RELIGIONS ET CROYANCES

Spécial Pourim - D’Esther à Birkenau, d’Esther à l’AIPAC


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Gilad Atzmon, mars 2007

Traduit par Fausto Giudice


Gilad Atzmon
Mardi 6 Mars 2007

Spécial Pourim - D’Esther à Birkenau, d’Esther à l’AIPAC
Le 14 Adar 5767, c’est-à-dire le 4 mars 2007, les juifs ont fêté la fête de Pourim, qui est la plus joyeuse du calendrier juif. Or cette fête célèbre un curieux événement : le massacre par les juifs de Babylone de dizaines de milliers de Persans, suite à l’échec d’un complot monté contre eux par le Premier ministre Haman, qui fut pendu en lieu et place de Mordechaï, le cousin de la reine Esther. Aujourd’hui, Haman est, aux yeux de nombreux juifs, incarné par Ahmadinejad. Qui est la nouvelle Esther, qui est le nouveau Mordechaï ? Comment comprendre le Livre d’Esther ?
Gilad Atzmon nous offre à l’occasion de ces lendemains de Pourim une analyse percutante de ce qu’il appelle, avec bien d’autres auteurs, la religion de l’Holocauste. Le traducteur souhaite aux lecteurs autant de plaisir à la lecture de ce texte lumineux qu’il en a pris à le traduire. Quelques remarques : j’ai choisi de traduire l’adjectif « exilic » par « exilaire » ou « de l’exil » ; pour le mot « jewry », qui n’a aucune connotation péjoratove en anglais j’ai préféré « communauté juive » au terme trop connoté péjorativement de « juiverie » ; le terme « émigré » existe en anglais, où il est entré au moment de l’exil à Londres des nobles fuyant la révolution française.




Ben Heine, Tlaxcala



« Dans certains contextes, la mémoire peut être subversive ; dans d’autres elle peut assurer le statu quo. Quand des individus et des communautés sont investis de mémoire comme forme d’identité et de spécificité, d’autres souffrances menacent alors de déplacer le caractère central de notre expérience. Au lieu d’être un pont de solidarité envers d’autres, qui sont en train de souffrir présentement, la souffrance passée peut devenir un insigne d’honneur, qui nous protège contre les défis qui se présentent à nous. Alors, notre témoignage, pourtant puissant à l’origine, puisque posant des questions sur Dieu et le pouvoir, se dilue, peut être perçu comme fallacieux, tiré par les cheveux, et même sciemment. Une industrie se constitue autour de vous, qui vous honore mais qui, en même temps, utilise votre témoignage à des fins qui vous sont étrangères. À la fin, il en résulte une confusion, à l’extérieur comme à l’intérieur, si bien que le témoin lui-même ne peut plus faire de différence entre le monde d’interprétation qu’il a contribué à articuler et le monde qui, désormais, s’exprime en son nom. Est-ce cela, qui est advenu à Wiesel, ou bien l’analyse de Finkelstein, autrement plus acerbe, est-elle juste ? » [1]



‘Judaïté’ est un terme plutôt large. Il désigne une culture aux multiples facettes, divers groupes humains distincts, diverses croyances, des camps politiques opposés, des classes sociales différentes et des groupes ethniques diversifiés. Néanmoins, le lien entre les très nombreuses personnes qui se trouvent s’identifier elles-mêmes comme juives ne manque pas d’intriguer. Dans les paragraphes qui suivent, je tenterai d’approfondir la recherche sur la notion de judaïté. Je m’efforcerai de débusquer le lien collectif, intellectuel, spirituel et mythologique, qui fait de la judaïté une identité puissante.



De toute évidence, la judaïté n’est ni une catégorie raciale, ni une catégorie ethnique. Bien que l’identité juive soit racialement et ethniquement orientée, le peuple juif ne constitue pas un groupe homogène. Il n’y a ni continuum racial, ni continuum ethnique. La judaïté peut être considérée par d’aucuns comme un prolongement du judaïsme. J’ai personnellement tendance à penser que ça n’est pas non plus forcément le cas. Bien que la judaïté comporte certains éléments fondamentaux du judaïsme, elle n’est pas le judaïsme et elle en diffère même de manière catégorique. De plus, comme nous le savons, beaucoup de ceux qui se définissent fièrement comme juifs connaissent très mal le judaïsme ; nombre d’entre eux sont athées, non-religieux, voire même rejettent ouvertement le judaïsme ou toute autre religion. Beaucoup de ces juifs qui s’opposent au judaïsme se trouvent conserver leur identité juive et en être extrêmement fiers [2]. Cette opposition au judaïsme inclut bien évidemment le sionisme (du moins dans sa version précoce), mais elle constitue aussi pour une bonne part la base de l’antisionisme juif socialiste.


Bien que la judaïté diffère du judaïsme, on n’en reste pas moins fondé à s’interroger sur ce qui la constitue exactement : s’agit-il d’une nouvelle forme de religion, d’une idéologie ou tout simplement d’un ‘état d’esprit’ ?


Si la judaïté est effectivement une religion, il faudra alors poser les question suivantes : « quel genre de religion est-ce ? », « quelles sont ses implications ? », « en quoi ses adeptes croient-ils ? » S’il s’agit d’une religion, on est fondé à se demander s’il est possible d’en divorcer au moins aussi facilement qu’il est possible de quitter le judaïsme, le christianisme ou l’islam.


