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Tunisie - Appel aux Partis Politiques : non à l’émiettement


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L’éparpillement du champ politique nuit à la crédibilité des partis et, plus grave encore, à la démocratie car ce processus déconcerte les citoyens et les citoyennes. Les partis ont le devoir de se regrouper par affinité idéologique sous peine de l’effritement annoncé de la réponse populaire.


Mustapha STAMBOULI, Ingénieur Enit/Epfl, expert internation
Vendredi 7 Octobre 2011

Tunisie -  Appel aux Partis Politiques : non à l’émiettement
Par Mustapha STAMBOULI

«Les tragédies de l’Histoire révèlent les grands hommes, mais ce sont les médiocres qui provoquent les tragédies» selon un académicien français.

Nous tunisiens et tunisiennes, avons été privés d’un droit élémentaire et fondamental : celui de nous organiser et de militer au sein d’un parti de notre choix pendant plusieurs décennies. Seul régnait le Parti-Etat-Unique entraînant vide, frustration, absence de débats, marginalisant ou réprimant toute forme de contestation ou de remise en cause du système. Les rares partis ayant eu pignon sur rue n’ont été autorisés que par la volonté du ‘Prince’ ou sur pression étrangère, ce qui, d’ailleurs ne leur épargna pas les caprices du même prince ou diverses formes de répression. Aucun geste de citoyenneté n’a balisé notre vie –celle de plusieurs générations – qui se résumait soit à la compromission, soit à l’acceptation-résignation ou au refus intériorisé, attitudes-facteurs de schizophrénie collective au pire, de résistance passive au mieux.

La chute soudaine, non annoncée de Ben Ali a libéré les esprits plombés et les voix muettes ainsi que l’espace politique. Nous assistons depuis cet évènement salvateur à une explosion, une inflation à 3 chiffres se traduisant par l’occupation de cet espace enfin libre par la création de 92 partis ayant obtenu leur visa à ce jour. Plus de 200 autres demandes de visa ont été déposées au Ministère de l’Intérieur. Ce phénomène quelque peu déroutant et irrationnel d’une floraison de partis a déjà été observé dans des pays ayant connu des transformations politiques analogues à celle qui caractérise le nôtre après la chute d’une dictature et l’entrée dans une phase d’Etat de droit et de liberté (Espagne, Egypte, pays de l’Est, pays d’Amérique du Sud, ..).
Le multipartisme, s’il témoigne de la bonne santé/volonté démocratique d’un pays, d’une soif de participation citoyenne à la construction de ce dernier, reflète également le désarroi et le manque de confiance dans l’offre politique existante, ce qui, à notre avis, correspond au cas de la Tunisie. Compte tenu de la dimension de notre pays, du nombre assez modeste d’électeurs et électrices, de l’immaturité relative, du peu de préparation des tunisiens – résultats de l’oppression passée – nous estimons que seuls quatre – cinq courants politiques majeurs mais traversés par des courants intérieurs pourraient suffire et agencer l’éventail de l’échiquier politique : libéral, socialiste, conservateur, centriste, avant-gardiste et écologiste, à l’instar des pays enracinés dans la démocratie. Rien d’original, à l’évidence, dans cette nomenclature.

L’émiettement, l’éparpillement, la division feront le lit du courant conservateur fondamentaliste, plus organisé, moins divisé, par la même plus mobilisateur, disposant, de plus, d’une logistique et de moyens financiers énormes.
Certains partis ont été créés avec pour seul objectif la promotion d’une personne, sans réelle vision politico-socio-économique, d’autres, malgré la bonne foi de leurs organisateurs et de leurs militants ne parviendront jamais à s’imposer sur la scène nationale faute de moyens financiers, de créneau idéologique à leur disposition et sans ancrage populaire sur l’ensemble du territoire.

