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The Queen : Tony Blair vole au secours de la Monarchie


Après le film, The Deal , traitant de la lutte d’influence entre le premier ministre Tony Blair et le chancelier, Gordon Brown, le réalisateur Stephen Frears et le scénariste Peter Morgan traitent une nouvelle fois des tensions au sein de la classe politique britannique. Alternant des reconstitutions dramatiques avec des séquences d’actualité, The Queen couvre la période de mai à octobre 1997. Commençant avec la victoire écrasante de Tony Blair aux élections de 1997, l’action du film se situe essentiellement durant la semaine entre la mort et les obsèques de Diana, la Princesse de Galles.


Paul Bond
Mercredi 17 Janvier 2007

The Queen : Tony Blair vole au secours de la Monarchie

The Queen : un film de Stephen Frears, scénario de Peter Morgan

Par Paul Bond








Le film commence début mai 1997, le jour suivant l’élection. Alors qu’il s’avère que le Parti travailliste a gagné les élections, la maison royale commence à se préparer à traiter avec le futur gouvernement. Ils ont appris que Blair veut « moderniser » le gouvernement, en commençant par l’adoption d’un style moins formel. Il y a une remarque malicieuse qui soulève la question de savoir si Blair avait reçu la feuille dictant le protocole. La Reine Elizabeth (Helen Mirren) insiste sur le fait que ce n’est pas à celui qui a remporté les suffrages du peuple de constituer un gouvernement, c’est au souverain de l’inviter à constituer ce gouvernement.

Ces premières scènes montrent que la maison royale a en premier lieu une suprême confiance en son autorité et en son rang. Au moment où la reine et son conseiller Robin Janvrin (Roger Allam) se demandent si Blair va tenter de moderniser la monarchie, ce qui leur apparaît alors comme quelque chose d’inconcevable. La position de la reine est si solide qu’elle se considère comme étant extérieure et au-dessus de la vie politique du pays. Le jour des élections, elle déclare le plus sincèrement du monde au peintre qui fait son portrait qu’elle lui envie le fait de pouvoir voter et « le simple plaisir d’être partial ».

La crainte révérencielle éprouvée par la direction travailliste face à ce pouvoir est bien rendue par l’agitation nerveuse de Blair avant sa première audience. Quand on lui demande les raisons de sa nervosité, Tony Blair ( Micheal Sheen, reprenant son rôle de The Deal) balbutie, « vous savez, c’est toujours… la reine ». Plus tard, dans le film, Cherie Blair (Helen Mc Drory) dit à son mari : « Tous les premiers ministres travaillistes deviennent gagas pour la reine. » Mirren a l’autorité calme du pouvoir investi quand elle remue le couteau dans la plaie de sa nervosité.

The Queen rend également bien le rituel et le protocole archaïque de l’institution. Blair se contorsionne maladroitement afin d’éviter de tourner le dos à la reine quand il sort de la pièce. Le film de Frears abonde de touches subtiles, montrant l’assimilation de ces protocoles et de ces manies par le premier ministre travailliste, quand par exemple on le voit adopter au téléphone l’expression de Janvrin « Pardon de vous déranger » au lieu du ton naturel, plus informel auquel il est coutumier.

Le 31 août 1997, trois mois après, en dépit de tout cela, la monarchie est secouée par la mort de la princesse Diana et de son compagnon lors d’un accident de voiture survenu à Paris. Le jour de l’accident, la famille royale, retirée dans sa vaste propriété écossaise (de 20.000 hectares), choisit tout d’abord de considérer la mort de Diana comme une affaire privée. Mettant en avant leur volonté du bien-être des fils de Charles et de Diana, leur réaction est principalement conditionnée par leur désir de protéger l’institution de la monarchie.

Le Prince Philippe (James Cromwell) est un idiot borné qui pense que la meilleure chose à faire est d’emmener les garçons à la chasse au cerf « pour respirer l’air frais » et pour les tenir à l’écart des dépêches de presse. La Reine Mère (Sylvia Syms) est une grande mère protectrice, qui affiche en même temps son mépris envers toute attaque contre la monarchie. Ni l’un, ni l’autre ne voient de raison de changer les traditions ancestrales. Leur insensibilité est montrée quand le Prince Charles (Alex Jennings) vérifie que le personnel a pris toutes les dispositions nécessaires pour un cercueil : il dit que s’il ne tenait qu’aux croquemorts royaux, « ils ramèneraient Diana dans une caisse en bois ».