Si la judaïté est une idéologie, alors les questions à poser sont celles-ci : « en quoi consiste cette idéologie ? », « forme-t-elle un discours ? », « ce discours est-il monolithique ? » ; « dessine-t-il un nouvel ordre mondial ? », « vise-t-il la paix ou la violence ? » ; « véhicule-t-il un message universel à l’humanité, ou n’est-il qu’une énième manifestation de quelques préceptes tribaux ? »


Si la judaïté est un état d’esprit, alors la question à poser est celle de savoir si cet état d’esprit est rationnel ou irrationnel. Ressort-il de l’exprimable ou plutôt de l’ineffable ?


À ce point de mon exposé, permettez-moi de suggérer d’envisager la possibilité infime que la judaïté soit une sorte d’hybride étrange, c’est-à-dire qu’elle puisse être toutes ces choses en une : à la fois une religion, une idéologie, et un état d’esprit.




La Religion de l’Holocauste



« Le philosophe –– Yeshayahu Leibowitz, qui était un juif orthodoxe pratiquant, m’a dit, un jour : « La religion juive est morte il y a deux siècles. Désormais, plus rien n’unifie les juifs du monde entier, à part l’Holocauste » (cité par Uri Avnery [3]).


Le philosophe Yeshayahu Leibowitz, professeur à l’Université Hébraïque de Jérusalem né à Riga, fut sans doute le premier à suggérer l’idée que l’Holocauste était devenu la nouvelle religion juive. L’ « Holocauste » est bien plus qu’un récit historique, il contient de fait la plupart des éléments essentiels d’une religion éléments : il a ses prêtres (Simon Wiesenthal, Elie Weisel, Deborah Lipstadt, etc.) et ses prophètes (Shimon Peres, Benjamin Nethanyahu et ceux qui mettent en garde contre le judéicide iranien à venir). Il a ses commandements et ses dogmes : (« plus jamais ça » ; « six millions » etc.). Il a ses rituels (journées commémoratives, pèlerinages à Auschwitz etc.). Il établit son ordre de symboles ésotériques (kapo, chambre à gaz, cheminées, poussière, Musselmann [mot de l’argot des camps de concentration de Birkenau et Majdanek formé à partir du mot allemand pour « musulman » et désignant les détenus prostrés en état d’apathie à cause de l’épuisement, NdT]) etc. Il a ses autels et ses temples (Yad Vashem, le Musée de l’Holocauste, et maintenant l’ONU !). Si cela ne suffit pas, la religion de l’Holocauste est, aussi maintenue en vie par un réseau économique massif et des infrastructures financières mondiales (Industrie de l’Holocauste d’après Norman Finkelstein). Plus intéressant encore, la religion de l’Holocauste est assez cohérente pour définir les nouveaux « antéchrists » (les Négateurs) et elle est assez puissante pour pouvoir les persécuter (Lois contre la négation de l’Holocauste).


Des érudits critiques qui contestent la notion de « religion de l’Holocauste » suggèrent que bien que la nouvelle religion émergente conserve bien des traits d’une religion organisée, elle n’invente toutefois pas de Dieu externe vers lequel se tourner pour l’adorer ou l’aimer. Je suis on ne peut plus d’accord. J’insiste là-dessus : la religion de l’Holocauste incorpore l’essence de la vision du monde libérale démocratique. Elle est là pour offrir une nouvelle forme de dévotion. Elle a fait de l’amour de soi une croyance dogmatique, dans laquelle l’adepte observant ne fait que s’adorer lui-même. Dans la nouvelle religion, c’est « le Juif » qu’adorent les juifs. Il n’est question que de « moi, moi, moi» ; ce sujet d’une infinie souffrance, qui fait de cette souffrance une rédemption.


Cependant, les intellectuels juifs, en Israël et en-dehors d’Israël, qui admettent l’observation de Leibowitz ne sont pas peu nombreux. Parmi eux, Marc Ellis, un éminent théologien juif qui suggère une plongée extrêmement révélatrice dans la dialectique de la nouvelle religion. « La théologie de l’Holocauste », dit Ellis, « livre trois thèmes qui sont dans une tension dialectique : souffrance et renforcement du pouvoir ; innocence et rédemption ; spécificité et normalisation. » [4]


Bien que la religion de l’Holocausten’ait pas remplacé le judaïsme, elle a conféré à la judaïté une signification nouvelle. Elle instaure un narratif juif contemporain, qui situe le sujet juif dans un projet juif. Elle alloue au juif un rôle central, au sein de son propre univers autocentré. La ‘victime’ et l’ ‘innocent’ sont en marche vers la « rédemption » et la « prise de pouvoir ». Dieu est manifestement hors-jeu , il est viré, il a échoué dans sa mission historique, car il n’était pas là quand il aurait du sauver les juifs. Dans la nouvelle religion, le Juif devient le « nouveau Dieu ‘des juifs’ », il n’est jamais question que du juif se rachetant lui-même.


L’adepte juif de la religion de l’Holocauste idéalise sa condition existentielle. Puis il pose le cadre d’une future lutte pour la reconnaissance. Pour l’adepte sioniste de la nouvelle religion, les implications semblent être relativement durables. Il n’a d’autre mission que de « shleper » [néologisme français venant du yiddish shlepn, entré dans la langue anglaise et signifiant « tirer, traîner, se coltiner, voyager ». Schlepping signifie "transfert", "grand voyage", mais en argot new-yorkais aussi … shopping. Un shlepp est aussi un idiot... NdT] l’entièreté de la communauté juive mondiale vers Sion, au détriment du peuple indigène palestinien. Pour le juif socialiste, le projet est légèrement plus compliqué. Pour lui, la rédemption signifie l’instauration d’un nouvel ordre mondial, à savoir un havre socialiste. Un monde dominé par une politique dogmatique au nom de la classe ouvrière, dans laquelle le juifs ne sont rien d’autre qu’une minorité parmi beaucoup d’autres. Pour l’adepte humaniste, la religion de l’Holocauste signifie que les juifs doivent se placer de manière générale au premier rang du combat contre le racisme, l’oppression et le mal. Bien que cela semble prometteur, cela s’avère problématique, pour des raisons évidentes. Dans l’ordre mondial tel qu’il est de nos jours, ce sont Israël et l’Amérique qui se trouvent figurer au rang des principales puissances maléfiques oppressives ; attendre des juifs qu’ils soient au premier rang du combat humaniste, cela revient à les faire se battre contre leurs frères et contre l’unique superpuissance qui les soutienne. Il est toutefois particulièrement évident que les trois Églises de l’Holocauste assignent toutes aux juifs un projet majeur ayant des implication planétaires.



