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Sionisme : Mettre aux prises Occident et Islam


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Il est tentant de célébrer la création d’Israël comme un grand triomphe, peut-être le plus grand de l'histoire juive. En effet, l'histoire d’Israël a été souvent lue comme la saga héroïque d'un peuple destiné à l'anéantissement, qui a émergé des camps de la mort nazis -- Auschwitz, Belzec et Treblinka -- pour fonder son propre état en 1948, un refuge juif et une démocratie qui a prospéré même quand elle se défendait vaillamment contre les menaces et les agressions arabes incessantes. Sans rien ôter aux souffrances des juifs européens, j'insisterai sur le fait que cette manière de penser à l'Israël -- indépendamment de sa mythologie -- a le mérite d’être seulement un récit partisan. Elle cherche à protéger Israël de l’accusation de colonisation dévastatrice en falsifiant l'histoire, en camouflant la dynamique impérialiste qui l'a amené à l'existence, et en niant le futur périlleux pour lequel elle met maintenant face à face les juifs, l'Occident et le monde islamique.


Shahid Alam
Jeudi 7 Décembre 2006


Quand nous examinons les conséquences qui découlent de la création d’Israël, quand nous contemplons les horreurs plus grandes qui peuvent encore émaner de la logique du sionisme, les triomphes d’Israël apparaissent sous un jour différent. Nous sommes forcés d'examiner ces triomphes avec une crainte et une incrédulité grandissantes. Les premiers triomphes d’Israël, bien que vrais de l’étroit point de vue sioniste, ont lentement évolué en processus fatidique dans des cercles de conflits toujours plus larges qui menacent maintenant de s‘aggraver en guerres majeures entre l'Occident et l'Islam. Bien que ce conflit ait sa source dans des ambitions coloniales, les dialectiques de ce conflit l'ont lentement dotée d’une force et d’une rhétorique de guerre de civilisation, et peut-être pire, d’une guerre de religions. C'est la tragédie d’Israël. Ce n'est pas une tragédie fortuite. Conduits par l'histoire, la chance et la roublardise, les sionistes se sont coincés entre deux adversaires historiques, l'Occident et l'Islam, et en embrigadant la force du première contre le second, les conditions d'un conflit se sont produites et ont largement grandi avec le temps.

L'historiographie sioniste décrit l'émergence d’Israël comme le triomphe sur des siècles d’antisémitisme en Europe, en particulier sur sa manifestation au vingtième siècle, le démoniaque plan industriel nazis pour éradiquer le peuple Juif. Mais c'est une lecture tendancieuse de l'histoire sioniste : elle obscurcit la proposition historique du sionisme à l'Occident -- la proposition de débarrasser l'Occident de ses juifs, pour les mener hors de la chrétienté en Palestine islamique. Dans leur proposition de « nettoyer » l'Occident des « juifs détestés », les sionistes travaillaient avec les antisémites, pas contre eux. Theodore Herzl, le père fondateur du sionisme, avait une compréhension claire de cette complémentarité entre le sionisme et l'antisémitisme ; et il a été convaincu que le sionisme prévaudrait seulement si l'Europe antisémite pouvait être persuadée de travailler à son succès. Il est vrai que les juifs et les antisémites étaient des adversaires historiques, que des juifs ont été les victimes de la vendetta religieuse en Europe depuis que Rome avait embrassé pour la première fois le christianisme. Cependant, le sionisme s’inscrirait dans un nouveau rapport avec l'antisémitisme qui travaillerait à l'avantage des juifs. L'insertion de l'idée sioniste dans le discours occidental travaillerait à un profond changement des rapports entre juifs occidentaux et Gentils. Pour réussir, les sionistes devaient créer un nouvel adversaire, commun à l'Occident et aux juifs. Dans le choix pour localiser leur état colonial en Palestine -- et pas en Ouganda ou en Argentine -- les sionistes ont aussi choisi un adversaire qui approfondirait leur association avec l’Occident. Le monde islamique était beaucoup plus probable pour activer les ambitions impérialistes occidentales et l'ardeur évangélique que l'Afrique ou l'Amérique Latine.

