RELIGIONS ET CROYANCES

Tenants et aboutissants du discours de Ratisbonne: Trois stratégies papales en vue de re-booster la chrétienté


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Immanuel Wallerstein
Jeudi 5 Octobre 2006

Tenants et aboutissants du discours de Ratisbonne: Trois stratégies papales en vue de re-booster la chrétienté


Immanuel Wallerstein

Traduit par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice

Le mois dernier, le Pape Benoît XVI a fait un discours dans son ancestrale université de Ratisbonne, en Allemagne. Il a inclus à ce discours un bref passage dans lequel il citait un obscur empereur byzantin du XIVème siècle, faisant une analyse hostile de l’Islam. Ce court passage a été très mal reçu dans le monde musulman. Il a provoqué des émeutes ainsi que d’innombrables condamnations. Le Pape s’est excusé – à quatre reprises, pour l’heure – mais à son grand dam, cela n’a suscité qu’un surcroît de consternation. Dans ses excuses, il n’est pas allé jusqu’où il était attendu, à savoir : dire clairement que cette évaluation de l’Islam était fondamentalement erronée. Depuis ce flop diplomatique, les analystes du monde entier débattent sur la question de savoir comment quelqu’un d’aussi intelligent que le Pape a bien pu commettre une telle « erreur ». Mais une erreur, c’en n’était peut-être pas une ? Et si cette déclaration avait été délibérée ?

Examinons la nature de l’Église Catholique Romaine. Elle existe depuis près de deux mille ans. C’est une Église qui est convaincue de détenir la vérité – tant sur Dieu que sur le rôle incontournable qui est le sien dans la recherche des fins divines. Elle croit que son rôle est d’évangéliser le monde entier, et de parvenir à un monde dans lequel toutes les personnes, sans exception, seront des Catholiques romains pratiquants.

Maintenant, examinons l’histoire de l’Église Catholique Romaine en tant qu’institution. A l’origine, c’était une Église en expansion, en ce qui concerne le nombre de ses fidèles. Elle s’est étendue, régulièrement et sans interruption, dans l’ensemble de l’Europe et dans certaines parties du Moyen-Orient, pendant près de mille ans. Puis elle a dû faire face à son premier schisme numériquement important, au Onzième siècle : celui des Églises orthodoxes orientales. Résultat : l’Église Catholique se retrouva dans une très large mesure confinée en Europe occidentale et centrale. Au XVIème siècle, l’Église fut confrontée à la Réforme protestante, qui entraîna pour elle la perte de la majeure partie de l’Europe septentrionale. Et puis, à partir du XVIIIème siècle, elle commença à perdre de plus en plus de Catholiques pratiquants, qu’elle dut abandonner à ce qu’elle considérait comme un cancer : le cancer de la laïcité et de la libre-pensée, qui gagnait l’Europe.

Dans l’après-guerre, le nombre de catholiques pratiquants dans l’ensemble de l’Europe a chuté de manière spectaculaire, en raison de la diffusion de valeurs laïques. Non seulement les catholiques n’assistaient plus à la messe dans des pays dont la majorité des habitants étaient théoriquement catholiques, comme l’Italie, l’Espagne, la France, la Belgique, l’Autriche, l’Irlande, le Québec – mais les vocations à la prêtrise chutèrent, elles aussi, de manière préoccupante. Cela fut aussi le cas, mais dans une moindre mesure, dans une Amérique latine très majoritairement catholique, où, toutefois, l’Église commença à perdre un peu de terrain face au Protestantisme évangélique. D’une manière générale, cependant, dans l’ensemble des pays du Sud, le nombre des fidèles s’accroissait, sous les effets conjugués d’une natalité plus élevée qu’en Europe et d’une séduction moins forte de la laïcité. Partant, l’Église n’était désormais plus principalement européenne ; elle commençait à conquérir de plus en plus de fidèles, globalement, dans le Sud de notre planète.

Le problème de l’Église catholique n’est nullement que ses fidèles se seraient convertis à d’autres religions. En effet, les catholiques qui quittaient l’Église ne se convertissaient ni à l’Islam, ni au judaïsme, ni au bouddhisme… Pas plus d’ailleurs, qu’à l’inverse, des musulmans, des juifs et des bouddhistes ne se convertissaient au catholicisme. Les problèmes organisationnels de l’Église concernaient très majoritairement le monde chrétien. La question qui, depuis 1945, se pose à l’Église est celle de savoir de quelle manière réagir à cette transformation organisationnelle soudaine et massive. On a assisté à trois stratégies papales successives différentes entre elles, pour revigorer la position de l’Église catholique : celles des Papes Jean XXIII, Jean-Paul II et Benoît XVI.

Jean XXIII en a appelé à un aggiornamento de l’Église, utilisant un mot italien qui signifie : « mise au goût du jour ». Le Concile œcuménique qu’il réunit, Vatican II, apporta beaucoup de changements à la pratique de l’Église : une vision plus souple du salut en dehors de l’Église ; une liturgie moins basée sur l’utilisation du latin ; un rôle accru pour la collégialité des évêques. Ces changements semblèrent à première vue destinés à répondre aux critiques tant implicites qu’explicites des catholiques, en gros, européens, qui désiraient que l’Église soit moins coupée des valeurs occidentales de l’époque. Vatican II coïncidait, dans le temps, avec la montée de ce qu’on appela la théologie de la libération, au sein de l’Église, en particulier en Amérique du Sud. Celle-ci semblait avoir pour objectif de démentir l’opinion que l’Église aurait eu un faible pour des positions politiques ultra-conservatrices.