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Comme nous pouvons le voir, l’Holocauste fnctionne comme un interface idéologique. Il fournit à son adepte un logos. Au niveau de la conscience, il suggère une vision purement analytique du passé et du présent et va même plus loin : il définit aussi le combat à venir. Il définit la vision d’un avenir juif. Néanmoins, par voie de conséquence, il remplit l’inconscient du sujet juif avec motif suprême d’angoisse : la destruction du « Je »


Inutile de préciser qu’une foi stimulant la conscience (Idéologie) et guidant l’inconscient (Esprit) est une excellente recette pour une religion triomphante. Ce lien structurel entre l’idéologie et l’esprit est fondamental dans la tradition judaïque. La relation entre la clarté juridique de la Halakah (l’idéologie) et le mystère qui entoure Jéhovah, voire même la Kabala (l’esprit) font du judaïsme un tout, un univers en soi. Le bolchévisme - en tant que mouvement de masse, non en tant que théorie politique - est construit sur la même structure, alliant la lucidité du matérialisme pseudo-scientifique à la crainte de l’appétit capitaliste. La politique néoconservatrice de la peur consiste essentiellement à enfermer le sujet dans le chiasme entre l’évidence clinique inventée des AMD (armes de destruction massive) et la peur indicible de la « terreur à venir ».


Ce lien fort entre conscient et inconscient évoque la notion de « réel » chez Lacan. Le « réel » est ce qui ne peut être symbolisé, qui ne peut être exprimé au moyen de mots. Le réel, c’est l’ « inexprimable », l’inaccessible. Pour reprendre l’expression de Zizek, « le réel est impossible », « le réel, c’est le trauma ». C’est néanmoins ce trauma qui configure l’ordre symbolique. C’est le trauma qui donne forme à notre réalité.


Le modèle lacanien s’applique parfaitement à la religion de l’Holocauste. Son noyau spirituel est profondément enraciné dans le domaine de l’inexprimable. Ce qu’elle prêche nous enseigne à voir une menace en toute chose. On a là la conjonction suprême entre l’idéologie et l’esprit qui s’est matérialisée en un pur pragmatisme.


Il est assez intéressant de constater que la religion de l’Holocauste va bien au-delà du discours juif à usage interne. De fait, la nouvelle religion opère à la manière d’une mission. Elle dresse des autels dans des pays lointains. Comme nous pouvons le voir, cette religion émergente est d’ores et déjà en train de devenir un nouvel ordre mondial. C’est l’Holocauste qui est désormais utilisé, comme alibi pour vitrifier l’Iran [5]. Sans aucun doute, la religion juive sert le discours politique juif, tant de droite que de gauche, mais elle interpelle tout aussi bien les Goys, en particulier ceux qui sont engagés dans des tueries impitoyables « au nom de la liberté » [6]. Dans une certaine mesure, nous sommes tous assujettis à cette religion ; certains parmi nous sont des adorateurs, d’autres lui sont simplement assujettis. Très significativement, ceux qui nient l’Holocauste sont eux-mêmes en butte aux sévices des grands prêtres de cette religion. La religion de l’Holocauste représente le « Réel » occidental. Nous n’avons pas le droit d’y toucher, ni même de jeter un regard sous ses jupes. D’une manière très semblable aux Israélites, auxquels il est permis d’obéir à leur Dieu, mais jamais de le remettre en question.



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Les érudits qui s’adonnent à l’étude de la religion de l’Holocauste (théologie, idéologie et historicité) s’occupent principalement de ses formulations structurales, de ses significations, de sa rhétorique et de son interprétation historique. Certains recherchent la dialectique théologique (Marc Ellis), d’autres formulent les commandements (Adi Ofir), d’autres encore apprennent son évolution historique (Lenni Brenner), d’autres enfin en dénoncent la structure financière (Finkelstein). Il faut noter la plupart des chercheurs qui étudient la question de l’Holocauste ont à faire avec une série d’événements survenus entre 1933 et 1945. La plupart des universitaires qui s’en chargent sont eux-mêmes des adorateurs orthodoxes pratiquants (de la nouvelle religion). Même s’ils peuvent critiquer divers aspects de l’exploitation de l’Holocauste, ils reconnaissent tous le caractère véridique du judéicide nazi, ses interprétations dominantes et ses implications. La plupart des chercheurs, sinon tous, ne remettent aucunement en question le narratif sioniste, à savoir le judéicide nazi, bien qu’ils soient nombreux à être critiques de la manière dont des institutions tant juives que sionistes utilisent l’Holocauste.


Même si certains d’entre eux contestent les chiffres (Shraga Elam) et si d’autres remettent en cause la validité de la mémoire (Ellis, Finkelstein), aucun ne s’aventure jusqu’au révisionnisme ; aucun spécialiste de la religion de l’Holocauste n’ose engager un dialogue avec ceux qu’on appelle les « négationnistes » afin de discuter de leur vision des événements ou d’une quelconque recherche révisionniste.