Même Charles qui est montré comme le plus sensible au changement de situation est très soucieux d’avoir un avion royal pour se rendre à Paris afin de ramener la mère « des héritiers du trône. » Frears et Morgan semblent pendant tout le film avoir joué avec l’image de maternité et de nation et avec l’idée de la monarchie comme une famille dysfonctionnelle. Ils n’y parviennent pas complètement (ce n’est pas une idée particulièrement intéressante), mais ce qu’ils rendent bien, c’est le vrai dysfonctionnement de la famille royale, qui trouve son fondement dans la soumission écrasante de ces personnes à l’institution ancestrale qu’ils représentent. La Reine dit à Blair, dans une remarque apparemment sincère : « Le devoir en premier, ma personne en second — voilà tout ce que je sais. »

Au sein de la famille royale, toute manifestation d’émotion est étouffée et muselée. Mirren et Jennings, en particulier, réussissent parfaitement à communiquer cette montée d’émotion sans aucun exutoire. Toute émotion est considérée comme devant être exprimée en privée, voire pas exprimée du tout. Quand Charles apprend aux princes la nouvelle de la mort de leur mère, ils sont dans une autre pièce. Malgré le souci pour leur bien-être dont font preuve les personnages, The Queen montre que les princes sont élevés dans la même tradition étriquée. L’insistance de Philip à répéter que la meilleure façon de canaliser leurs émotions c’est de le faire dans des sports sanguinaires est un bon exemple de ce refoulement de tout sentiment humain. De même, l’unique moment où la reine exprime cette montée d’émotion, elle se trouve seule au milieu de ses milliers d’hectares de terre. Quand les larmes montent, Mirren est filmée de dos, comme pour insister sur le fait que de telles émotions ne sont pas tout à fait appropriées.

Une des forces du film c’est la façon dont il regarde ce processus de soumission à travers le prisme des serviteurs de la famille royale, en particulier de Janvrin (encore un jeu excellent de Allam). Quand le discours de Blair est diffusé, Janvrin suggère qu’il était « un peu exagéré » et il est quelque peu déconcerté de voir les serviteurs de la reine en larme après avoir entendu le discours de Blair. Janvrin, qui est professionnellement loyal jusqu’à en être obséquieux, est finalement obligé de jouer l’intermédiaire entre les différents membres de la famille royale et Blair dans une tentative de faire face au changement de situation.

C’est Blair qui a volé au secours de la monarchie en 1997 et le film montre comment il a lutté pour rendre le deuil public et en faire une occasion officielle. Pour ce faire, il est obligé d’affronter leur insistance à dire qu’ils savent mieux que quiconque ce qu’ils ont à faire et qu’ils feront ce qu’ils ont toujours fait. A un moment du film, la reine lui explique que personne ne connaît le peuple britannique mieux qu’elle, et qu’elle s’attend pleinement à ce qu’ils se conduisent comme elle le prédit.

Blair doit aussi affronter le cynisme arrogant de ses proches. Cherie Blair est montrée comme la personne la plus critique de la monarchie en tant qu’institution, mais il est certain que ce comportement n’est pas une question de principe, même si elle se moque de Blair en l’appelant « Monsieur le sauveur de la monarchie ». Ses soi-disant sympathies « républicaines » ne sont rien de plus que l’amertume d’une section de la classe moyenne supérieure qui pense que sa richesse et ses ambitions sont contrariées (à la différence des Etats-Unis) par l’existence de la monarchie et des institutions qui dépendent de celle-ci. Les divergences entre elle et son mari sont de nature tactique plutôt que stratégique. A un moment du film, elle qualifie la famille royale « de cinglés parasites ». Blair réagit à cette remarque en disant : « Il est inimaginable que ce pays devienne une république. »

Alistair Campbell (Mark Bazeley), le directeur de communications de Blair, est plus encore dénué de tout scrupule. Son opposition à la monarchie est complètement superficielle et égoïste. Campbell donne l’impression de juger chacun et chaque chose selon que cela favorise ou bloque sa carrière. Alors que Blair est de plus en plus inquiet face aux sondages indiquant qu’un quart des britanniques souhaite l’abolition de la monarchie, Campbell ne tient compte que de l’augmentation de la popularité de Blair (et certainement de l’impact de cette popularité sur sa propre carrière).

Malgré toute sa loyauté envers la monarchie, la détermination de Blair à les sauver a plus à voir avec sa situation qu’avec la leur. En appelant Diana la « princesse du peuple » (l’expression est de Campbell) et en en faisant son cri de ralliement, il a cherché à moderniser la monarchie selon la ligne de la rhétorique quasi – populiste et mensongère qu’il employait par rapport au Parti travailliste. Conscient du raz de marée électoral qui avait mis fin à 18 ans de pouvoir tory, Blair se méfiait de tout ce qui pouvait servir à creuser le fossé entre la famille royale (et toute la classe politique britannique) et les gens ordinaires, d’où son assertion que le « peuple » avait gardé confiance en Diana et son exigence pour que « la reine partage leur peine. » (c'est-à-dire la peine du peuple).

