Politique Nationale/Internationale

Ukraine : la crise d'UNE révolution terminée


On disserte beaucoup sur ceux qui préparent les révolutions, ceux qui les réalisent et ceux qui en tirent profit. Sur cette toile de fond, on a tendance à oublier que l'histoire, pour ces événements, choisit souvent des personnes au hasard. Et, chose étonnante, personne n'en tire de leçons. De par sa biographie, Viktor Youchtchenko était probablement celui qui convenait le moins pour assumer le rôle de "déboulonneur" de régimes "nomenklaturistes". Pourtant c'est lui qui, lors des élections législatives de 2002, devait vaincre le parti au pouvoir du Président Léonide Koutchma. Mais, en quelques mois, Youchtchenko a perdu la totalité des fruits de ce succès. Dans ce contexte, on imaginait mal que c'est à lui que l'histoire confierait la réalisation de la deuxième tentative "orange".


Vadim Doubnov
Mardi 30 Janvier 2007

Vadim Doubnov, pour l'Agence RIA Novosti







Pour Viktor Youchtchenko, peu importait de quelle manière – bureaucratique ou presque démocratique – il laisserait échapper la victoire. La démocratie est une chose bien moins romantique que ne le laissent supposer les foules en liesse, et dans sa version ukrainienne elle a eu pour aboutissement une duperie générale. D'abord, Alexandre Moroz, sempiternel minoritaire au sein de l'opposition ukrainienne, a allègrement troqué son unique capital – une réputation de politique plus ou moins intègre – contre le poste de président de la Rada (Parlement). Ensuite, la loi sur le Cabinet des ministres, qui a définitivement transformé le Président en symbole rituel du pouvoir, a été adoptée par cette Rada exclusivement grâce à Youlia Timochenko. A la mi-janvier, il ne restait pas même des souvenirs nostalgiques des pouvoirs présidentiels réclamés à cors et à cris deux ans auparavant par les "orange". Désormais, la procédure de désignation du Premier ministre privera l'Ukraine des intrigues telles que celle que l'on a connue presque tout au long de l'année écoulée. Il n'y a plus cette notion de "quota présidentiel" au sein du gouvernement. Maintenant la Rada peut entériner elle-même la nomination des ministres, et même celle du chef du gouvernement, sans demander l'avis du Président.



De nouvelles tentes n'ont pas été plantées sur le Maidan. La révolution serait-elle achevée ?



La question qui se pose, au fond, c'est de savoir ce qu'il faut considérer comme étant la révolution. Si c'est la victoire personnelle de politiques pris séparément, alors elle s'est achevée bien plus tôt. Sans pratiquement avoir commencé, d'ailleurs. Les vainqueurs avaient assez rapidement montré à leurs concitoyens enthousiastes que, de par leurs motivations, ils ne se distinguaient pas beaucoup de leurs prédécesseurs. Par conséquent, cet aspect de la révolution et, surtout, son bilan historique prêtent à ricaner. Effectivement, dans un premier temps c'est le contre-révolutionnaire Yanoukovitch qui est devenu Premier ministre. Ensuite, épaulé par la révolutionnaire Timochenko, il a fait boire la tasse au principal vainqueur, Youchtchenko.



Cependant, la révolution a pris fin pour une raison tout autre. Et puis, elle ne s'est pas achevée à la mi-janvier, mais bien avant. La révolution peut être considérée comme terminée tout simplement parce qu'elle a rempli toutes les tâches qui lui avaient été assignées. Des tâches auxquelles ses principaux artisans n'avaient d'ailleurs pas songé.



Une révolution postsoviétique, qu'elle soit "rose", "orange" ou de la couleur des "tulipes" (celle-ci n'a pas eu lieu), ne saurait être "nomenklaturiste". Prises ensemble, ces révolutions sont des modèles contemporains des révolutions bourgeoises d'antan. Là où ces révolutions ont eu lieu, elles se sont produites tout d'abord grâce à l'apparition d'une nouvelle génération de nomenklaturistes et d'hommes d'affaires, qui pour diverses raisons avait été tenue à l'écart du pouvoir. Et pour conserver une chance d'accéder à ce pouvoir, elle a accepté de nouvelles règles du jeu, même relativement démocratiques. Peut-être même en espérant, en son for intérieur, que grâce aux anciennes accointances elle pourrait faire face à cette adversité également.



La révolution ne désigne pas les vainqueurs et les vaincus. La révolution institue une réalité différente. Une réalité qui, en vertu des particularités des meneurs révolutionnaires, n'est peut-être pas toujours attrayante. Cependant, dans la réalité nouvelle, ces meneurs commencent à jouer des rôles différents. Et ce qui s'est passé le vendredi 12 janvier, une journée noire pour Youchtchenko, qui peut sembler comme le déclin de la révolution, est en réalité une parfaite illustration de son véritable bilan.



L'idée d'une république parlementaire avait déjà été suggérée par Léonide Koutchma : ce moyen lui aurait permis d'assurer son auto-succession, de passer du fauteuil de Président à celui de Premier ministre ou de président de la Rada. Cependant, il est peu probable que les attentes qu'il nourrissait alors aient eu quelque ressemblance avec ce que l'Ukraine est devenue le 12 janvier. Le problème ne se situe pas dans l'étendue des attributions accordées à Yanoukovitch, qui pourraient faire pâlir d'envie l'ex-Président ukrainien. Grosso modo, la moitié des Premiers ministres européens sont investis d'autant de pouvoirs. Ce qui est essentiel, c'est que le monopole du pouvoir ne figure pas dans les nouvelles règles du jeu, qui ont beaucoup emprunté aux anciennes. Les ressources administratives ont été distribuées entre les différentes parties, de manière à ce qu'elles se neutralisent lors des élections. Chacun pourra s'entendre avec qui il voudra, en Ukraine on n'est pas très regardant en ce qui concerne la fidélité aux idéologies.



Dans ces conditions, le fait de posséder presque la majorité à la Rada n'autorisera absolument rien, et même les attributions les plus étendues ne feront pas de leur titulaire un modérateur de la discussion. Par conséquent, ce qui importe ce n'est pas le modérateur, c'est la question de savoir qui sera le premier à trahir pour pouvoir conserver des chances de ne pas rater le coche la prochaine fois. Le succès remporté par Yanoukovitch avec l'aide de Timochenko ne semble pas du tout définitif, ni même voué au long terme. A la différence de celui contre qui le Maidan manifestait, le Yanoukovitch d'aujourd'hui est parfaitement conscient que son succès actuel est exclusivement tactique, ce qui est classique dans un processus démocratique. Un processus qui, dans sa version ukrainienne, en raison du choix singulier de ses acteurs, offre un aspect des plus comiques.


Mardi 30 Janvier 2007

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