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The Jazz Ambassadors – Duke Ellington, Saddam Hussein et un chef d’orchestre clandestin : la CIA


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S’il faut choisir un mot à la mode, on dira que The Jazz Ambassadors que réalisera l’Américain Antoine Fuqua sera un film « BioPic ». Mais musical, politique, drame, historique ? Tout à la fois.

AUTEUR: Michel PORCHERON


Michel PORCHERON
Samedi 22 Décembre 2007

The Jazz Ambassadors – Duke Ellington, Saddam Hussein et un chef d’orchestre clandestin : la CIA

The Duke                                                                             Morgan Freeman

Trois bonnes nouvelles à priori : le personnage central sera le très grand Duke Ellington et son grand orchestre que l’on devrait entendre largement, et son rôle sera joué par Morgan Freeman, récompensé l'an dernier par l'Oscar du meilleur second rôle masculin pour son rôle dans Million Dollar Baby, de Clint Eastwood.

Pour le reste, le patchwork, le cocktail du film, dans l’état actuel des (premières) infos qui circulent sur le web, a de quoi intriguer.

Il sera pardonné à tout amateur de jazz qui se respecte de ne pas savoir ou d’avoir oublié que le Duke (1899-1974), dans sa tournée mondiale de 1963, avait inclus l’Irak et le Moyen-Orient. Avant de se rendre en Asie et après quelques mémorables concerts en Europe en début de cette année là.

Qu’allait donc faire Ellington entre le Tigre et l’Euphrate ? Jouer bien sûr dans la capitale irakienne quelques uns de ses superbes standards, Caravan, Mood Indigo, Take the A Train, etc…entouré de ses « pointures » habituelles dans les fameux trois rangs de pupitres. Et très probablement devant un parterre choisi, trié sur le volet.

Mais l’histoire de cette tournée se complique quelque peu quand on lit dans une livre de référence que cette tournée est organisée « pour le compte du département d’État »…(1)

Qu’allait faire dans ce micmac, dans cette embrouille le plus grand musicien et compositeur de jazz de tous les temps, déjà dans les années 60 ? (à moins que vous placiez à ce rang Louis Armstrong dans votre hit parade personnel, qui, dans tous les cas, fut le premier grand créateur dans l’histoire de cette musique). Dans ce sac d’embrouilles.

Car on n’imagine mal le département d’Etat, hier comme aujourd’hui, dans un rôle de promoteur musical, d’imprésario culturel ou de tour-operator au profit de la meilleure musique populaire savante, laquelle n’avait nul besoin d’agent artistique.

Mais profitant de l'engouement que provoque Duke Ellington, la CIA envoie des agents nullement artistiques, infiltrés dans l’entourage du chef d’orchestre pour obtenir des renseignements sur la situation en Irak, et pour la première fois…sur un certain Saddam Hussein qui a fait déjà parler de lui dans son pays. 

Ainsi dans le patchwork, on va trouver Duke Ellington, sa musique, géniale, l’Irak de 1963, la CIA, les dirigeants de Bagdad et Saddam Hussein, quelques taupes et un chef d’orchestre clandestin, forcément.    

The Jazz Ambassadors a l’ambition de relater la découverte, des années plus tard, de la connexion qui a existé entre les tournées du jazzman américain et la CIA, car elle ne s’est pas limitée à réunir des renseignements sur l’Irak, mais aussi sur des pays dits hostiles. Déjà. Ou encore puisque la CIA, comme telle, sévit depuis 1947. Le film doit étudier cette problématique. Ces tournées furent écourtées par l’assassinat de John F. Kennedy (22 novembre).