Israël était le produit d'une association, qui semble peu probable au premier abord, entre les juifs occidentaux et le monde occidental. C'est la puissante alchimie de la conception sioniste qui a créé cette association. Le projet sioniste de créer un état juif en Palestine possédait le pouvoir unique de convertir deux antagonismes historiques, juifs et Gentils, en alliés unis dans une entreprise impérialiste commune contre le monde islamique. Les sionistes ont embrigadé les énergies négatives du monde occidental -- leur impérialisme, leur antisémitisme, leur nostalgie des croisades, leur sectarisme anti-Islamique, et leur profond racisme -- et se sont concentré sur un nouveau projet impérialiste, la création d'un succédané d’état occidental au cœur des pays islamiques. Aux ambitions impérialistes occidentales, ce nouveau projet colonial offrait une diversité d'avantages stratégiques. Israël serait situé au cœur du monde islamique ; il siégerait à cheval sur la jonction de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe ; il garderait le passage entre l'Europe et l'Océan Indien ; et il pourrait surveiller les développements dans le Golfe Persique et ses vastes réserves pétrolières. Pour l'Occident aussi bien que pour les juifs européens, c'était un moment créateur : c'était à vrai dire une opportunité historique. Pour les juifs européens, c'était un coup brillant. Le sionisme allait accroître le pouvoir occidental à leur cause. Comme le plan sioniste se déploierait, infligeant la souffrance au monde islamique, provoquant la colère islamique contre l'Occident et les juifs, les complémentarités entre les deux s’approfondiraient. Avec le temps, de nouvelles complémentarités seraient découvertes -- ou créées -- entre les deux tensions antagonistes de l'histoire occidentale. Aux USA, le mouvement sioniste apporterait des réconforts aux protestants évangéliques -- qui considéraient la naissance d’Israël comme une réalisation prophétique de la Fin des Temps -- et les convertirait en partisans fanatiques du sionisme. De plus, la civilisation occidentale, qui avait jusqu'ici calqué ses idées centrales et ses institutions sur Rome et Athènes, serait refondue en civilisation judéo-chrétienne. Ce recentrage non seulement soulignerait les racines juives du monde occidental, mais aussi il attirerait l’attention sur le fait que l'Islam est l'étranger, l'adversaire.

Le sionisme doit son succès uniquement à cette association improbable. Seuls, les sionistes n’auraient pu aller nulle part. Ils n’auraient pu créer Israël en subornant ou en contraignant les ottomans de leur accorder une charte pour coloniser la Palestine. En dépit de ses offres de prêts, d’investissements, de technologie et d'expertise diplomatique, Theodore Herzl a été à plusieurs reprises repoussé par le Sultan ottoman. Il est encore moins probable que les sionistes aient pu à tout moment mobiliser une armée juive en Europe pour envahir et occuper la Palestine, contre l'opposition ottomane et arabe à la création d'un état juif sur les terres islamiques. L'association sioniste avec l'Occident était indispensable à la création d'un état juif. Cette association était également fatidique. Elle a produit une nouvelle dialectique puissante, qui a encouragé Israël, comme centre politique de la diaspora juive et principal avant-poste de l'Occident au cœur du monde islamique, pour devenir plus audacieuse dans ses conceptions contre le monde islamique et au delà. Tour à tour, un monde islamique blessé et humilié, plus irrité et déterminé après chaque défaite, a été conduit à embrasser des idées et des méthodes de plus en plus radicales pour récupérer sa dignité et sa puissance -- et pour parvenir au redressement de la force des conceptions islamiques. Cette dialectique de déstabilisation a maintenant amené l'Occident lui-même dans une confrontation directe contre le monde islamique. Nous sommes maintenant accrochés dans le précipice. Avons-nous encore la volonté de nous en retirer ?

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M. Shahid Alam est professeur de sciences économiques dans une université de Boston, et auteur de Challenging the New Orientalism : Dissenting Essays on America's 'War Against Islam'.

Sionisme : Mettre aux prises Occident et Islam

Original : http://www.twf.org/News/Y2006/1201-Zionism.html

Traduction de Pétrus Lombard


Jeudi 7 Décembre 2006

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