Au même moment, on voit Blair fou furieux contre la monarchie, se plaignant « Ils lui ont bousillé la vie, j’espère qu’ils ne vont pas bousiller sa mort. » Devant un nouveau refus de la famille royale d’organiser des funérailles publiques, Blair répond à un appel téléphonique du palais « Ont-ils enfin compris ? » Quand la famille royale refuse de mettre un drapeau en berne au dessus de Buckingham Palace au prétexte que le drapeau n’y flotte que si le monarque est présent au palais, Blair pousse un cri de frustration « Y aura-t-il quelqu’un pour sauver ces gens malgré eux ? »

Dans ses relations avec la reine, dont on voit que Blair prend systématiquement la défense, Blair apparaît comme absolument impitoyable. Quand Elizabeth finit par être convaincue de faire un discours radiophonique (en tant que monarque et en tant que « grand-mère », à la remarque de Cherie « Il n’y a aucune sincérité là dedans », Blair rétorque « là n’est pas la question. Tout ce qui compte, c’est de survivre. »

L’expression la plus marquante de ce cynisme se manifeste peut-être par la façon dont le film traite l’héritage de Diana elle-même. Le film montre Charles évoquant la divergence entre la vraie Diana et l’image publique de celle-ci. Il reconnaît que c’est la Diana mythique qui finira par l’emporter.

Blair, de son côté, reconnaît que l’image de la Diana sanctifiée était pure fiction. Même si en public il parlait de « la princesse du peuple », on voit Blair dire à Campbell qu’elle avait mis toutes ses forces à détruire tout ce que la reine avait construit. Le fait que cette image de Diana n’apparaisse pas dans le film est tout à fait significatif. Il n’y aucun portrait direct de Diana dans le film, mais il y a des images documentaires, en particulier des extraits de son interview avec Martin Bashir. Le montage nous entraîne de l’élection de Blair à la fin août, où on voit Diana dire à Bashir : « Je ne suis pas un personnage politique. »

Diana se révèle rompue aux médias, pas spécialement intelligente et probablement comme une jeune femme plutôt névrosée. Ce qui reste de l’héritage de Diana, c’est son effort pour adapter la monarchie aux nouvelles circonstances. C’est ce que les cinéastes veulent montrer quand on voit la reine, qui regarde à nouveau l’interview de Bashir, dire : « Nous avions peut-être notre part de responsabilité. » L’usage que fait Blair de Diana, quand on considère les attaques de celle-ci contre la monarchie, apparaît tout à fait cynique — presque aussi cynique que l’usage qu’elle-même en a fait.

Néanmoins, ce que Frears et Morgan passent sous silence, c’est la façon dont Diana avait accueilli l’arrivée de Blair à Downing Street. Elle avait considéré Blair comme quelqu’un avec qui elle pouvait travailler pour assurer l’avenir de la monarchie et de l’establishment tout entier.

L’attitude intelligente et critique du film envers les institutions de l’état et de ses représentants est tout à fait heureuse. Le manque de respect envers les dépositaires de l’autorité est tout à fait sain. Néanmoins, ceci fonctionne à l’intérieur de certaines limites. Il est possible que la force et la précision de certains jeux d’acteurs et leurs retentissements nous montrent plus que les réalisateurs du film n’expliquent clairement. Par exemple, Morgan a décrit le film comme étant « essentiellement tendre et empreint d’empathie envers tous les personnages du film » et pour lui « ce film ne contient rien de méchant ni de diffamatoire. »

Ceci peut aussi aller dans la direction opposée, dans une critique globale de tout un chacun, qu’il soit ou non au pouvoir. Quand il regarde les reportages télévisés, Philip dit des foules qui pleurent la mort de Diana : « ils dorment dans la rue et ils pleurent… et ils pensent que c’est nous les fous. » Le film ne dit relativement pas grand-chose à proprement parler de l’émotion du public à l’occasion de la mort de Diana, si ce n’est en faisant allusion en passant au vide politique et moral qui existait dans la société britannique.

En l’absence d’une alternative à la conduite répugnante mise en scène dans le film, le scénariste et le réalisateur en viennent à soutenir des personnages douteux. En fin de compte, le film présente la reine comme le personnage qui s’est le mieux adaptée à ce qu’elle décrit comme un « bouleversement des valeurs ». A la fin du film, invoquant le discours du « New Labour », elle dit à Blair que quand le monde a changé « il faut… se moderniser ». De façon tout à fait ironique, le fait qu’elle fait face au changement présente la reine comme un personnage robuste et fermement ancré dans les traditions de la monarchie. Frears a dit à un journaliste, « La reine est inébranlable et a des principes, alors qu’on voit Blair manquer de principes. » Tout cela ne va pas très loin.

Partiellement peut-être, le film reflète la désillusion ressentie par beaucoup de ceux qui avaient voté pour Blair en 1997 ou de ceux qui avaient de vagues espoirs qu’un gouvernement travailliste représenterait un réel changement après des années et des années de thatchérisme. Comme dans The Deal, les réalisateurs essaient de trouver où les choses ont mal tourné. Dans la même interview, Frears présente Blair comme quelqu’un « d’extrêmement décevant ».

The Queen se termine par un avertissement à l’égard de Blair. Dans l’audience finale entre la reine et le premier ministre, la reine avertit Blair que sa popularité aussi pourrait tout d’un coup décliner, et qu’il devra à ce moment-là affronter un environnement brutalement chamboulé. C’est un moment qui en dit long, et quand on pense à l’impopularité écrasante de la guerre en Iraq en particulier, ce moment semble être un des commentaires les plus pertinents du film.

(Article original anglais paru le 7 décembre 2006) wsws.org


Mercredi 17 Janvier 2007

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