Bien plus intéressant encore est le fait qu’aucun des spécialistes de la religion de l’Holocauste n’a jugé bon de dépenser la moindre énergie à étudier le rôle joué par l’Holocauste à l’intérieur du continuum juif dans la longue durée. Ici, j’affirmer que la religion de l’Holocauste était déjà bien établie, bien longtemps avant la Solution Finale (1942), bien avant la Nuit de Cristal (1938)], bien avant les Lois de Nuremberg (1936), bien avant que la première loi anti-juive eut été édictée par l’Allemagne nazie, bien avant que le Congrès juif américain ait déclaré une guerre financière contre l’Allemagne nazie (1933) et, même, bien avant la naissance d’Hitler (1889). La religion de l’Holocauste est probablement aussi vieille que les juifs.



Archétypes juifs


Dans un précédent article, j’ai défini la notion de « Syndrome de Stress Pré-Traumatique » [SSPT] [Pre-Traumatic Stress Disorder (Pre-TSD)] [7]. Dans ce syndrome, le stress résulte d’un épisode fantasmatique imaginaire mis en scène dans le futur, un événement qui n’a jamais eu lieu. Contrairement au Syndrome de Stress Post-Traumatique, dans lequel le stress survient en réaction à un événement qui a eu (ou a pu avoir) lieu dans le passé, dans l’état de SSPT, le stress résulte d’un événement potentiel imaginaire. Dans le SSPT, une illusion anticipe les conditions dans lesquelles le fantasme d’une terreur future façonne la réalité présente.


Apparemment, la dialectique de la peur domine l’existence juive, également, en tant que disposition mentale, depuis bien plus longtemps que nous sommes prêts à l’admettre. Bien que la peur soit politiquement exploitée par les dirigeants communautaires juifs depuis les tous premiers jours de l’émancipation, la dialectique de la peur est bien plus ancienne que l’histoire juive moderne. De fait, c’est l’héritage du Tanach (la Bible hébraïque) qui sert à mettre le juif dans un état pré-traumatique. C’est la Bible hébraïque qui installe un cadre binaire innocence / souffrance et persécution / renforcement du pouvoir. Plus précisément, la peur du judéicide est intimement mêlée à l’esprit juif, à la culture et à la littérature juives.


Je dirais ici que la religion de l’Holocauste a servi à transformer les anciens Israélites en juifs.


L’anthropologue américain Glenn Bowman, spécialisé dans l’étude des identités en exil, offre un aperçu crucial du sujet de la peur et de sa contribution au thème de la politique identitaire. « L’antagonisme », explique Bowman, « est fondamental au processus de fétichisation sous-jacent à l’identité, parce que l’on a précisément tendance à parler de qui l’on est ou de ce que l’on est, au moment où cet être semble menacé. Je commence à me nommer moi-même comme telle ou telle personne, ou tel ou tel représentant d’une communauté imaginée, dès lors que quelque chose semble menacer ou rejeter l’être que le nom prononcé par moi représente. Les termes identitaires entre en usage justement au moment où, pour une raison ou une autre, on en vient à ressentir le fait que ces termes désignent un être ou une entité pour lesquels il faut se battre, afin de les défendre. » [8]


En bref ; Bowman souligne que c’est la peur qui cristallise la notion d’identité. Cependant, une fois que la peur a mûri pour atteindre le stade d’un stress collectif pré-traumatique, l’identité se reforme d’elle-même. Pour ce qui est du peuple juif, c’est la Bible qui sert à installer les juifs dans un état de SSPT. C’est la Bible qui la première instille la peur d’un judéicide.



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De plus en plus de chercheurs contestent désormais l’historicité de la Bible. Niels Lechme, dans « Les Cananéens et leur terre » [The Canaanites and Their Land], affirme que la Bible, dans sa majorité, a été « écrite après l’Exil (des juifs) à Babylone » et que ces écrits remettent en forme (et, dans une large mesure, inventent purement et simplement) l’histoire israélite précédente de façon à ce qu’elle reflète et réitère les expériences de ceux qui revenaient de leur exil babylonien. » [9]


Autrement dit, la Bible, écrite par des rapatriés, incorpore dans un récit historique une partie de l’idéologie pure et dure de l’exil. De manière très semblable aux premiers idéologues sionistes, qui voyaient dans l’assimilation des juifs une menace de mort , « les communautés qui s’étaient rassemblées sous la houlette des prêtres de Yahvé (à l’époque de l’exil babylonien) voyaient dans l’assimilation et l’apostasie non seulement une mort sociale pour eux-mêmes, en tant que Judéens, mais même une tentative de déicide. Ils résolurent d’affirmer une fidélité absolue et exclusive à Yahvé, dont ils étaient certains qu’il les ramènerait sur les terres dont ils avaient été chassés. La pureté du sang, prescrite en tant que moyen permettant de préserver les frontières de la communauté nationale, interdit dès lors les mariages mixtes avec les autres communautés les entourant. Ils instaurèrent également une série de rituels exclusivistes qui les distinguaient de leurs voisins ; ces rituels comportaient non seulement un ersatz de l’adoration dans le Temple, mais aussi un calendrier distinct qui leur permettait de vivre de manière rituelle dans un cadre temporel différent de celui des communautés avec lesquelles ils partageaient l’espace. Tous ces dispositifs diacritiques servaient à signaler les différences et à les maintenir, mais ne les empêchaient nullement de commercer avec ces peuples, activité indispensable pour subsister parmi les Babyloniens. »


L’examen de la lecture spectaculaire que Bowman et Lechme font de la Bible et du narratif judaïque en tant qu’une manifestation d’identité en exil et à la marge peut expliquer le fait que la judaïté soit florissante, dans l’exil, mais qu’elle perde sa fougue une fois qu’elle devient une aventure domestique. Si la judaïté est bien, en effet, centrée sur une idéologie de survie collective d’émigrés, alors, ses adeptes devraient prospérer dans l’Exil. Toutefois, ce qui maintient l’identité collective juive, c’est la peur. Semblable à la religion de l’Holocauste, la judaïté installe la peur du judéicide au cœur de la psyché juive, mais elle offre également les mesures spirituelles, idéologiques et pragmatiques pour traiter cette peur.




