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Un Islam colonisé - 1ère partie : Genèse du militantisme postcolonial


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Abdellah Boudam
Lundi 11 Mars 2013

Un Islam colonisé - 1ère partie : Genèse du militantisme postcolonial

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بسم الله الرحمن الرحيم

Au nom de Dieu, Le Tout-Miséricordieux, Le Très-Miséricordieux

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Le militant musulman face aux questions contemporaines

1ère partie : Genèse du militantisme postcolonial

Liberté, égalité, émancipation. Voilà des termes très souvent déclamés aujourd’hui, avec toute la légitimité et la force symboliques qui leur sont liées. Possédant une force historique indéniable, ayant accompagné de nombreux évènements des décennies passées, c’est sans surprise que ces mots, presque des slogans, sont repris dans le credo de centaines de mouvements sociaux, de partis, de structures diverses et de think tanks variés.

Mettons de côté les utilisations les plus cyniques de ces termes, utilisations devenues classiques dans des expressions telles que « la guerre pour l’émancipation des peuples » quand il s’agit en fait de pérenniser la domination coloniale, ou encore « la liberté d’expression et de conviction » lorsqu’il convient en fait de museler la bouche des uns et d’ouvrir grande la gueule des autres, sans compter d’autres exemples plus burlesques et dramatiques les uns que les autres. Mettons-les de côté, et tentons de nous focaliser quelques instants sur les utilisations qui se veulent honnêtes de ces termes. En effet, plusieurs associations et organisations existent, souhaitant déconstruire les dominations qui perdurent : luttes contre le racisme, contre les violences faites aux femmes, contre l’impérialisme et le néocolonialisme, contre les dérives d’un capitalisme débridé, contre l’uniformisation de la pensée.

Liberté, égalité, émancipation. C’est teinté de ces beaux concepts, légitimés par ces belles paroles, que ces associations et mouvements désirent combattre les injustices de ce monde. Elles s’inscrivent dans un contexte, quelquefois local, parfois global, souvent les deux, et si on perçoit souvent contre qui elles se battent, on comprend plus rarement pour quoi : pour quel modèle de société, dans quel but, avec quelle vision anthropologique, c’est-à-dire avec quelle vision de l’humain et son devenir ?

Mais pourquoi donc ces divers mouvements devraient-ils faire l’objet d’une réflexion et d’une analyse avec un angle islamique assumé ? Pour plusieurs raisons, certainement. Mais une de celles-ci mérite à elle seule qu’on se penche sur la question : animés du désir légitime de combattre le mal, de lutter contre l’injustice, d’espérer un monde meilleur, beaucoup de musulmans, notamment au sein de la jeunesse, s’investissent parfois corps et âmes au sein de ces structures, y puisant leurs concepts et leur grille de lecture pour comprendre et tenter de changer le monde environnant. Un exemple concret : les mouvements postcoloniaux, indigènes, etc., qui proposent des actions et des réflexions à propos des structures institutionnelles racistes, islamophobes et imprégnées de l’histoire coloniale, et de la manière de lutter contre celles-ci. Remplis de détermination et pleins de bonnes intentions, ils ne se rendent pas compte à quel point certains concepts issus de cette grille de lecture sont contingents d’une histoire bien précise, histoire entraînant avec elle son lot de dogmatisme forgé et d’idées conçues. Ils ne voient donc pas souvent dans quelle mesure cela peut corrompre les principes islamiques de base, éroder leur imâne et invalider leurs luttes, tant ils ont l’impression de lutter pour la cause et la dignité des musulmans notamment.