Tout parti politique se construit à partir d’une communauté d’individus partageant une même vision de développement sociétal sur tous les plans, une méthodologie, une démarche de mise en œuvre et une militance au service du collectif, c'est-à-dire que le moi individuel doit se fondre dans le moi collectif en vue de faire avancer et triompher idéaux et projet proposé au peuple.
En outre, tout parti cherche à influencer la décision politique, qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition. En Grande-Bretagne, par exemple, le parti d’opposition constitue un ‘shadow Cabinet’ ou contre-gouvernement posant et proposant des alternatives dans l’optique d’une prise de pouvoir et pour porter une voix unique, claire, cohérente et contradictoire sur le programme gouvernemental de l’équipe en place. Pourquoi ne pas introduire dans notre système politique ce modèle efficace de pouvoir et de contre-pouvoir lors de la rédaction de la Constitution ?. Ce mode de gouvernance requiert un regroupement de l’offre politique, il évite le flou et permet la circulation institutionnelle de l’information entre le gouvernement et l’opposition, non prise au dépourvu lors du changement de majorité. Les citoyens et citoyennes sont de vrais acteurs-témoins, juges du contenu des propositions et des compétences de leurs représentants, d’autant plus que les échanges au Parlement sont transmis en direct à la télévision, autre facette de la démocratie.
Les partis politiques légitiment, stabilisent et régulent le système démocratique et non l’inverse. Ils contribuent à structurer l’opinion publique. Ils ont la charge d’identifier, de former les hommes et les femmes appelés à gouverner le pays et, dans la perspective d’une démocratie participative, de rendre compte à leur base. S’instaure ainsi une dialectique direction/base au sein du parti.

Les partis politiques nés dans le sillage de la chute de Ben Ali devraient procéder à une autocritique après ces quelques mois de pratique en évaluant au plus près leur capacité de mobilisation, leurs moyens financiers, l’impact de leurs vision-propositions et, plus encore, l’engagement de leurs militants sur le terrain. De cette démarche devrait résulter soit une dissolution, un regroupement, une fusion avec un autre groupe de partis ou le maintien selon l’histoire particulière de chaque parti et de son inscription dans le réel, le vécu.

Les citoyens et citoyennes ont aussi un rôle essentiel à jouer dans la composition / recomposition de l’offre politique. Pour notre part, nous estimons qu’ils devraient exiger des partis que ces derniers se prononcent clairement sur des questions-clés à même de construire et structurer le présent et le futur, à savoir :
i- Les aspects institutionnels : en particulier les modalités et la confection de la Constitution et de son adoption. Optent-ils pour une Constituante ou pour une Instance élue et dédiée exclusivement à la rédaction de la Constitution ou des Etats Généraux des partis ?. Sont-ils favorables au verdict populaire par référendum concernant l’approbation du projet de Constitution ?.

ii- Egalité Homme-Femme : adoptent-ils sans réserve toutes les conventions internationales et les traités signés et ratifiés par la Tunisie mais non appliqués dans leur intégralité. En d’autres termes, se prononcent-ils sans ambiguïté en faveur de l’égalité Homme-Femme garante de l’émancipation et du progrès de la société ?.

iii- Séparation du religieux et du politique : concept républicain fondamental mettant le pays à l’abri de l’obscurantisme et du pouvoir d’un quelconque Khalife ou Emir ?. Les partis politiques doivent se prononcer nettement sur cette question et ne pas s’enliser dans un jeu de brouillage hypocrite, hypothéquant l’avenir de la Tunisie et faisant table- rase de nos acquis sociétaux.

iv- Peine de mort : le droit international encourage les États à l’abolir. La justice internationale y a renoncé, même pour les crimes les plus graves : crimes contre l’humanité ou génocides. La carte de son abolition épouse celle de la démocratie à l’exception des États-Unis ; à l’inverse, le maintien de la peine de mort caractérise les Etats répressifs pour liquider leurs opposants. La peine de mort n’a aucun effet dissuasif sur le comportement individuel, elle n’est que vengeance mise en scène par la société et crime ajouté au crime précédent. Les partis politiques se joignent-ils ou non à la justice internationale pour supprimer ce châtiment indigne d’un pays en phase de construction démocratique ?

