Proche et Moyen-Orient

Turquie-Chine, le sultan à la cour du Roi Dragon


Un article publié il y a quatre jours dont les événements, depuis, ont corroboré la justesse. Alors que la Turquie commence à recevoir des parties du système de défense antimissile russe S-400 dans le silence – probablement dû à la sidération – du Pentagone, le Congrès des USA réclame à cor et à cris des sanctions contre le « faux frère » turc. Qui n’en a cure.

Voici pourquoi.


Pepe Escobar
Jeudi 18 Juillet 2019

L‘image crue de la Turquie s’éloignant de l’OTAN au profit du partenariat stratégique russo-chinois a été fournie, de plusieurs façons, par le président turc Tayyip Erdogan lors de sa visite au président chinois Xi Jinping à Pékin, juste après le G20 d’Osaka.

La Turquie est une plate-forme de la nouvelle Route de la Soie (New Silk Roads, ou Belt and Road Initiative) qui voit le jour. Erdogan est un maître pour vendre la Turquie comme carrefour ultime Est-Ouest. Il a également manifesté beaucoup d’intérêt envers le statut de membre de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), dirigée par la Russie et la Chine, dont le sommet annuel a eu lieu à Bichkek, quelques jours avant Osaka.

Parallèlement, contre vents et marées – des menaces de sanctions du Congrès américain aux avertissements de l’OTAN – Erdogan n’a jamais dévié de la décision d’Ankara d’acheter des systèmes russes de missiles de défense S-400, un contrat de 2,5 milliards de dollars, selon Sergei Chemezov, de Rostec.

Les S-400 commencent à être expédiés en Turquie dès cette semaine. Selon le ministre turc de la Défense Hulusi Akar, Ils devraient commencer à être déployés en octobre. Au grand dam de Washington, la Turquie est le premier État membre de l’OTAN à acheter des S-400.

Xi, en accueillant Erdogan à Pékin, a souligné le message qu’il avait élaboré avec Poutine lors de leurs précédentes réunions à Saint-Pétersbourg, Bichkek et Osaka : La Chine et la Turquie doivent « maintenir un ordre mondial multilatéral avec les Nations-Unies en son centre, un système fondé sur le droit international ».

Erdogan, pour sa part, a mené une offensive de charme – de la publication d’une tribune dans le Global Times [parution affiliée au People’s Daily, titre de presse officiel du Comité central du PCC, NdT] vantant une vision commune de l’avenir jusqu’à sa présentation assez détaillée. Son objectif est de consolider les investissements chinois dans de nombreux domaines en Turquie, qu’ils soient directement ou indirectement liés à la Belt and Road.

Sur le très sensible dossier ouïghour, Erdogan a habilement exécuté une pirouette. Il a contourné les accusations de son propre ministère des Affaires étrangères selon lesquelles « de la torture et du lavage de cerveau politique » étaient pratiqués dans des camps de détention ouïghours et a préféré dire que les Ouïghours « vivent heureux » en Chine. « C’est un fait que les peuples de la région chinoise du Xinjiang vivent heureux grâce au développement et à la prospérité de la Chine. La Turquie ne permet à personne de créer des désaccords dans les relations Turquie-Chine. »

C’est d’autant plus surprenant qu’Erdogan lui-même, au cours de la dernière décennie, avait accusé Pékin de génocide. Et dans une célèbre affaire de 2015, des centaines de Ouïghours sur le point d’être expulsés de Thaïlande vers la Chine avaient fini, à grand bruit, par être réinstallés en Turquie.
La nouvelle caravane géopolitique

Erdogan semble avoir enfin réalisé que les nouvelles Routes de la Soie sont la version numérique 2.0 de l’ancienne Route de la soie, dont les caravanes reliaient l’Empire du Milieu, via le commerce, à de multiples terres d’Islam – de l’Indonésie à la Turquie et de l’Iran au Pakistan.

Avant le XVIe siècle, la principale ligne de communication à travers l’Eurasie n’était pas maritime, mais une suite de steppes et de déserts, du Sahara à la Mongolie, comme Arnold Toynbee l’avait merveilleusement observé. Sur ses routes, on trouvait des marchands, des missionnaires, des voyageurs, des lettrés, jusqu’à des Turco-Mongols d’Asie centrale qui migraient vers le Moyen Orient et la Méditerranée. Ils ont tous représenté l’interconnexion et les échanges culturels entre l’Europe et l’Asie – bien au-delà des différences géographiques.