Ce constat peut paraître arbitraire et abrupt. Il peut donner l’impression de juger de manière expéditive, et ce d’autant plus que les personnes concernées par ledit constat sont précisément celles qui sacrifient leur temps et leur argent pour les causes politiques, sociales, humanitaires de notre temps. Éclairons dès lors d’emblée notre démarche. Premier point : l’auteur de ces lignes a lui-même durant des années accompagné de tels mouvements et associations, et peut modestement affirmer qu’il a pris le temps de connaître et étudier ce dont il parle. Second point : il est plus que temps de dépoussiérer notre vision et notre pratique de l’islam, de retourner aux fondements et aux bases inébranlables qui forment les piliers de notre dogme, de nous détourner des interprétations boiteuses et soumises aux diktats des passions, quand ce n’est pas le diktat des pouvoirs et régimes corrompus, interprétations qui teintent en outre les institutions censées représenter les musulmans aujourd’hui. Il est temps, en fait, d’en finir avec la conception séculaire et relativiste de notre pratique et notre pensée islamiques. Et, si la rouille qui gangrène la communauté est solidement ancrée dans son cœur, l’acide qu’il faudra user pour s’en débarrasser n’en devra être que plus corrosif. Un constat honnête et franc devra nécessairement jouer le même rôle que cet acide, et son caractère abrupt doit être apprécié à la lumière des dégâts que les idéologies « modernes » ont causé dans le cœur des croyants. Enfin, troisième point : ce constat ne vient pas de nulle part et peut être étayé par une analyse historique, et notamment sur le plan de l’histoire des idées, car ce sont bien souvent les représentations humaines qui forgent leurs actions et influencent le cours des évènements. Raison d’ailleurs pour laquelle le Collectif Anâ Muslim n’a de cesse de rappeler l’importance cruciale qui réside dans la compréhension des évènements et des idéologies, passées et présentes.

Cette première partie de notre sujet, consacré à la question du militantisme des musulmans vivant en Occident, fait le point sur la genèse des idées et des pensées qui ont accompagné les mouvements militants contemporains, en partant des contextes idéologiques et politiques des dernières décennies. La deuxième partie qui paraîtra très bientôt in shâ Allâh aura pour tâche de démontrer les sérieuses incohérences qui opposent le militantisme contemporain et le dogme islamique.

Genèse d’une crise multidimensionnelle dans le monde occidental

La réalité sociologique et historique de la majorité des musulmans en Europe occidentale est celle de l’immigration. D’une manière ou d’une autre, ce phénomène nous touche et influe sur nos perceptions et nos représentations. Par conséquent, l’actualité des luttes et de l’implication militante des musulmans aujourd’hui est naturellement très liée à la question de l’immigration et de « l’indigénat » contemporain, ce statut peu enviable qui rappelle la condition des musulmans du Maghreb qui ont été colonisés, par la France notamment. Mais il faut aller plus loin encore : ce militantisme puise nécessairement ses conceptions du monde dans un angle de vue construit et formé là où l’immigration postcoloniale a justement débuté. D’une part parce que nous-mêmes, nos parents, grands-parents, voire arrière-grands-parents, ayons vécu et travaillé ici, mais également parce que les pôles idéologiques et intellectuels qui ont fourni les concepts des théories anticoloniales ont été forgés, paradoxalement, dans le monde occidental. Il est donc logique de retracer le fil des évènements et la genèse de ces théories dans le but de saisir le moteur des luttes postcoloniales contemporaines, et in fine y déceler ce qui pose problème en terme de dogme islamique.

Il n’est pas possible de remonter très loin dans le cours des évènements et des idées pour construire cette analyse. La place manque, et, par ailleurs il y a des travaux utiles qui retracent le parcours centenaire des idées occidentales, européennes, séculières, etc., qui ont jalonné les siècles derniers (et à cet égard, on ne peut que conseiller à nouveau la lecture de l’ouvrage magistral d’Aïssam Aît-Yahya, De l’idéologie islamique française – Eloge d’une insoumission à la modernité). Les années qui ont connu le départ massif de l’immigration maghrébine vers la France, mais aussi la Belgique, l’Allemagne, les Pays-Bas, etc., sont les années 1950-60, que les économistes aiment à appeler les Trente Glorieuses. Qualifiées ainsi car elles ont connu une croissance économique vigoureuse après la guerre et durant trois décennies environ, elles expliquent pourquoi le besoin de main d’œuvre s’est fait ressentir, à un moment où la reconstruction est urgente, où la consommation et l’individualisme prennent une ampleur démesurée, et où l’optimisme des Européens les éloigne des sales besognes du pavage des routes, du travail des usines et du danger des mines. Au delà des ces dynamismes économiques et sociaux, se construisent également des tendances idéologiques et intellectuelles qui vont fortement influencer des pans entiers de la société, du monde, et de l’histoire. Plusieurs évènements expliquent cela, dans un contexte très mouvementé.