v- Rôle à jouer par l’institution militaire pour l’intégrité et la pérennité de la République : sans aucun doute, la Tunisie, depuis la chute du régime benaliste, issu du complot de 7 novembre 1987 traverse une zone de turbulence où les acteurs de l’intérieur comme de l’extérieur vont tenter de transgresser la loi républicaine et séculière pour établir un Etat perméable au religieux. L’Instance Militaire Républicaine aura pour mission le rétablissement de l’ordre républicain. Que chaque parti définisse une position exacte et transparente sur cette question. Sont-ils prêts à accorder à l’institution militaire la défense de nos acquis républicains ?. Nombre de partis se réfèrent au modèle turc d’une manière abusive dans la mesure où l’Histoire de la Turquie et de la Tunisie diffère ne serait-ce que par le rôle joué par l’armée turque lors de la création de la République. Depuis cette dernière coiffe toutes les institutions de l’Etat. N’oublions pas que le Président et son Premier Ministre gouvernent sous l’œil vigilant de l’armée qui n’hésitera pas à les renverser si elle juge qu’ils outrepassent la Constitution. Le modèle turc est un tout, un ‘package’ ; il est ni envisageable, ni acceptable de le saucissonner. Tout parti se réclamant de l’Islam devrait accepter ce postulat.

vi- Décentralisation et autonomie locale : la Constitution ‘promise’ devra accorder aux collectivités locales une autonomie se traduisant par un transfert de compétences de l’Etat et de fonds vers la collectivité considérée. Les compétences des collectivités devront englober, outre les charges de gestion courante de la ville, des responsabilités dans le domaine de l’enseignement de base, la santé, l’urbanisme, l’aménagement du territoire, l’animation économique, culturelle et sportive. Les citoyens, grâce à la démocratie directe, prendront une part active dans les affaires de la commune par le biais de ‘votations locales’. Les partis politiques s’engagent-ils à défendre l’inscription du principe de l’autonomie locale dans la future Constitution et à le mettre en application une fois parvenus au pouvoir via des dispositifs législatifs correspondants ?.

vii- Services Publics : l’inscription du droit au service public garanti à tous les citoyens et citoyennes selon les principes d’égalité et de solidarité concrétise les valeurs républicaines. Ces services publics se déclinent comme suit : éducation de base et supérieure gratuite et centrée sur la réflexion, la créativité et l’innovation et non "l’absorption’’, formation professionnelle et qualifiante, emploi, système de santé de qualité, sécurité sociale y compris la dépendance et le handicap, accès à l’eau, à l’énergie et aux transports publics fiables. Les partis vont-ils imposer ce socle minimal de services publics en les inscrivant dans la Constitution ?.

viii- Développement durable : l'objectif du développement durable est de définir des concepts viables qui concilient l’économique, le social et l’environnemental-écologique des activités humaines. La finalité du développement durable vise à trouver un équilibre cohérent et viable à long terme entre ces trois enjeux. À ces trois piliers s'ajoute un enjeu transversal, indispensable à la définition et à la mise en œuvre de stratégies : la gouvernance qui consiste en la participation de tous les acteurs (citoyens, élus, administrations, entreprises, associations) au processus de décision; elle est de ce fait une forme de démocratie directe. Les partis politiques vont-ils se préoccuper de nos richesses halieutiques menacées par une surexploitation des ressources et de la pêche au chalut, laquelle cause des dégâts irréparables pour les fonds marins (végétation et habitat) ?.Vont-ils s’inquiéter de la santé des citoyens et citoyennes en exigeant des modes d’exploitation agricole plus écologiques par l’adoption de l’agriculture biologique. Vont-ils refuser l’énergie nucléaire comme solution alternative aux énergies fossiles ?. Posent-ils une stratégie se basant sur les énergies renouvelables pour la production énergétique ?.