Le Livre d’Esther


Le Livre d’Esther est un récit biblique qui sert de fondement à la fête de Pourim, laquelle est probablement la plus joyeuse des festivités juives. Ce livre relate une tentative de judéicide, mais il raconte aussi une histoire dans laquelle des juifs réussissent à changer leur destin. Dans ce livre, les juifs réussissent non seulement à se sauver, mais même à se venger.


Le récit se situe dans la troisième année du règne du roi Ahasuerus, l’Empereur de Perse généralement identifié à Xerxès Premier. C’est l’histoire d’un complot de palais, d’une tentative de judéicide et d’une belle et courageuse reine juive (Esther), qui réussit à sauver le peuple juif in extremis.


Dans cette histoire, le roi Ahasuerus est l’époux de Vashti, qu’il répudie après qu’elle a refusé son exigence de la visiter durant banquet. Esther a été sélectionnée parmi les candidates pour devenir la nouvelle épouse d’Ahasuerus. Tandis que l’histoire se déroule, Haman, le Premier ministre d’Ahasuerus, est en train de comploterpour obtenir du roi qu’il massacre tous les juifs, sans savoir qu’Esther est elle-même juive. Dans l’histoire, Esther, en compagnie de son cousin Mordechaï, sauve la mise à son peuple. Au péril de sa propre vie, Esther avertit en effet Ahasuerus du complot anti-juif ourdi par Haman. Haman et son fils sont pendus à la potence de 25 mètres de haut qu’il avait originellement fait ériger à l’intention pour le cousin Mordechaï. Et, comme il se doit, Mordechaï prend la place d’Haman et devient le nouveau Premier ministre… L’édit proclamé par Ahasuerus décrétant l’élimination des juifs ne peut être révoqué ; aussi Mordechaï émét-il un nouvel édit, autorisant les juifs à s’armer et à tuer leurs ennemis, ce qu’ils font.


La morale de cette histoire est très claire. Si les juifs veulent survivre, ils ont intérêt à s’infiltrer dans les corridors du pouvoir. Avec Esther, Mordechaï et Pourim présents à l’esprit, l’AIPAC et la notion de « pouvoir juif » semblent l’incarnation d’une profonde idéologie biblique et culturelle.


Mais il y a ici un rebondissement intéressant. Bien que cette histoire soit présentée comme un récit historique, l’exactitude historique du Livre d’Esther est largement remise en cause par la plupart des biblistes contemporains. C’est dans une très large mesure l’absence de corroboration claire de l’un quelconque des détails de l’histoire relatée dans le Livre d’Esther avec ce que l’on connaît de l’Histoire de la Perse à partir des sources classiques qui a conduit beaucoup de spécialistes à la conclusion que ce récit est en très grande partie, sinon totalement, une fiction.


Autrement dit, bien que la morale soit claire, le génocide envisagé est fictif. Apparemment, le Livre d’Esther installe ses adeptes dans un Syndrome de Stress Pré-Traumatique collectif. Il fait d’un fantasme de destruction une idéologie de la survie. Et, de fait, d’aucuns voient dans cette histoire une allégorie de juifs parfaitement assimilés, qui découvrent qu’ils sont en butte à l’antisémitisme, mais qui sont aussi en position de sauver leur peau, ainsi que celle de leurs coreligionnaires juifs.


Les propos de Bowman peuvent ici nous écalirer. Le Livre d’Esther a pour finalité de former l’identité en exil. Il sert à implanter le stress existentiel ; il introduit la religion de l’Holocauste. Il crée les conditions qui feront de l’Holocauste une réalité.


De manière très intéressante, le Livre d’Esther (dans sa version hébraïque) est un des deux seuls livres de la Bible qui ne mentionnent jamais Dieu directement (l’autre étant le Cantique des Cantiques). Dans le Livre d’Esther, ce sont les juifs qui croient en eux-mêmes, en leur propre pouvoir, en leur caractère unique, en leur nature sophistiquée, en leur capacité à conspirer, à leur habileté à prendre le contrôle de royaumes entiers, à leur capacité à assurer leur propre salut. Le Livre d’Esther ne traite que d’une seule chose : la prise de pouvoir et les juifs qui croient en leur propre puissance.




De Pourim à Birkenau



Dans un article intitulé : « Une leçon de Pourim : Faire du lobbying contre le génocide. Hier et aujourd’hui » [10][A Purim Lesson : Lobbying Against Genocide, Then and Now], le Dr. Rafael Medoff partage avec ses lecteurs ce qu’il considère être la leçon transmise aux juifs en héritage par le Livre d’Esther. Pour être plus précis, c’est l’art du lobbying qu’Esther et Mordechaï sont chargés de nous enseigner. « La fête de Pourim », écrit Medoff, « célèbre l’effort couronné de succès de juifs éminents, dans le Capitole ( !, NdT) de la Perse antique, pour empêcher un génocide contre le peuple juif. » Mais Medoff ne s’en tient pas là. Cet exercice de ce que d’aucuns appellent « le pouvoir juif » a été repris et mené à bien par des juifs émancipés contemporains : « Ce qui est peu connu, c’est qu’un effort de lobbying comparable a eu lieu à l’époque moderne – à Washington, D.C., au moment de l’apogée de l’Holocauste ».