Notons tout d’abord le contexte international. Ce dernier est marqué par la guerre froide entre le bloc occidental emmené par les Etats-Unis et l’OTAN, et le bloc de l’est, dominé par l’URSS et le pacte de Varsovie. Cette bipolarisation du monde entraine par effet domino des luttes anticoloniales puissantes et des guerres meurtrières : la France et le Royaume-Uni, notamment, doivent lâcher des territoires gigantesques contrôlés jusqu’alors avec des mains de fer. En 1955, la conférence de Bandoeng réunit le mouvement des pays non-alignés, c’est-à-dire de tous ces pays (l’Egypte de Nasser, l’Inde de Nehru, etc.) qui veulent sortir du joug des ex-puissances coloniales, et « choisir » leur voie. Mais tout cela est contrecarré par le néocolonialisme et la traîtrise des élites acquises aux modèles de « développement » conçus sur mesure par les économistes et sociologues du Nord. On comprendra dès lors que les tensions sont permanentes et souvent violentes. Quant au contexte des pays occidentaux, il est marqué, comme on le mentionnait plus haut, par un dynamisme économique sans pareil et un consumérisme effréné, et connaît une crise multidimensionnelle : l’individualisme change et bouleverse les repères ; les nouveaux modèles d’entreprise ne conviennent plus aux structures patriarcales et autoritaires d’antan, car il s’agit de désenclaver les hiérarchies et de les remplacer par des réseaux, ainsi que de faire travailler les femmes ; les universités et les écoles connaissent des soubresauts répétés car les méthodes d’apprentissage ne conviennent plus à l’air du temps ; les crises du « sens », qui sont les conséquences logiques de l’abandon de toute transcendance et de modèle religieux, et provoquent des quêtes douloureuses pour comprendre le monde et espérer un avenir meilleur ; cet avenir qui est d’ailleurs rendu morose car, même si les Trente Glorieuses ont considérablement augmenté le niveau de vie des individus, il ne réussit pas à pallier les crises de « sens » et, plus pragmatiquement, car les décolonisations successives rendent le vol de ressources et de matières premières moins aisées. Bref, le constat ainsi posé, il est aisé de constater à quel point ces crises visent plusieurs dimensions de la société, augurant d’une véritable crise civilisationnelle.

Les relations Nord-Sud comme puissants vecteurs idéologiques

Les contextes internes et internationaux se rejoignent, évidemment, les frontières nationales n’étant pas étanches. Les enjeux de cette période mouvementée sont imbriqués, au niveau national, international, religieux et sociopolitique, intellectuel et idéologique. Si les idées circulent, cette dynamique reste inégale, car ces idées s’imposent, du Nord vers le Sud, bien plus qu’elles ne se partagent. Quelques exemples pour illustrer le raisonnement :

- Les guérillas et les mouvements de lutte du sud s’inspirent des idéologies de la gauche radicale, du marxisme-léninisme et cherchent souvent l’aide des partis ou des intellectuels communistes en Europe. Régis Debray, philosophe français, ira parcourir les maquis avec le Che et ses compagnons de lutte, et Jean-Paul Sartre lui-même leur fournira de l’aide financière.

- Durant la guerre d’Algérie, des intellectuels français (voir par exemple le Manifeste des 121) se constitueront en « porteurs de valise » afin de financer et d’aider logistiquement mais aussi intellectuellement le FLN. Dans la même logique, des militants à l’instar d’Henri Curiel, essayent de construire des réseaux de solidarité entre le Nord et le Sud, sur diverses questions telle que l’indépendance des pays arabes et la question palestinienne.

- Le nationalisme teinte les velléités d’indépendance de dizaines de contrées, avec un accent socialiste assumé, tel que dans l’Egypte de Nasser. Ce panarabisme, se voulant indépendant, n’en emprunte pas moins à la terminologie occidentale « progressiste », et le parti Baath, en Syrie et Irak notamment, mais dans la plupart des pays arabes aussi, n’échappera pas à cette logique.