Qu’était l’Irak en 1963 ? Déjà un pays de cet « Orient compliqué ». Soutenu par les partisans de l’Egyptien Nasser et les communistes, le général Karim Kassem -- qui avait proclamé la République en 1958, à la suite d’un coup d’Etat encouragé par la CIA et qui le 14 juillet avait abouti à l’assassinat de Fayçal II et la famille royale hachémite irakienne-- est à son tour renversé le 8 février 1963 par un groupe d’officiers du parti Baas. Kassem est exécuté le 9 février. Le général Abd al-Salem Aref est proclamé président qui l’année suivante va proclamer la République démocratique et socialiste d’Irak, après avoir éliminé ses alliés bassistes dès novembre 1963. 

Et Saddam Hussein ? Malgré son jeune âge, il est né en 1937 à Tikrit, il est déjà connu pour activisme. En 1963 on sait qu’il est en Irak, après quatre ans d’exil. 

C’est en 1957 qu’il avait adhéré au Baas, le « Parti de la Renaissance Arabe socialiste », gravissant rapidement les échelons du parti. En mars 1959, il prend part à un complot qui échoue contre le régime du général Karim Kassem. Obligé de fuir, il s’exile à Damas et au Caire où il étudie le droit tout en poursuivant ses activités politiques. Il rentre en Irak en 1963, à la faveur de la prise de pouvoir du général Abd Al-Salam Aref (1963-1966). Soupçonné de comploter contre ce dernier, il est arrêté et emprisonné (1964-1966) dans le cadre d’un vaste mouvement d’éviction des dirigeants baasistes (2).

Antoine FuquaAntoine Fuqua (Pittsburg, 1966) et son scénariste Jeremy Doner mettront en scène cette époque de la vie politique irakienne. Leur synopsis devrait permettre de comprendre comment dès 1963 le futur homme fort de l’Irak (1979-2003) est déjà dans la ligne de mire de la CIA, alors qu’il n’a que 26 ans…Avec quelles intentions ? The Jazz Ambassadors est d’ores et déjà présenté comme étant le film qui apportera les réponses attendues, ainsi que sur le rôle exact du Jazz Ambassador Duke Ellington.

Le Duke est alors le plus prestigieux des jazzmen et son orchestre est toujours la quintessence de l’esthétique du big band. Certes son « âge d’or » est passé, mais il continue de fasciner et il le fera jusqu’à sa mort, plus de dix ans plus tard. Il était très probablement le seul grand musicien « exportable ». Comme l’a écrit le critique historique Frank Ténot, « il réussit à plaire à tous les peuples du monde en racontant l’histoire de son propre peuple », le peuple négro-américain.

En 1963, il écrit la musique d’un « show » My People présenté à Chicago pour l’inauguration de l’exposition « Century of Black Progress », à l’occasion du centenaire de l’abolition de l’esclavage. Cela faisait suite à quelques œuvres mémorables en faveur du peuple noir américain, comme Black Beauty, Jump for  Joy, Black Brown and Beige, ou encore la Deep South Suite. 

Jusqu’à la veille de sa mort, inlassable, infatigable, et animé d’un esprit véritablement missionnaire, Ellington a parcouru le monde, joué aussi bien dans les dancings populaires, les clubs huppés, les salles de concerts, les festivals, pour tous les publics, de toute race, étudiants, chefs d’État et amateurs de jazz (Dictionnaire du Jazz, p. 360, Ed.R. Laffont). Et devant donc aussi une salle d’Irakiens, vraisemblablement plus fanatiques d’Abd al-Salem Aref que du jazz et du grand Duke. 

L’obsession d’Ellington sera jusqu’à la fin d’être en voyage et de jouer chaque jour. Il ira en 1971 à Moscou puis en Amérique du Sud, en Extrême Orient et Océanie l’année suivante, en Afrique et en Europe encore en 1973. Hospitalisé en avril 1974, il préparait une prochaine tournée, dans les Bermudes cette fois.

Duke Ellington, enfant du ghetto noir, qui ne cessera de revendiquer ses racines dans ses œuvres eut pourtant durant la guerre du Vietnam notamment des propos réactionnaires. Ils n’ont pas empêché, comme le rappelle l’écrivain et critique Alain Gerber, un free-jazzman marxiste comme Archie Shepp de lui écrire : « Votre musique dit parfaitement la vision morale, le courage et l’implacable puissance de ressaisissement qui ont caractérisé la lutte du peuple noir pour la justice dans cette société ».

