Conflits et guerres actuelles

«Si nous laissons passer de tels faits, nous céderons sur tout»*


Jusqu’où nos pensées et nos sentiments ont-ils été menés dans l’erreur par la folie de l’économie, des médias, des militaires et des politiciens? Nos esprits seraient-ils anesthésiés?

par Karl Müller, Allemagne


Karl Müller
Lundi 31 Décembre 2007

Les Nations Unies, nouvellement créées à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avaient décrété que leur objectif principal serait la mise à ban de la guerre et d’assurer les droits humains. Deux guerres dévastatrices en seulement un demi-siècle, accompagnées de crimes de guerre effroyables, s’étaient ancrées dans les consciences et avaient conduit les hommes politiques de l’époque à concevoir un plan qui voulait «préserver les générations futures du fléau de la guerre» (préambule de la Charte des Nations Unies du 26 juin 1945) et considérer «que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde» (préambule de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme du 10 décembre 1948). Par le développement du droit humanitaire par la IVe Convention de Genève de 1949, il avait été fixé comme objectif que – après le vécu de la Première Guerre mondiale, puis notamment de la Seconde – les populations civiles ne seraient plus soumises à de telles horreurs.
Comment expliquer que 60 ans plus tard, ces grands documents de l’histoire de l’humanité soient remplacés par les guerres, les violations du droit humanitaire et des droits humains, cela par nos propres gouvernements et ceux de nos alliés et que, par contre, la résistance reste très molle et seulement le fait de petits groupes? Quel est l’impact des images des guerres en Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak? Qu’éveillent-elles dans nos consciences? Que faisons-nous des conséquences de la guerre, des destructions, des images des camps de réfugiés et de personnes déplacées, rapportées par les médias? Comment réagissons-nous au fait que des territoires entiers sont contaminés par nos armées pour une durée illimitée?
En entendant les enregistrements sonores des procès de Nuremberg de 1946 – le Südwestrundfunk et le Mitteldeutsche Rundfunk, tous deux des stations de radio allemandes, en ont donné des extraits en 2005 et publié sous forme de livres sonores un an plus tard – on a naturellement entendu parler des crimes dont il y était question, mais en ne prenant que rarement connaissance de la froideur des accusés, de leurs tentatives de refoulement et d’occultation, de leur négation de toute responsabilité, de justifications ultérieurs.
Qu’en est-il aujourd’hui?
Lors des guerres de Yougoslavie dans les années quatre-vingt-dix, mais surtout dans les guerres déclenchées après le 11 septembre 2001, l’idéologie qui doit justifier ces guerres a pris une autre tournure, celle des «guerres asymétriques». On prétend qu’aujourd’hui ce ne sont plus les Etats et leurs armées qui se trouvent en guerre les uns contre les autres, comme dans les guerres symétriques depuis l’émergence du monopole étatique de la violence. Maintenant, les grandes armées, avec leurs systèmes d’armes de haute technologie en sont à affronter des partisans, des maquisards, des terroristes dans une guerre asymétrique. Du coup il apparaît que le droit international et le droit humanitaire, conçus pour les guerres symétriques, n’ont plus de valeur ayant perdu leur justification.
Le politologue allemand Herfried Münkler, a formulé cette nouvelle «théorie» dans un article paru dans la «Neue Zürcher Zeitung» en l’an 2002, estimant que les ­guerres inter-­étatiques, ainsi que le droit international actuel avaient fait leur temps. Pour le moins, selon lui, on voyait les choses ainsi aux Etats-Unis. C’est pourquoi ils ne se préoccupent pas de rétablir des structures étatiques dans les pays dévastés par les guerres, comme en Afghanistan, mais sont déterminés à mener «des guerres de longue durée, voire en permanence contre des organisations terroristes». Ce serait, selon Münkler, «une guerre aux frontières d’une nouvelle barbarie, qui reviendrait constamment à la surface.» Les barbares, ce sont les autres.