- Sur les campus, surtout aux Etats-Unis, se constituent de puissants mouvements contre la guerre au Vietnam et d’autres agressions impérialistes, et deviennent de plus en plus populaires, annonçant la période d’agitation intense qui marquera les années suivantes.

- Les personnalités anticoloniales qui se soulèvent (Patrice Lumumba, Frantz Fanon, Aimé Césaire, Edward W. Saïd, W.E.B. Dubois, ainsi que d’innombrables autres) ont certes le mérite de vouloir contrer les dominations occidentales, mais il n’en reste pas moins qu’elles ont été éduquées dans ces écoles occidentales, et que toute leur idéologie est absolument imprégnée des idées qui ont fait la « gloire » de l’Europe dès la Révolution française (égalité, liberté, Lumières, progrès, etc.).

Par ces différents cas historiques, absolument pas exhaustifs, on peut s’apercevoir que la déconstruction des dominations, aussi bien intellectuelles que militantes ou armées, connait ce paradoxe d’être à la fois dirigée contre la domination occidentale, tout en étant tributaire de cet Occident honni, à qui elle doit une bonne part de ses armes théoriques et conceptuelles. Cette dialectique de l’attraction-aversion n’est pas quelque chose de surprenant, ni dans la perspective historique, ni en terme logique (les universités et intellectuels occidentaux écrasent le reste du monde en s’appuyant sur des siècles de domination européenne). Mais il n’en reste pas moins qu’il faut absolument cerner cette réalité si on veut comprendre les luttes postcoloniales contemporaines. Car rien n’indique que les logiques d’hier n’ont pas lieu aujourd’hui…

Concluons cette analyse de la genèse historique des mouvements dits de « déconstruction » : les guerres, les luttes, les transformations économiques, les mouvements migratoires, les repères socioculturels bouleversés, les crises en tous genres, etc., tout cela peut être grossièrement résumé par une année charnière : 1968. Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’affirmer que tout se passe durant cette année, ou que ce qui se passe durant les autres années importe moins, mais de pointer le caractère symbolique important de cette année, qui concrétise en quelque sorte ce qui était en germe depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Proposons donc une synthèse et des compléments en quelques points sommaires :

Tout d’abord, il faut souligner l’élaboration, durant plusieurs siècles, d’une idéologie dite « progressiste » gagnant lentement mais sûrement les cœurs et les esprits, et se diffuse en Europe puis aux Etats-Unis. La colonisation d’une bonne partie du monde par les puissances occidentales est le moyen de répandre aux quatre coins de la planète ces concepts qui se veulent universels, mais dont le seul caractère universel est la baïonnette qui l’accompagne. Ensuite, il faut noter qu’après la Seconde Guerre mondiale, l’équilibre géopolitique n’est plus le même et les mouvements de décolonisation commencent à émerger. Les réseaux de solidarité se font de plus en plus solides entre la métropole et les colonies, accroissant encore plus la domination idéologique occidentale sur les pays du Sud (l’URSS, bien que non géographiquement à l’Ouest, n’en est pas moins le résultat des lectures occidentalo-centrées du marxisme par les leaders soviétiques, de Lénine à Khrouchtchev et au-delà). Ces événements à l’échelle internationale se combinent avec une crise multidimensionnelle au sein des pays occidentaux, crise qui touchera, d’une manière ou d’une autre, les milliers et milliers d’immigrés vers « l’eldorado » européen, ainsi que les générations ultérieures qui en sont issues. 1968 est le paroxysme de cette crise, avec le soulèvement des ouvriers contre l’aliénation capitaliste et une structure hiérarchique dépassée, un individualisme exacerbé, l’avènement du féminisme (le MLF, Simone de Beauvoir, etc.), le début de la société de consommation, la culpabilité par rapport aux guerres contre les pays du Sud, le manque de repères religieux et transcendants, etc.

Cette crise civilisationnelle est en grande partie une crise de l’autorité.