Ellington fut le premier jazzman à franchir le seuil de la Maison Blanche comme invité personnel du président des Etats- Unis (R.Nixon) et à recevoir en France la Légion d’honneur. Pour ses 70 ans, le 29 avril 1969, Ellington est reçu à la Maison-Blanche, où il reçoit la plus haute décoration américaine, La Médaille Présidentielle de la Liberté. Le 26 mai 1969 est décrété « Ellington Day » à New York. En 1973, il reçoit la Légion d’honneur des mains de l’ambassadeur de France à New York. Aux États-Unis, vingt-cinq ans après sa mort, le Duke a reçu le Prix Pulitzer, distinction qui lui avait été refusée de son vivant (1965) par l’Université de Columbia dont dépendait le prix.

« Il faut se garder de faire de lui, ajoute Alain Gerber, représentant fêté d’une musique vouée à l’humiliation, l’alibi, la créature ou l’otage de l’establishment. L’homme complexe, n’était pas dupe de la comédie qu’il jouait dès qu’il n’était plus en scène ».

Certains n’ont pas manqué de commenter déjà le choix du metteur en scène, Antoine Fuqua, plutôt habitué aux productions musclées (Training Day, qui valut à Denzel Washington l’Oscar du meilleur acteur et à son partenaire Ethan Hawke une citation à l’Oscar du meilleur second rôle masculin, Les Larmes du soleil (avec Bruce Willis et Monica Bellucci) ou encore Le Roi Arthur, produit par Jerry Bruckheimer). Les droits de The Jazz Ambassadors ont été acquis par New Line Cinema.

Morgan Freeman, talentueux et expérimenté, lui n’a jamais renié un certain engagement politique (Amistad, Bopha !...). On le voit mal s’engager dans un The Jazz Ambassadors qui ne répondrait pas à l’expectative. L’acteur souhaite par ailleurs adapter le livre de John Carlin, The Human Factor : Nelson Mandela and The Game that Changed the World. Ou comment en 1995, Nelson Mandela, récemment élu chef de l’Etat sud-africain, profita de la Coupe du Monde de Rugby qui se déroulait dans son pays, pour transformer le mouvement d’unification démocratique.

Pour l’heure, le film de Fuqua a du retard à l’allumage. Sans que l’on sache pour quelles bonnes ou mauvaises raisons. Affaire à suivre.     

 Notes

(1)- Duke Ellington, de François Billard et Gilles Tordjam, Ed. du Seuil, 1994.

(2)- On connait mieux la suite. Après son évasion, en 1966, il prépare un plan de renversement du régime, qui aboutit avec succès au coup d’État du 17 juillet 1968. Le gouvernement du général Abd al-Rahman Aref (qui avait pris la suite de son frère en 1966) est renversé et le général Hasan al-Bakr est nommé à la tête du Conseil du commandement de la révolution (CCR). Le Baas porte le général Hassan al-Bakr à la tête du pays, tandis que Saddam Hussein, un de ses cousins, est nommé vice-président du Conseil de commandement de la révolution (CCR). Au cœur d’un noyau de collaborateurs fidèles, parents pour la plupart et originaires de sa ville natale, Saddam Hussein assure sa domination sur l’appareil politique et militaire en éliminant ses rivaux politiques et en établissant le contrôle du Baas sur l’armée. Numéro deux du pays, il succède tout naturellement au général Hassan al-Bakr à la suite de son retrait politique en 1979. Saddam Hussein cumule alors les fonctions de chef de l’État, de chef suprême des forces armées, de secrétaire général du Baas et de président du CCR. Il met en place un régime autocratique et policier visant tous ses ennemis de l’intérieur comme de l’extérieur.


Source : proposé par l'auteur

Article original publié le 22 décembre 2007

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Samedi 22 Décembre 2007

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