Dans cet article, Medoff explore les similarités entre le lobbying déployé par Esther en Perse et le lobbying de ses frères contemporains à l’intérieur de l’administration de Franklin Delano Roosevelt, en pleine Seconde guerre mondiale. « L’Esther du Washington des années 1940 était Henry Morgenthau Junior », dit Medoff, « un riche juif assimilé d’ascendance allemande, qui (comme l’a plus tard raconté son propre fils) était particulièrement soucieux d’être considéré comme « un Américain à 100 % ». Cachant sa judaïté, Morghenthau s’éleva, progressivement, passant du rôle d’ami et conseiller de Roosevelt à la fonction de Secrétaire d’État au Trésor. »


Manifestement, Medoff a aussi identifié un moderne Mordechaï en la personne d’ « un jeune émissaire sioniste venu de Jérusalem, Peter Bergson (de son vrai nom Hillel Kook), qui prit la tête d’une série de campagnes de protestation visant à pousser les USA à sauver des juifs fuyant l’Allemagne hitlérienne. Les annonces publicitaires publiées dans la presse et les rassemblements publics organisés par le groupe de Bergson, suscitèrent une prise de conscience publique sur – en particulier après qu’il eut organisé une marche de plus de quatre cents rabbins jusqu’aux grilles de l’entrée principale de la Maison Blanche, juste avant le Yom Kippour, en 1943. »


La lecture que fait Medoff du Livre d’Esther nous permet de nous faire une idée très claire du code interne de la dynamique de survie du peuple juif, dans lequel l’assimilée (Esther) et le juif observant (Mordechaï) unissent leurs forces, avec en tête des intérêts de toute évidence judéocentrés.


Selon Medoff, les similarités sont effectivement choquantes. « La pression de Mordechaï finit par convaincre Esther d’aller chez le roi ; la pression de ses assistants sur Morgenthau finirent par le convaincre d’aller trouver le président, armé d’un rapport explosif de dix-huit pages, qu’ils intitulèrent : « Rapport au Secrétariat concernant l’assentiment du gouvernement au meurtre des juifs ».


Le Dr. Medoff peut maintenant tirer ses conclusions historiques : « Le lobbying d’Esther a été couronné de succès. Ahasuerus a annulé le décret de génocide (des juifs), et il a exécuté Haman et ses sbires. Le lobbying de Morgenthau a, lui aussi, réussi. Une résolution du Congrès, à l’initiative de Bergson, appelant à une action de sauvetage a rapidement reçu le feu vert de la Commission sénatoriale des Affaires étrangères – ce qui a permis à Morgenthau de dire à F. D. Roosevelt : « Vous avez intérêt à vous bouger rapidement, sinon le Congrès des USA le fera à votre place ». Dix mois avant le jour des élections, Roosevelt fit ce que demandait la résolution du Congrès : il publia un ordre exécutif, créant le Bureau des Réfugiés de Guerre, une agence gouvernementale US chargée de porter secours aux réfugiés ayant fui Hitler. »


Il ne fait aucun doute que Medoff voit dans le Livre d’Esther un guide général pour un avenir juif florissant. Medoff conclut son article ainsi : « L’affirmation que rien ne pouvaitêtre entrepris pour aider les juifs européens avait été démolie par des juifs qui s’étaient débarrassés de leurs peurs et avaient pris la parole pour leur peuple –dans la Perse antique comme dans la Washington contemporaine. » Autrement dit, les juifs sont capables de se débrouiller tout seuls ; ils en sont capables, et ils doivent le faire. C’est là, de fait, la morale du Livre d’Esther, et aussi celle de la religion de l’Holocauste.


Mais la question de ce que les juifs devraient bien faire par eux-mêmes reste, de fait, en suspens. Les Néocons sont partisans d’entraîner l’Amérique et l’ensemble de l’Occident dans une guerre sans fin contre l’Islam. Emmanuel Lévinas, au contraire, pense que les juifs devraient se placer à l’avant-garde du combat contre l’oppression et l’injustice. De fait, la conquête du pouvoir par les juifs n’est qu’une réponse parmi bien d’autres réponses possibles. Pourtant, c’est là une réponse très radicale, pour ne pas dire dangereuse. Cette réponse est particulièrement dangereuse, alors que le Comité juif usaméricain [AJC – American Jewish Committee] se comporte en Mordechaï des temps modernes et s’engage publiquement dans un effort généralisé de lobbying en vue d’une guerre contre l’Iran.


Quand on analyse le travail et l’influence de l’AIPAC au sein du monde politique usaméricain, c’est le Livre d’Esther que nous devrions avoir présent à l’esprit. L’AIPAC est plus qu’un simple lobby politique. L’AIPAC, c’est le Mordechaï des temps modernes, et l’AJC est le Mordechaï des temps modernes. Tant l’AIPAC que l’AJC se situent de manière inhérente dans la lignée de l’école de pensée de la Bible hébraïque. Toutefois, alors que les Mordechaï sont de nos jours plutôt faciles à repérer, il est un peu plus difficile de débusquer les Esther des temps modernes, qui agissent dans l’intérêt d’Israël en coulisse.


Je pense que dès lors que nous serons parvenus à examiner le lobbying israélien en fonction des paramètres décrits par le Livre d’Esther / la religion de l’Holocauste, nous serons à même de voir dans Ahmadinejad la figure du Haman / Hitler actuelle. L’AJC est Mordechaï ; Bush est, de toute évidence Ahasuerus, mais Esther, quant à elle, peut être n’importe qui, depuis le plus obscur des néocons jusqu’à Dick Cheney, et au-delà.