L’immanence comme base précaire de la contestation

L’actualité internationale brûlante est un catalyseur des manifestations et du militantisme à bien des niveaux : étudiant, syndical, artistique, familial. Les assassinats ont jalonné la décennie : Lumumba en 1961, Malcolm X en 1965, Che Guevara en 1967, Martin Luther King en 1968, etc. Les guerres n’en finissent pas d’apporter leur lot d’injustice. Le capitalisme dans sa version néolibérale commence à apparaître dans toute son abjection. Le rejet des dominations commence par le rejet des deux pôles dominants de l’époque : l’impérialisme américain mais également, plus étonnant, l’impérialisme soviétique, vu comme étant l’archétype du socialisme… autoritaire. Une « contreculture » s’invente dans le monde occidental, et se met en place pour lutter contre toute forme d’autorité jugée abusive. Les théories anarchistes refleurissent, et se déclinent sous bien des formes : anarcho-syndicalisme, situationnisme, surréalisme, autogestion, etc. Les étudiants se révoltent contre les professeurs, les femmes contre le patriarcat, les ouvriers contre les capitalistes, les artistes contre l’uniformisation des goûts. C’est, partout, l’éloge de la pensée « anti », contre l’autorité, contre l’archaïsme, contre la réaction, contre la norme. L’individu est au centre de la subjectivité et de l’ontologie politiques, et devient plus que jamais la référence et le centre de la réflexion et de la contestation. Cette posture peut être résumée par cette phrase de Noam Chomsky, alors jeune professeur à Boston et figure de proue de la lutte contre la guerre au Vietnam : cette posture est une « tendance de la pensée et de l’action humaine qui cherche à identifier les structures d’autorité et de domination, à les appeler à se justifier et, dès qu’elles s’en montrent incapables (ce qui arrive fréquemment) à travailler à les surmonter ». C’est une posture honorable, mais elle soulève en réalité bien des questions. Dont la plus importante : au nom de quels critères doit-on apprécier la justification apportée par les structures d’autorité et de domination ? C’est là le problème de cette crise de l’autorité que traverse l’Occident, crise qui n’a toujours pas été résolue depuis : s’il n’y a pas de critères transcendants qui puissent trancher les conflits, si les modalités de luttes se font sur la base de critères immanents, les portes qui s’ouvrent le sont en fait sur des espaces sombres et incertains. D’ailleurs, un des slogans préférés des contestataires de l’époque est que « toute vérité est négociable ». Autrement dit, le relativisme fait office de nouvel horizon idéologique, et puisqu’aucune transcendance ne peut nous offrir la vérité, c’est que celle ci est partout, ou nulle part, indifféremment.

Mais quel est le lien avec notre analyse ? Quel rapport avec la question des musulmans qui militent dans des mouvements postcoloniaux et antiracistes ? Le rapport est celui-ci : les concepts qui sont véhiculés, construits, relayés parmi les théories antiracistes et postcoloniales, notamment les mouvements indigènes, sont les héritiers de cette culture post-1968, et portent en germe les mêmes problèmes que cela soulève. En effet, les intellectuels qui participent aux événements des années 1968, soit qu’ils y soient physiquement, soit que leurs pensées soient au centre des réflexions, seront également ceux qui seront mobilisés dans les constructions intellectuelles des militants, pendant les décennies suivantes. Michel Foucault et son concept très relativiste de la norme et de la loi, Jacques Derrida et sa théorie de la déconstruction, Gilles Deleuze et son éloge de la révolution, Michel Touraine et sa conception de la société postindustrielle, mais également Jacques Lacan, Simone de Beauvoir, Louis Althusser, etc. Malgré qu’ils soient pour la plupart français, ces penseurs seront également intensivement lus et étudiés aux Etats-Unis (en étant réunis sous un ensemble appelé French Theory), où ils fourniront les germes de nouvelles disciplines, plus politiques que scientifiques, et à travers lesquels l’individu et la lutte contre toutes les formes de domination seront élevés au rang de référentiels incontournables.

