était, a pu imaginer ça.
Pourtant, c'est très exactement ce que les USA ont essayé de faire depuis que le Hamas a gagné les dernières élections palestiniennes, imposant un étranglement financier et économique à une population déjà dans la détresse, versant l'argent et les armes aux forces contrôlées par Dahlan et, s'arrangeant même à verser les sommes seulement par l'intermédiaire d'Abbas, comme si lui donner le rôle d'une sorte de fournisseur-collaborateur redorerait en quelque sorte son blason auprès des électeurs palestiniens (comme je l'ai dit, leur mépris de l'intelligence arabe est sans limite).
Mais pendant que le pauvre Abbas est à peine plus qu'un passager malgré lui dans la stratégie de Washington – et qu'il ne va pas tarder, j'en suis sûr, à retaper son ancienne maison d'exil au Qatar dans un futur assez proche, Mohammed Dahlan est son aiguilleur, le seigneur de guerre qui commande les troupes et qui a cherché la bagarre avec le Hamas depuis que le Mouvement a eu le culot de battre son organisation à plates coutures.
Les ambitions de Dahlan coïncident étroitement avec les plans concontés par le chef de la politique moyen-orientale à la Maison Blanche,
Elliot Abrams – un vétéran des sales guerres de l'Administration Reagan en Amérique Centrale – à savoir armer et d'entraîner les loyalistes du Fatah et les préparer à renverser le gouvernement Hamas. Si Mahmoud Abbas a eu quelques réticences à embrasser la politique de confrontation promue par la Maison Blanche, Dahlan n'a pas eu ces scrupules. Et étant donné qu'Abbas n'a pas de bases politiques propres, il dépend entièrement de Washington et de Dahlan.
Voyant les implications désastreuses de la politique des Etats-Unis, les Saoudiens semblent avoir réduit en poussière le projet de coup d'Etat d'Abrams en faisant entrer Abbas dans un gouvernement d'unité avec le Hamas.
Et, comme Mark Perry l'a détaillé dans une excellente analyse sur
Conflicts Forum , Dahlan était tout ce que les USA avaient en réserve pour résister au processus de gouvernement d'unité.
Bien que son activisme et ses bouderies à La Mecque n'aient pu empêcher l'accord, les USA semblent l'avoir aidé à garder la main en s'assurant qu'il soit nommé Conseiller de la Sécurité nationale, manœuvre destinée à provoquer le Hamas, dont les dirigeants ont tendance à voir Dahlan comme un bourreau et un soutien de facto à Israël.
Mais Dahlan semble avoir fait la démarche lorsqu'il s'est agi de réorganiser les forces de sécurité de l'Autorité Palestinienne (habituellement dominées par le Fatah) en y faisant entrer des combattants du Hamas et en mettant ces forces sous le contrôle d'un ministre de l'intérieur politiquement neutre. Dahlan a tout simplement refusé et a déclenché les confrontations actuelles en ordonnant à ses hommes de descendre dans les rues le week-end dernier sans aucune autorisation du gouvernement dont ils sont supposés faire partie.
La nouvelle provocation semble être cohérente avec le plan revisité par les Etats-Unis, rapporté par
Mark Perry et Paul Woodward, qui met l'accent sur l'urgence à renverser le gouvernement d'unité.
Ils suggèrent que le plan émane d'Abrams, qui, disent-ils, fait l'inverse des efforts de Condi Rice pour apaiser les régimes modérés arabes en revitalisant quelque forme de processus de paix. Ils notent, par exemple, que des sources juives américaines ont dit au Forward et à Haaretz qu'Abrams avait récemment fait la leçon aux républicains juifs et leur avait clairement dit que les efforts de Rice n'étaient qu'un exercice symbolique destiné à montrer aux alliés arabes que les Etats-Unis "
faisaient quelque chose", mais que le Président Bush assurait que rien n'en sortirait, dans le sens où aucune concession ne serait demandé à Israël.
Quelles que soient les dissensions précises à l'intérieur de l'Administration Bush, il est évident que Dahlan, comme Pinochet il y a un quart de siècle, ne se lancerait pas dans une confrontation avec un gouvernement élu sans être sûr qu'il a la bénédiction de forces puissantes à l'étranger pour le faire.
Si l'actuelle bataille de rues se transforme en assaut frontal avec le gouvernement d'unité, il y a de fortes chances que ce soit parce qu'il a obtenu le feu vert de quelque part – et ce n'est certainement pas de Mahmoud Abbas.
La confrontation en cours a pris sa propre impulsion, et il est peut-être au-delà des capacités de la direction palestinienne dans son ensemble de la retenir.
Si cela s'avère vrai, la mauvaise humeur qui s'est substituée à la politique dans la réponse de l'Administration Bush aura réussi à transformer Gaza en Mogadiscio. Mais c'est peut-être trop d'attendre quelque chose de différent de l'Administration – après tout, ils sont toujours en train de s'affairer à transformer Mogadiscio en Mogadiscio partout