Politique Nationale/Internationale

Soyons tous Cité Soleil !


Raul Zibechi, 26 février 2007

Traduit par Gérard Jugant et révisé par Fausto Giudice


Jeudi 1 Mars 2007


En moins de deux années les troupes de la Minustah (Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti) ont provoqué trois massacres à la Cité Soleil, quartier périphérique de Port-au-Prince. D'après d'innombrables témoignages, chichement diffusés par les médias commerciaux, les forces d'occupation sont entrées en blindés dans le quartier le plus pauvre de la très pauvre île, appuyés par des hélicoptères armés. Au moins en deux occasions, le 6 juillet 2005 et le 22 décembre dernier, ils ont tiré sur la population désarmée, faisant des dizaines de morts (la dernière opération en date, baptisée « Opération Nazca », a eu lieu le 20 février, conduisant à l’arrestation de 17 personnes, NdR). Beaucoup moururent dans leurs logements précaires, où ils s'étaient réfugiés pour fuir les casques bleus. D'après le prix Nobel de la Paix Adolfo Pérez Esquivel, au cours de la seule première année du déploiement de la Minustah (installée en juin 2004) 1200 personnes sont mortes d'actes de violence.
 
Cité Soleil, 6 juillet 2005 : 26 morts                                Commissariat de police incendié à Cité Soleil
Ce qui attire l'attention c'est que les gauches latino-américaines, qui à juste titre dénoncent les guerres impériales en Irak et en Afghanistan, ne font pas de même pour le génocide qui est en train de se dérouler en Haïti. Que les troupes de l'ONU soient constituées majoritairement par des pays qui affichent des gouvernements progressistes et de gauche, qui apportent plus de 40 pour cent des 7000 soldats et officiers, et sont commandés par le Brésil de Lula, devrait être un motif supplémentaire de maintenir une active solidarité avec le peuple haïtien. Les motifs qui sont produits pour envoyer des troupes dans l'île ne sont pas recevables. Le principal argument est de contribuer à la pacification et de fonder la démocratie, ce pour quoi il serait nécessaire de désarmer et démanteler les « bandits » et narcotrafiquants. Comme si ces questions pouvaient se résoudre par la voie militaire. Deux années après son installation, la Minustah n'est parvenue ni à l'un ni à l'autre. Plus de 100 000 manifestants ont réclamé le 7 février dernier le retrait de la mission et le retour du président légitime Jean-Bertrand Aristide, alors que l'ONU est décidée à prolonger le maintien des casques bleus.
Pour le Brésil – le pays le plus engagé dans lke déploiement de soldats en Haïti – il s’agit d’atteindre une projection internationale suffisante pour lui permettre d’obtenir le siège tant convoité de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. Certains analystes soutiennent que la Minustah pourrait être le laboratoire du futur  "OTAN latinoaméricain", pour lequel militent divers gouvernements de la région (La Jornada, 2/12/06). Parallèlement, ceux qui adoptent une position antiimpérialiste considèrent que la participation des forces armées argentines, brésiliennes, chiliennes, boliviennes et uruguayennes est une manière de mettre des limites à l’expansionnisme yankee dans la région.


En tous cas, les gauches du continent ont procédé à un virage radical sans débat et au seul motif qu'elles sont maintenant le gouvernement. C'est ce qui s'est passé en Uruguay, pays qui fournit 750 soldats, le plus engagé du point de vue quantitatif en proportion de sa population.


Ce qui en juillet 2004, quand a été créée la Minustah, était faire le jeu de l'empire, une année plus tard est devenu une attitude raisonnable pour démocratiser Haïti. De cette façon le parlement uruguayen a voté une importante augmentation du contingent militaire que la droite au gouvernement avait décidé d'envoyer une année plus tôt. Aussi lamentable que cela paraisse, il n'y a eu qu'un député sur plus de 50 pour oser lever la voix contre un changement de position qui met en avant des principes sans la moindre consultation des bases du Frente Amplio (coalition gouvernementale de gauche). Les débats au Brésil, en Argentine et au Chili furent encore plus rares. En Bolivie Evo Morales bloqua toute tentative de débattre de la question, selon l'ex-ministre Andrés Soliz Rada.
Néanmoins, ce qui est en jeu est beaucoup plus que des questions de principes. Il est certain que les gouvernements de gauche ne doivent pas s'engager dans l'envoi de troupes dans d'autres pays et moins encore dans la flagrante violation des droits humains, qui en Haïti présente des risques de génocide contre les pauvres. En effet, c'est dans les quartiers les plus pauvres de la périphérie urbaine de Port-au-Prince, ces sites que Mike Davis décrit comme « le nouveau scénario géopolitique décisif », que les casques bleus agissent avec la plus grande rigueur. Brian Concannon, directeur de l'Institut pour la Démocratie et la Justice en Haïti, soutient qu'il « est difficile de ne pas remarquer une relation entre les grandes manifestations qui se sont produite à la Cité Soleil et les quartiers que l'ONU sélectionne pour réaliser des opérations militaires étendues ».

Ce dont il s'agit c'est une guerre menée contre les pauvres par des gouvernements qui se disent proches des pauvres. Il y a une étroite relation entre les activités de nos soldats dans les quartiers pauvres de Haïti et la militarisation des favelas et des quartiers pauvres des grandes villes sud-américaines. Le député brésilien Marcelo Freixo soutient que « les favelas constituent l'espace occupé par l'ennemi public, un espace d'absence de droits qui vient représenter le désordre, l'insécurité, à tel point qu'on est arrivé à mettre un char de guerre pointé contre une communauté ». Une politique de sécurité qui se substitue à l'élargissement des droits des jeunes noirs pauvres qui habitent les favelas. En ce sens, la Minustah agit comme l'armée brésilienne dans les favelas : en criminalisant les pauvres.
Il y a un siècle de cela, la social-démocratie allemande franchissait le Rubicon en appuyant la colonisation du tiers-monde et la guerre impérialiste de 1914. Cette attitude à l'égard de la politique extérieure avait sa corrélation domestique dans la répression du mouvement ouvrier dont l'aspect le plus scandaleux furent les assassinats de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht (15 janvier 1919, NdR). Une gauche souillée du sang de ceux d'en bas cesse d'être la gauche.


La solidarité avec la population de Cité Soleil est urgente, mais elle est aussi la meilleure façon de nous défendre des abus commis dans la guerre contre les pauvres, ce qui est peut-être le côté le plus ignominieux des gouvernabilités progressistes et de gauche.


 


Note du réviseur 


La composante militaire de la Minustah compte 6784 casques bleus répartis comme suit :


Argentine : 547
Bolivie : 216
Brésil : 1196
Chili : 558
Équateur : 87
Guatemala : 100
Jordanie : 748
Népal : 823
Pérou : 205
Philippines : 175
Sri Lanka : 948
Uruguay : 1130
Paraguay : 31





Original : La Jornada
Traduit de l’espagnol par Gérard Jugant et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non commercial ; elle est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.
URL de cet article :
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Jeudi 1 Mars 2007

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