Les deux mille spectateurs présents au théâtre du Châtelet, à Paris, le jeudi 8 avril 2010, ont eu bien de la chance de pouvoir assister à l’avant dernière des six représentations exceptionnelles du Treemonisha de Scott Joplin. Si j’en juge par les applaudissements qui ont salué la fin de cette œuvre magistrale, la majeure partie d’entre eux s’en sont bien rendu compte autant que moi; Scott Joplin est un compositeur exceptionnel né en 1867 au Texas. Africain-Américain. Son père était un ancien esclave. La mère, née libre, faisait des ménages. Leur fils était surdoué. Il devint pianiste et apprit tout seul à improviser. Il eut la chance de recevoir une formation musicale que les parents réussirent à payer, malgré leur pauvreté. Mais à cause de sa couleur, le destin de Joplin était scellé dans un pays où, dès 1876, on instaurait un régime raciste de ségrégation. De ce fait, Joplin eut une carrière de musicien itinérant condamné à jouer dans les bordels et les saloons. Il se fit rapidement connaître grâce à une forme nouvelle de musique syncopée connue sous le nom de ragtime (ragged time) et qui allait donner naissance au jazz dans les années vingt. L’apogée fut pour lui la publication de Marple Leaf Rag en 1899, tiré à un million d’exemplaires. Mais si l'Amérique, qui avait instauré des lois raciales, les fameuses Jim Crow Laws, acceptait que les anciens esclaves ou leurs descendants composent ou jouent des ragtimes, la tolérance s’arrêtait là. Pour le plus grand malheur de Scott Joplin qui aspirait tout simplement à être un musicien et à composer, notamment pour la scène, comme Saint-George, un siècle plus tôt. Ayant suivi une formation soignée, Joplin écrivit des symphonies et des concertos. Ces œuvres n’ont pas été retrouvées. Après un premier Ragtime opera, A guest of honour (perdu) il se mit à la tâche dès 1909 pour composer Treemonisha, son œuvre majeure. Même si le célébrissime Aunt Dinah has blown the horn, enregistré à part, devint un grand succès discographique, malgré tous ses efforts, Joplin ne put jamais monter son œuvre à cause des préjugés racistes et du manque d’éducation des Africains-Américains qui ne s’intéressaient pas à l’opéra. Treemonisha posait au moins trois problèmes, hormis la couleur de peau de son compositeur. 1. L’opéra était conçu de telle sorte qu’il ne pouvait être interprété que par des Africains-Américains. 2. Il traitait de l’émancipation des Africains-Américains d’une manière dévastatrice, y compris pour eux mêmes. 3. Le livret laissait une très large part au créole. Joplin ne put réussir qu’à financer de ses deniers la publication de Treemonisha (en version orchestrale réduite pour le piano), mais jamais à faire jouer cette oeuvre, hormis une audition dans une petite salle de Harlem en 1915, sans orchestre ni mise en scène. Ce jour là, Joplin accompagnait lui-même les chanteurs au piano. Cette ultime tentative ne devait susciter qu’indifférence ou hostilité au point que Joplin, déjà miné par la maladie, vaincu par le racisme, en perdit la raison et dut être interné dans le département psychiatrique du Manhattan State Hospital où il mourut deux ans plus tard. C’est sa fille qui, à force de persévérance, devait réaliser le rêve du père, cinquante cinq ans après la mort du musicien, en 1972. Elle avait fait rééditer ses œuvres l’année précédente. La résurrection de Treemonisha permit à la musique de Scott Joplin d’être découverte par le relais du cinéma et c’est grâce à cette musique, largement exploitée dans la bande originale, que le film de George Roy Hill, The Sting (L’Arnaque) devint un succès mondial en 1973. Cependant ce film, s’il remporta tous les oscars, n’eut, bien étrangement, aucune récompense pour sa musique. C’est une formation amateur de