Le rabbin Joachim Prinz reçu par JF Kennedy en août 1963 à la Maison blanche avec Martin Luther King et les dirigeants de la communauté noire après la marche pour les droits civiqus sur Washington


Brenner et Prinz


Dans le paragraphe introduisant le présent article, je pose la question de savoir en quoi consiste la judaïté. Bien que j’admette la complexité de la notion de judaïté, j’ai tendance à accepter également la contribution de Leibowitz à cette question : l’Holocauste est la nouvelle religion juive. Toutefois, dans le développement de cet article, j’ai pris la liberté d’étendre la notion d’Holocauste. Plutôt que de référer principalement à la Shoah, c’est-à-dire au judéicide nazi, j’affirme ici que l’Holocauste est, de fait, gravé dans le discours juif et dans la mentalité juive. L’Holocauste, c’est l’essence du syndrome de stress pré-traumatique juif, et il est antérieur à la Shoah. Être juif, c’est voir dans l’ « autre » une menace, et non un frère. Être juif, c’est être constamment sur ses gardes. Être juif, c’est faire sien le message véhiculé par le Livre d’Esther. C’est viser les conjonctions hégémoniques les plus influentes. Être juif, c’est collaborer avec le pouvoir en place.


L’historien marxiste américain Lenni Brenner est fasciné par la collaboration entre les sionistes et le nazisme. Dans son livre Le sionisme à l’ère des dictateurs [Zionism in the Age of Dictators], il cite un extrait d’un ouvrage publié par le rabbin Joachim Prinz en 1937, après son départ d’Allemagne, et son installation aux USA.


« En Allemagne, tout le monde savait que, seuls, les sionistes pouvaient représenter de manière responsable les juifs dans des tractations avec le gouvernement nazi. Nous étions tous persuadés qu’un jour le gouvernement organiserait une table ronde avec les juifs, au cours de laquelle – une fois passées les émeutes et les atrocités de la révolution– le nouveau statut de la communauté juive allemande pourrait être pris en considération. Le gouvernement fit savoir très solennellement qu’il n’y avait aucun autre pays au monde où l’on tentât d’apporter une solution à la question juive avec autant de sérieux qu’en Allemagne. Solution de la question juive ? Mais c’était là notre rêve sioniste ! Dissimilation ? Mais c’était notre propre but ! Dans une déclaration remarquable de fierté et de dignité, nous appelâmes donc à l’organisation d’une conférence. » [11]


Brenner cite ensuite des extraits d’un Mémorandum envoyé au parti nazi par l’organisation sioniste allemande ZVfD [Zionistische Vereinigung für Deutschland], le 21 juin 1933 :


« Le sionisme n’entretient nulle illusion quant à la difficulté inhérente à la condition juive, consistant avant tout en une répartition anormale des activités professionnelles [les juifs étant concentrés dans certains secteurs et absents d’autres, NdT} et dans la faille que représente une posture intellectuelle et morale qui n’est pas enracinée dans sa propre tradition [nationale]… Avec l’institution du nouvel État, qui a établi le principe de la race, nous souhaitons voir notre communauté s’insérer dans la structure d’ensemble de manière à ce que nous puissions, nous aussi, dans la sphère qui nous est impartie, apporter une contribution aussi fructueuse que possible à la Patrie


Notre reconnaissance d’une nationalité juive est garante d’une relation claire et sincère avec le peuple allemand et avec ses réalités nationales et raciales. C’est précisément parce que nous souhaitons ne falsifier en rien ces fondamentaux, parce que nous sommes, nous aussi, opposés aux mariages mixtes et favorables au maintien de la pureté du groupe juif…


Nous croyons en la possibilité d’une relation honnête de loyauté, entre un groupe juif conscient de lui-même et l’État allemand… » [12]


Brenner n’approuve ni l’approche de Prinz, ni l’initiative sioniste. Plein de reproche, il écrit : « Ce document, qui est une trahison des juifs d’Allemagne, a été écrit en clichés sionistes standard : ‘répartition anormale des activités professionnelles’, ‘intellectuels déracinés, ayant grandement besoin d’une régénération morale’, etc. Les sionistes allemands y offrent une collaboration calculée entre le sionisme et le nazisme, sanctifiée par l’objectif d’un État juif : nous ne te livrerons aucune guerre, nous ne ferons la guerre qu’à ceux qui voudraient te résister. »


Mais Brenner se refuse à admettre l’évidence : le rabbin Prinz et l’organisation sioniste allemande ZVfD n’étaient nullement des traîtres : c’étaient tout simplement des juifs authentiques. Ils suivaient à la lettre leur code culturel juif strictement cacher. Ils suivaient le Livre d’Esther ; ils se contentaient d’endosser le rôle de Mordechaï. Ils tentaient de trouver une manière de collaborer avec ce qu’ils avaient identifié, à juste titre comme un pouvoir émergent prééminent. En 1969, le rabbin Prinz avoua que jamais, « depuis l’assassinat de Rathenau, en 1922, il n’y eut le moindre doute, dans nos esprits, sur le fait que l’Allemagne évoluerait vers un régime totalitaire antisémite. Quand Hitler commença à émerger, et, comme il le disait, à « réveiller » la nation allemande à la prise de conscience raciale et de sa propre supériorité, nous n’avions pas le moindre doute que cet homme deviendrait, tôt ou tard, le chef de la nation allemande. » [13]


Que cela plaise ou pas à Brenner oui à qui que ce soit d’autre, le rabbin Prinz s’avère un authentique leader juif. Il démontre qu’il possède un radar de survie hautement sophistiqué, qui colle parfaitement à l’idéologie de l’exil. En 1981, Lenni Brenner a interviewé le rabbin Prinz. Voici ce qu’il avait à nous dire, à l’époque, au sujet du rabbin collabo :