Le postmodernisme, ou quand l’individu et ses affects supplantent les autres catégories politiques

Ces disciplines, nées en France notamment, relayées et reconstruites aux Etats-Unis en particulier, sont souvent réunies dans un ensemble flou qualifié de postmodernisme, concept qui décrit la société lorsqu’elle a passé le cap postindustriel, c’est-à-dire, pour partir des analyses de sociologues comme Alain Touraine ou Daniel Bell, lorsque les individus ne se mobilisent plus pour des revendications matérielles (salaire, sécurité, emploi, logement, etc.) mais, parce que ces premières revendications ont été satisfaites par l’industrialisation et la tertiarisation de l’économie, se dirigent vers des revendications plus symboliques (identité, sexualité, culture, écologie, etc.). Bref, nous passons du registre quantitatif (« nous voulons une quantité de biens et services ») à un registre qualitatif (« nous désirons une qualité de vie et une reconnaissance de ce que nous sommes dans nos différences »). La société influence les disciplines académiques et les penseurs, qui en retour sont utilisés sur le terrain militant :

- Le néo- ou postmarxisme rejettera les principes jugés autoritaires, holistes (le tout prend le pas sur l’individu) et déterministes de l’orthodoxie communiste (exemple avec l’ouvrage de Gayatri Spivak : Les subalternes peuvent-ils parler ?) ;

- le postféminisme établit que non seulement la femme a des droits et doit les revendiquer, mais qu’à tout bien réfléchir, elle n’existe pas vraiment biologiquement, car elle est plutôt construite par la société (voir cette citation bien connue de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient ») ;

- l’écologisme veut freiner l’industrialisation et retrouver le plaisir des espaces naturels et du loisir (les travaux d’André Gorz et sa critique de la « valeur » ont un grand succès, influençant les mouvements contemporains pour la décroissance et la simplicité volontaire) ;

- le postcolonialisme ambitionne d’étudier le discours colonial, et d’en extraire les représentations sous-jacentes (Edward W. Said écrit son très renommé L’Orientalisme, qui ouvre ce domaine d’études, en se basant sur Foucault et les auteurs de la French Theory).

Les frontières entre ces différentes disciplines ne sont absolument pas étanches, raison pour laquelle on peut les réunir dans cet ensemble dénommé postmodernisme. Par exemple, Gayatri Spivak est aussi une féministe postcoloniale renommée, et André Gorz également un penseur-clé du néo-marxisme. Comprendre l’une revient nécessairement à saisir l’autre. Et toutes ces disciplines s’institutionnaliseront lorsqu’on assistera à l’inauguration de revues et d’institutions de cultural studies, gender studies, postcolonial studies, etc. Le summum étant atteint avec les queer studies (littéralement, études de l’étrange) qui effacent complètement les frontières entre les sexes, rejettent toutes normes de genre, et font la promotion du lesbien, du gay, du bisexuel et du transgenre…

Ce sont précisément ces grilles de lecture qui favorisent l’émergence des luttes symboliques contemporaines contre le racisme, l’islamophobie et l’indigénat moderne. Et ce qui se pose problème, pour ces disciplines nées hier comme pour les manifestations de ces idéologies aujourd’hui, est que l’individu, ses affects, ses passions, sont au centre de l’analyse du monde, et que par conséquent, le but a priori noble de lutter contre la domination, ce but est dénaturé car aucun critère transcendant ne permet de déterminer des critères pertinents et absolus dans la lutte de ce qui est illégitime et dans l’installation d’un système légitime. Dans leur genèse même, ces corpus idéologiques sont profondément laïques et substantiellement athées. C’est dans la deuxième et dernière partie de ce sujet que nous tenterons, bi idhni Llâh, d’étayer ce point de vue.

Abdellah pour Anâ-Muslim



Lundi 11 Mars 2013


Commentaires

1.Posté par zeinab abdelaziz le 14/03/2013 16:24 | Alerter
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بسم الله الرحمن الرحيم
Au nom de Dieu, Le Tout-Miséricordieux, Le Très-Miséricordieux


au lieu de cette traduction, je propose :

Au Nom d'Allah, le Miséricordeur, le Miséricordieux.

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