Géopolitique et stratégie

Somalie : l'Afrique et l'Europe doivent se ressaisir




Salim Lone, 28 avril 2007

Traduit par Fausto Giudice


Salim Lone
Dimanche 29 Avril 2007

La seule manière pour les USA de soutenir le régime somalien, leur client, c’est le non-respect des lois et le massacre
C’est la guerre la plus illégale de notre génération. Toutes les guerres d’agression manquent de légitimité, mais aucun conflit n’a, de mémoire récente, accumulé autant d’illégalités que celui qui se déroule en Somalie. Les violations de la charte des Nations unies et des lois humanitaires internationales sont malheureusement banales de nos jours, et elles abondent dans le carnage que le monde tolère à Mogadiscio, mais en plus cette guerre viole les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Pour compléter le tableau, une de ces résolutions viole la Charte elle-même.
L’impunité totale avec laquelle l’Éthiopie et le gouvernement de transition somalien ont été autorisés à violer ces résolutions explique le caractère impitoyable des attaques militaires qui ont eu lieu ces dernières six semaines. Les particularités des atrocités commises ont été formellement reconnues pour la première fois par un gouvernement occidental lorsque l’Allemagne, actuellement présidente de l’UE, a fait écrire par son ambassadeur en Somalie, Walter Lindner,une lettre dure –rendue publique mercredi – au président somalien  Abdullahi Yusuf.



Soldats éthiopiens, Kismayo, janvier 2007


La lettre condamne l’usage indiscriminé de frappes aériennes et d’artillerie lourde dans les zones densément peuplées de Mogadiscio, le blocage délibéré d’aliments et de fournitures humanitaires dont il y a un besoin urgent, et le bombardement d’hôpitaux. Il s’agit là de gestes visant de manière implacable à terroriser et intimider les civils appartenant à des clans dont sont issus les combattants qui défient l’occupation.
Il fut un temps où les résolutions du Conseil de sécurité étaient respectées par presque le monde entier, comme par exemple la résolution 242 demandant le retour du territoire palestinien occupé en échange de la paix. Mais dans notre nouvel ordre mondial, ce sont les puissants qui décident quelles résolutions de l’ONU doivent être adoptées et s’il est nécessaire de les honorer. Ainsi les USA, qui ont violé l’embargo sur les armes à destination de la Somalie, ont fait passer en force en décembre dernier une autre résolution, dont ils pensaient qu’elle servirait mieux leurs intérêts – puis ils l’ont allègrement violée
La nouvelle résolution interdisait aux pays voisins de participer à la force régionale de maintien de la paix que le Conseil de sécurité avait autorisé pour la Somalie ; mais l’Éthiopie est allée beaucoup plus loin et a envahi unilatéralement, avec l’assistance secrète des USA, qui se sont joints à la guerre en bombardant la Somalie.
Cette résolution de décembre contrevenait d’ailleurs à la Charte elle-même, car elle faisait du Conseil de sécurité l’agresseur et transformait une situation clairement pacifique en guerre. La résolution liait le gouvernement des Tribunaux islamiques au terrorisme international et mandatait une force de maintien de la paix, sur la base du Chapitre VII de la Charte de l’ONU, pour affronter la « menace à la paix et à la sécurité internationales » constituée par la Somalie – alors que tous les rapports d’observateurs indépendants, le dernier en date étant celui de Chatham House de mercredi, indiquaient que le pays vivait sa première période de paix et de sécurité depuis 1991.
La résolution a frayé la voie à l’invasion éthiopienne qui a déclenché ce conflit cruel dont de nombreux analystes indépendants, y compris ceux réunis à Addis Abeba par le groupe inter-africain de l’Éthiopie, avaient averti qu’il serait le résultat inévitable. Un gouvernement imposé par la force par l’ennemi juré éthiopien ne pourrait jamais tenir la route.
Le long silence et le refus, même maintenant, d’annoncer des mesures qui pourraient arrêter le massacre marquent le niveau le plus bas atteint dans l’abdication par les grandes puissances de leur mandat de “responsabilité de protection” , adopté à l’initiative britannique à une réunion au sommet de Conseil de sécurité il y a deux ans. Le peuple le plus appauvri de la planète est maintenant réduit en lambeaux sans que qui ce soit ne tente d’amener ceux qui perpètrent ce crime à cesser.
Une grande campagne doit être lancée pour pousser les gouvernements occidentaux à mettre fin à ce massacre, qui est presque entièrement l’oeuvre de ceux qui contrôlent le pays. L’Union européenne a averti il y a un mois que des crimes de guerre auraient pu avoir été commis dans l’attaque contre la capitale le mois dernier – crimes dont l’UE pourrait être rendue complice, vu son soutien à grande échelle apporté à ceux qui sont accusés de ces crimes.  Human Rights Watch a documenté la manière dont le Kenya et l’Éthiopie ont transformé cette région en version africaine de Guantánamo Bay, par les kidnappings, les transferts extraordinaires, les prisons secrètes et le grand nombre de « disparus » : un projet qui porte sa marque de fabrique, Made in America. Le fait de permettre que règne une telle loi de la jungle est une tache sur tous ceux qui, qui auraient du, au minimum, y mettre un frein.



Le dessinateur somalien Amin Amir exprime bien la perception qu'ont les Somaliens de la "force régionale de maintien de la paix", qui n'est qu'une feuille de vigne des envahisseurs éthiopiens.


Il faut se mettre au travail pour faire échouer l’incroyable proposition du secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-Moon, qui doit être discutée par le Conseil de sécurité à la mi-juin. Il voudrait mettre en place une « coalition des volontaires » sanctionnée par l’ONU pour instaurer la paix et restaurer l’ordre en Somalie. En clair, l’ONU aiderait l’Éthiopie et les USA à réussir ce à quoi leur propre intervention militaire illégale a échoué : sauver un régime client poussé dans ses retranchements et sans aucun soutien populaire. Une telle opération est de toute façon peu susceptible de réussir, mais elle pourrait menacer encore plus cette turbulente Corne de l’Afrique, qui est déjà au bord du chaos.
Le gouvernement somalien ne cesse de crier à « Al Qaïda » à chaque occasion et est en train d’offrir des deals lucratifs à des compagnies pétrolières, dans le but d’engranger du soutien occidental. Mais cette guerre a été perdue depuis longtemps. En se tournant vers l’ennemi juré éthiopien, le gouvernement de transition a scellé son sort : la nation n’acceptera jamais une occupation éthiopio-US.
Seule une solution politique pourra résoudre la crise. L’Afrique doit monter au créneau et faire preuve de détermination pour prendre en main la protection de ses civils, et travailler avec l’Europe et les Nations unies pour convaincre les USA de mettre en douceur un terme à leur dernière aventure déstabilisatrice.



Source : The Guardian Titre original : Inside Africa's Guantánamo
Salim Lone,ancien porte-parole de la mission de l’ONU en Irak après l’invasion de 2003, est chroniqueur du quotidien Daily Nation de Nairobi (Kenya)
Traduit de l’anglais par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.
URL de cet article :
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Dimanche 29 Avril 2007

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