« Prinz a terriblement évolué, au cours des quarante-quatre années consécutives à son expulsion d’Allemagne. Il m’a dit, hors micro, qu’il n’avait pas tardé à prendre conscience du fait que rien de ce qu’il avait déclaré là-bas [en Allemagne] n’avait le moindre sens, aux USA. Il est devenu un libéral américain. Finalement, en sa qualité de chef de l’American Jewish Congress, on lui demanda de défiler en compagnie de Martin Luther King , et il fit. »


Encore une fois, Brenner ne voit pas l’évidence qui crève les yeux. Prinz n’a absolument pas changé. Prinz n’a absolument pas évolué, durant ces quarante-quatre années. Il était, et il est resté, un authentique juif, extrêmement intelligent. Un homme qui avait fait sienne l’essence de la philosophie de l’émigré juif : être un Allemand, en Allemagne ; mais être un Américain, en Amérique. Être flexible, s’adapter et adopter une pensée éthique éminemment relativiste. Prinz, en sa qualité d’émule dévoué de Mordechaï, a compris que ce qui est bon pour les juifs, peu importe quoi, est tout simplement bon, un point c’est tout.
J’ai repris, afin de les réécouter, les inestimables interviews du rabbin Prinz réalisés par Brenner, qui sont aujourd’hui disponibles en ligne [14]. J’ai été particulièrement choqué de découvrir qu’en réalité, Prinz présente sa position avec éloquence. C’est Prinz, plutôt que Brenner, qui nous donne un aperçu de l’idéologie juive et de son interaction avec la réalité ambiante. C’est Prinz, plutôt que Brenner, qui s’avère comprendre le ‘Volk’ (peuple) allemand et ses aspirations. Prinz présente ses prises de position passées en juif fier de l’être. De son point de vue, collaborer avec Hitler, c’était précisément ce qu’il y avait de mieux à faire. Il marchait sur les traces de Mordechaï , il était probablement à la recherche d’une nouvelle Esther. Il était donc tout naturel que le rabbin Prinz devienne, par la suite, président du Congrès juif américain. Il est devenu un dirigeant américain éminent, en dépit de sa « collaboration avec Hitler ». Tout simplement pour une raison évidente : d’un point de vue idéologique juif, il a fait ce qu’il convenait de faire.




Quelques mots de conclusion sur le sionisme



Dès lors que nous avons appris à voir dans la judaïté une culture de l’exil, une incarnation de l’ « Autre suprême », nous pouvons comprendre la judaïté en tant que continuum collectif profondément ancré dans un fantasme d’horreur. La judaïté, c’est la matérialisation d’une politique de la peur en un agenda pragmatique. Voilà ce qu’est la religion de l’Holocauste qui est, en fait, aussi vieille que les juifs. Le rabbin Prinz fut capable de prévoir l’Holocauste. Aussi bien Prinz que la ZVfD, purent anticiper un judéicide. Ainsi, d’un point de vue idéologique juif, ils ont agi de manière appropriée. Ils étaient fidèles à leur éthique ésotérique, à l’intérieur d’un discours culturel ésotérique.


Le sionisme était, effectivement une promesse grandiose ; il avait pour but de convertir les juifs en Israélites. Il allait faire des juifs un peuple comme tous les autres. Le sionisme avait pour mission d’identifier et de combattre la Galut [la Diaspora], ainsi que les caractéristiques et la culture exilaires du peuple juif. Mais le sionisme était condamné à l’échec. Pour une raison évidente : au sein d’une culture métaphysiquement fondée sur une idéologie exilaire, la dernière chose à quoi on puisse s’attendre, c’est à raptriement qui soit couronné de succès. Pour être à la hauteur de ce qu’il promettait, le sionisme aurait dû se libérer de son idéologie juive exilaire, le sionisme aurait dû se libérer de la religion de l’Holocauste. Mais c’est justement ce qu’il échoue à faire. Exilaire jusqu’à l’os, le sionisme a dû se convertir à l’antagonisme avec les indigènes palestiniens afin de maintenir son fétiche, l’identité juive.


Le sionisme ayant échoué à divorcer d’avec l’idéologie de l’émigré juif, il a laissé passer l’occasion d’évoluer vers une forme quelconque de culture locale. Conséquence : la culture et la politique israéliennes sont un étrange amalgame d’indécision ; c’est une mixture de prise de pouvoir coloniale et de mentalité victimaire de la Galut. Le sionisme est le produit laïc d’une culture exilaire incapable d’évoluer vers une maturité qui serait celle d’une perception authentiquement « bien de chez soi ».



Notes


[1] Marc Ellis, Marc Ellis on Finkelstein
[2]
http://www.counterpunch.org/
[3]
http://www.ramallahonline.com
[4] Marc H. Ellis, Beyond Innocence & Redemption - Confronting The Holocaust And Israeli Power, Creating a Moral Future for the Jewish People (San Francisco: Harper & Row, 1990).
[5]
http://peacepalestine.blogspot.com/
[6]
http://www.amin.org/
[7]
http://www.imemc.org/article/21744
[8] Glenn Bowman, Migrant Labour: Constructing Homeland in the Exilic Imagination, Antrhropological Theory II:4. December 2002 pp 447-468.
[9] Ibid
[10]
http://www.wymaninstitute.org/articles/2004-03-purim.php
[11]
http://www.marxists.de/middleast/brenner/ch05.htm
[12] Ibid
[13]
http://www.marxists.de/middleast/brenner/ch03.htm
[14]
http://cosmos.ucc.ie/cs1064/jabowen/IPSC/php/clip.php?cid=512




Traduit de l’anglais par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.
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Mercredi 7 Mars 2007

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