On peut dire qu’Erdogan est maintenant capable de lire les signes des temps. Le partenariat stratégique entre la Russie et la Chine – directement impliqué dans l’intégration de la Belt and Road dans l’Union économique eurasienne et le Corridor de transport international Nord-Sud – considère la Turquie et l’Iran comme des plate-formes absolument indispensables au processus de l’intégration eurasiatique en cours et ce, à plusieurs niveaux.

Un nouvel axe géopolitique et économique Turquie-Iran-Qatar progresse lentement mais sûrement en Asie du Sud-Ouest [C’est ainsi que Pepe Escobar appelle le Moyen-Orient, NdT], de plus en plus lié à la Russie et à la Chine. Le dessein en est l’intégration de l’Eurasie, visible par exemple à travers une frénésie de construction de voies ferrées destinées à relier les Nouvelles Routes de la Soie et le corridor de transport Russie-Iran à la Méditerranée orientale et à la Mer Rouge et, vers l’est, le corridor Iran-Pakistan au Corridor économique Chine – Pakistan, l’une des entreprises-phares de la Belt and Road.

Tout cela est soutenu par des accords de coopération en matière de transport interdépendants Turquie-Iran-Qatar et Iran-Irak-Syrie.

Le résultat final consolide non seulement l’Iran en tant que plate-forme de la connectivité de la Belt and Road et partenaire stratégique de la Chine, mais aussi, par contiguïté, la Turquie – le pont vers l’Europe.

Comme le Xinjiang est le passage, à l’ouest de la Chine, qui se connecte aux multiples corridors de la Belt and Road, Erdogan a dû trouver un compromis – minimisant ainsi, dans une large mesure, les vagues de désinformation et la sinophobie venues de l’Occident. En appliquant la pensée de Xi Jinping, on pourrait dire qu’Erdogan a choisi de privilégier la compréhension culturelle et les échanges interpersonnels plutôt que la lutte idéologique.
Prêt à jouer les médiateurs

Parallèlement à son succès à la cour du Roi Dragon, Erdogan se sent maintenant suffisamment sûr de lui pour offrir ses services de médiateur entre Téhéran et l’administration Trump – reprenant une suggestion qu’il avait faite au Premier ministre japonais Shinzo Abe au G20.

Erdogan n’aurait pas fait cette offre si elle n’avait pas été discutée au préalable avec la Russie et la Chine – qui, rappelons-le, sont membres signataires de l’accord nucléaire iranien ou du Plan d’action global conjoint (JCPOA).

Il est facile de voir pourquoi la Russie et la Chine peuvent considérer la Turquie comme la médiatrice parfaite : Elle est voisine de l’Iran, c’est le pont légendaire entre l’Orient et l’Occident, et c’est un membre de l’OTAN. La Turquie est certainement beaucoup plus représentative que l’UE-3 (France, Royaume-Uni, Allemagne).

Trump semble vouloir – ou du moins donne l’impression d’imposer – un JCPOA 2.0, mais sans la signature Obama. Le partenariat russo-chinois pourrait facilement mettre fin à son bluff en proposant une nouvelle négociation incluant la Turquie, après l’avoir préparée avec Téhéran. Même si l’ inefficace UE-3 demeurait, avec la Russie, la Chine et la Turquie, il y aurait un véritable contrepoids aux exigences des USA.

De tous ces mouvements importants dans l’échiquier géopolitique, une motivation ressort parmi les principaux acteurs : L’intégration eurasienne ne peut pas progresser de manière significative sans remettre en cause l’obsession des sanctions de Trump.


[Mise à jour d’Entelekheia]: Via son agence de presse officielle Anadolu, la Turquie a éclairci l’identité du pays dont elle souhaite se protéger avec le S-400 russe: sur le graphique qu’elle présente de ses capacités, page de gauche, sous l’intitulé « Le système peut éliminer » vient toute une liste d’avions militaires… américains.




Paru sur Asia Times sous le titre Sultan shines in the court of the Dragon King

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Pixabay


Mercredi 17 Juillet 2019


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