Il y eu beaucoup de critiques, de l’intérieur de l’Église, d’aucuns jugeant que ces réformes « allaient trop loin ». Jean-Paul II remit l’accent sur les valeurs catholiques traditionnelles en matière de sexualité, sur le rôle des femmes dans l’Église et sur la subordination des évêque au Pape. Il attaqua la théologie la libération et remplaça les évêques réformistes dans l’ensemble du monde européen par des évêques plus traditionalistes. Sa stratégie de renouveau semblait se focaliser sur les potentialités qu’avait l’Église dans l’hémisphère Sud. Pour cette raison, il mit l’accent d’une manière tout à fait inusitée sur le dialogue avec les autres religions. Un des résultats escomptés étant, semblait-il penser, que cela permettrait un accès accru, pour l’Église, aux régions non-européennes.

Quant au Pape actuel, Benoît XVI, il a manifestement une troisième vision des choses, encore différente. Il est sur la ligne de Jean-Paul II en ce qui concerne la nécessité de mettre un frein à l’aggiornamento. Mais il n’est pas d’accord avec l’idée que l’avenir de l’Église dépendrait fondamentalement du dialogue entre les religions. Sa stratégie se focalise sur la reconquête des bases traditionnelles de l’Église, à savoir : ses racines européennes. Le discours qu’il a prononcé à Ratisbonne, c’est, fondamentalement, une attaque contre l’esprit séculier européen, et aussi un plaidoyer ardent pour la remise au goût du jour d’une doctrine et d’une pratique catholiques « à tire-larigot » en Europe.

Et ceci est parfaitement cohérent avec ses critiques précédentes sur l’éventualité de l’admission de la Turquie au sein de l’Union européenne, ainsi qu’avec son insistance – non couronnée de succès – sur le fait que la constitution de ladite Union inclût une référence explicite au rôle historique fondamental joué par le christianisme en Europe. Dans une telle perspective, le recours à un jugement anti-musulman d’un Empereur byzantin tombe à point nommé. On peut y voir une façon de consolider l’Europe contre un ennemi extérieur, et partant, d’encourager tous les Européens à mettre en valeur leurs racines chrétiennes. [Dans un jeu de billard à deux bandes,] le Pape semble bien avoir pris - en toute connaissance de cause – le risque de se mettre l’Islam à dos, à seule fin de consolider une base européenne chancelante…

Trois stratégies successives, bien différenciées, donc : 1) aggiornamento ; 2) expansion vers l’hémisphère Sud facilitée par l’œcuménisme et 3) consolidation d’une base européenne en recourant à des valeurs catholiques traditionnelles…

Laquelle des trois – si, toutefois, il y en a une – portera-t-elle ses fruits, dans le siècle commençant ?




Commentary, n° 194, 1er octobre 2006
© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Le chargement, la transmission par courrier électronique, via e-mail ou autres moyens, sont autorisés, à condition que le texte de l’analyse demeure intact et que l’indication du copyright figure dûment.
Ces commentaires, publiés bi-hebdomadairement, entendent être des réflexions sur la scène mondiale contemporaine, vue sous l’angle non pas des gros titres de la presse du jour, mais à plus long terme.

Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l'intégrité et d'en mentionner sources et auteurs.


Jeudi 5 Octobre 2006


Commentaires

1.Posté par Laïd DOUANE le 06/10/2006 19:30 | Alerter
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Salut Daniel,
Cet homme n’est pas seulement courageux mais d’une audace incomparable. Un homme comme ça, on n’en parle pas. On le jette aux oubliettes et on l’enterre hors de la terre. On fait de lui un mort vivant jusqu’à ce qu’il cherche lui-même à mourir de harcèlement. A ce moment-là, on sort un carton jaune et on lui interdit de mourir comme le stipule la loi française. Reudeker ? Qui est ce qui a dit qu’il n’est pas la fabrication du sionisme ? Selman Rochdi, c’est quoi ? Peut-il être un homme courageux ? Et puis ce qui me sidère, c’est l’attitude de l’état français. Israël Adam livré à lui-même parce qu’il converti au christianisme alors que Reudeker « doit être protégé » parce qu’il est sioniste. Je présume que personne n’a menacé ce Reudeker et qu’Israël Adam vit sous la menace. Le premier, une fripouille qui joue le jeu des sionistes à des fins que nous connaissons tous : Menacer les Juifs pour qu’ils rejoignent Israël et augmenter la pression sur les Musulmans !! Le second, on le jette aux oubliettes pour servir de leçon aux Juifs sincères ! Dans tout ça, la désinformation va s’amplifier et la presse sioniste va lancer sa machine à fabriquer des sous. Je présume que Reudeker a préparé un paquet d’ouvrage !
Oui Daniel, je connais la chansonnette : Dans quelques semaines, il y aura des Raffles un peu partout en France dans les milieux de la « racaille » ! En fait la racaille dont a parlé Sarko, c’est notre équipe qui gagne. Celle qui nous fait rappeler les années de braises 1954-1962 ! Enfin milles tozz à ceux qui ne nous aiment pas !

2.Posté par Laïd DOUANE le 06/10/2006 19:44 | Alerter
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Excusez moi! J'ai posté là où il n fallait pas!

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