l’université d’Atlanta qui avait monté Treemonisha en 1972. L’œuvre fut reprise, dans une version plus professionnelle, par l’opéra de Houston en 1975 et enregistrée à cette occasion par le prestigieux label Deutsche Grammophon. L’enregistrement est toujours disponible (Deutsche Gramophone STEREO-435709-2). Cependant, la version montée en 1975 avait édulcoré le livret en lissant tout ce que Joplin y avait introduit de créole pour rester au plus près de la réalité qu’il entendait décrire : la vie des Africains-Américains dans une plantation peu après l’abolition de l’esclavage. Il y eut une nouvelle tentative en 2000 à l’opéra de Saint-Louis, respectueuse, cette fois, du texte original. En France, l’œuvre a été reprise, de manière assez confidentielle en 2005 et 2008 avant d’aboutir à cette nouvelle production du Châtelet, à l’initiative de Roland Roure, qui mérite vraiment d’être saluée. L’orchestration de Joplin ayant été perdue, c’est celle de Gunther Schuller, reconstituée pour les représentations de Houston en 1975 qui a été reprise avec l’ensemble orchestral de Paris dirigé par Kazem Abdullah, un jeune chef talentueux qui s’est rendu célèbre en dirigeant L’Orfeo de Glück à New York. Excellents, les chœurs du Châtelet, la chorégraphie, la soprano Adina Aaron (Treemonisah), la basse Xoleta Sixaba (Ned) et aussi les Français Jacques-Greg Belobo (Simon) Loïc Felix (Cephus), Jean-Pierre Gadignan (Luddud) !
Le livret de Treemonisha est particulièrement intéressant dans la mesure où il montre comment la communauté Afro-Américaine des années 1880 ne peut réellement s’émanciper qu’à deux conditions : d’une part en s’affranchissant totalement de la superstition et de l’ignorance, d’autre part en se dotant d’un leader élu sur ce seul critère : en l’occurrence, dans la pièce, c’est une jeune fille de 18 ans, Treemonisha, la seule de la communauté a avoir de l’instruction qui est choisie sans hésitation. Il est clair que la leçon de cet opéra, outre qu’elle est universelle, pourrait facilement s’appliquer à la situation des Français du XXIe siècle originaires de l’outre mer ou d’Afrique. N'auraient-ils pas le plus grand intérêt, pour échapper à l’aliénation qui, en ce qui les concerne, est complète, à s’unir et à faire confiance à ceux d’entre eux qui ont choisi la voie de la connaissance partagée plutôt qu’à se laisser berner par les falsificateurs désignés ouvertement ou insidieusement par les racistes qui détiennent jalousement les clés de la politique et des médias ? La superstition dénoncée dans Treemonisha a aujourd’hui d’autres formes. Les sorciers nègres qu’il conviendrait de remettre à leur place me semblent assez voyants pour que je n’aie pas à citer leurs noms. Les uns prônent la soumission, les autres le racisme. Le résultat est le même. En tout cas Treemonisha est une œuvre majeure composée par un musicien-librettiste de génie.
Nos médias ont commencé par passer sa reprise à Paris, qui est selon moi un événement historique, sous silence. Puis ils se sont extasiés. Une prolongation s’imposerait, pour que tout le monde puisse en profiter, autrement qu’à travers la captation télévisée qui est prévue. Pour être tout à fait honnête, je dois préciser qu’une partie des spectateurs qui m’entourait faisait grise mine : rien que des nègres sur la scène et même un nègre pour diriger l’orchestre. Une première à Paris ! S’ils avaient su que c’était en plus un nègre qui avait signé l’œuvre, ils ne seraient pas venus. J’ai tant applaudi que j’ai un mal aux mains. Mais ça passera. Je suis content, très content pour Scott Joplin qui a atteint son but. Il m'a donné du courage. Il vous en donnera à vous aussi, j'en suis sûr, amis lecteurs de toutes couleurs.


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