ix- Refus de la violence et des coups d’Etat : l’acceptation par une frange importante des intellectuels et des partis de ‘l’ère nouvelle’ issue du coup d’Etat du 7 novembre 1987, initié par Ben Ali et ses acolytes avec la complicité des médecins ayant certifié l’incapacité mentale du Président Habib Bourguiba à poursuivre ses responsabilités constitutionnelles a légitimé le pillage du pays par un clan. Les circonstances des attentats de Bab Souika, de Sousse et de Monastir, complots diaboliques pour précipiter la prise du pouvoir de Ben Ali n’ont jamais été élucidés, l’explication de leur montage à jamais une farce enracinée dans nos mémoires !. Les Partis politiques vont-ils condamner les actes de violence et surtout l’action ignoble des putschistes du 7 novembre ?. Appuieront-ils la démarche citoyenne engagée auprès des tribunaux pour faire comparaître ces derniers devant la justice ?. Vont-ils condamner sans ambiguïté la violence pour une prise de pouvoir éventuelle ?.

x- Refus de l’ingérence étrangère et du sionisme: le soulèvement héroïque du peuple syrien contre la dictature du parti Baath ouvre cependant une béance dans laquelle Israël pourrait s’engouffrer -ou s’engouffre déjà- mettant en péril la géographie du Moyen Orient - l’existence du Liban, de la Syrie, d’un Etat palestinien, de la Jordanie - et la détention par ce sous-continent de ses richesses pétrolières et gazières et son contrôle des mers (canal de Suez, Méditerranée, Océan Indien) entraînant un conflit sans fin au profit du sionisme et de l’impérialisme. L’Afrique du Nord sera sûrement l’objet des convoitises israéliennes, turques, américaines et européennes. En outre, par sa proximité avec l’Europe, elle deviendra un enjeu géopolitique et économique majeur. Les partis vont-ils condamner ce complot sioniste prévisible ?. S’engagent-ils à ne reconnaître l’Etat israélien qu’après la libération intégrale du territoire palestinien défini par les Nations Unies avec Al Qods comme capitale de l’Etat palestinien, le retour de tous les réfugiés palestiniens en Palestine historique, la restitution des biens volés par Israël (comme les juifs le font à juste titre vis-à vis de l’Allemagne et des Etats européens), la libération des prisonniers arabes et palestiniens détenus par Israël et la restitution, sans aucune condition, du plateau du Golan à la Syrie ?. Envisagent-ils, comme solution définitive au conflit, la création d’un Etat unique pour tous les palestiniens et israéliens ?.

Le peuple tunisien attend des réponses nettes dénuées de tout simplisme et toute opacité à ces questions lui permettant, en toute connaissance, de bien choisir ses représentants et futurs responsables politiques. Sans réponse à ces questions-cruciales, les citoyens et citoyennes risquent de bouder ou déserter les partis au profit de personnalités locales, soucieuses de l’intérêt général et des préoccupations des électeurs et électrices.

L’éparpillement du champ politique nuit à la crédibilité des partis et, plus grave encore, à la démocratie car ce processus déconcerte les citoyens et les citoyennes. Les partis ont le devoir de se regrouper par affinité idéologique sous peine de l’effritement annoncé de la réponse populaire.

A titre de proposition aux partis, je suggère la tenue d’une Université d’Eté avec la participation des militants et militantes dans une ville touristique, autre moyen d’aider un secteur sérieusement sinistré, pour faire le point sur tous ces sujets et surtout dans le but de remédier à l’émiettement de leur offre politique. Pourquoi ne pas publier un Livre Blanc sur les enjeux des sujets-clés accompagnées de réponses claires à l’intention des citoyens et citoyennes ?.
Mustapha STAMBOULI, Ingénieur Enit/Epfl, expert international en planification de développement


Vendredi 7 Octobre 2011


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