Pourtant, un historien de Hambourg, Bernd Greiner, politologue et spécialiste de l’Amérique, a publié un livre dont le contenu permet de ne plus être obnubilé par la théorie des guerres asymétriques et du repli inéluctable du droit international dans de telles guerres. Ce livre est un bienfait pour la pensée mettant au jour tout le mépris des gens contenu dans ces théories. Il est intitulé «Krieg ohne Fronten. Die USA in Vietnam» (ISBN 978-3-936096-80-4). L’auteur est allé, pour la première fois, au fond des choses concernant l’étendue des crimes de guerre américains au Vietnam, de même que de l’environnement militaire et politique, des conditions et des réactions. Ce qui lui a permis d’apprécier les nombreuses enquêtes officielles, ainsi que les réactions de l’opinion publique.
Ces enquêtes et ces compilations, mises en œuvre à l’origine pour apporter des justifications aux politiciens et aux militaires dans leurs affrontements aux adversaires de la guerre, finirent par mettre au jour les horreurs de la «guerre asymétrique». C’est aussi une documentation sur cette «guerre sans fron­tières» qui permet de tirer des leçons pour le présent, notamment pour évaluer les guerres menées par les Etats-Unis. Greiner s’efforce de saisir les conditions et les manifestations de la violence […] qui ne peut être décrite, ni comprise dans le cadre de la violence générale des guerres. Il veut rechercher pourquoi les «combattants n’agissent pas en soldats, mais en maraudeurs – parce qu’ils ne saisissent plus de frontières, mais étendent leurs actions sur les civils, ne reculant devant aucun crime, qu’il frappe des personnes individuelles ou des groupes.»
Le massacre perpétré en mars 1968 à My Lai, dans le Viêt-Nam du Sud, par une unité de l’armée américaine, n’épargnant parmi les cinq cents personnes assassinées, ni les femmes, ni les enfants, ni les vieilles personnes, ni même des bébés, ne fut que la pointe de l’iceberg. Les responsables des médias de l’époque avaient suffisamment de preuves concernant ce crime de guerre, mais ils se turent, se soumettant à la directive des ministères des Affaires étrangères et de la Défense de 1962 comme quoi les articles concernant les victimes «allaient à l’encontre des intérêts nationaux».
On préférait parler du combattant américain «humain, chevaleresque et compatissant». Alors même que les massacres étaient en cours, on vantait ses propres troupes par rapport aux troupes allemandes de la Wehrmacht: «Dieu soit loué, les Marines ne se laissent pas aller à de tels actes barbares […] Les Américains en sont incapables.» Les journalistes «dissidents» furent punis. Les rapports non conformes passaient à la trappe. On doit à la ténacité et au courage du journaliste ­Seymour Hersh, le fait que la vérité se fit jour petit à petit et qu’on commença à se poser des questions sur la façon américaine de mener la guerre.
Quand on va au fond des choses, on remarque qu’il s’agit plus que d’une chaîne de commandement du haut vers le bas jusque dans les institutions et dans la population. Greiner met l’accent sur les relations multiples entre les dirigeants militaires et politiques, sur les buts de la guerre formulés publiquement, le climat dans l’opinion publique, les médias, les structures de commandement concrètes, les expériences de la guerre et la façon de la mener au front, la formation et la personnalité des soldats en opération, les tendances juridiques à l’occultation – une «érosion de la culture juridique militaire en toute légalité» – et finalement les réactions de l’opinion publique.
Des millions d’humains ont exulté à la vue d’Hitler, sans y être contraints; lorsque Staline fut enterré, des millions défilèrent dans les rues de Moscou, sans y être obligés; des centaines de milliers d’Américains écrivirent au gouvernement leur appui lorsque furent connus les crimes de guerre américains au Viêt-Nam.
Et aujourd’hui? Où en sommes-nous?
Le commandement militaire américain ne s’est pas amendé, quarante ans après la guerre du Viêt-Nam. Bien au contraire: les photos d’Abu Ghraib ont fait le tour du monde. Des livres tels que «Generation Kill» ou «Putain de guerre» dévoilent des parallélismes. La brutalisation de la façon de mener la guerre a progressé. Le Viêt-Nam fut infecté chimiquement par Agent Orange. La Yougoslavie, l’Irak et l’Afghanistan ont été, et sont encore, contaminés par l’uranium.
«En fait, nous n’avons pas réussi à apprendre les leçons que nous voulions diffuser à Nuremberg, et c’est précisément cet échec qui illustre la tragédie de l’Amérique d’aujourd’hui.» Le livre de Bernd Greiner termine sur une citation de Telford Taylor, tirée de son livre «Nuremberg and Vietnam: An American Tragedy» (Times Books 1970; ISBN 0-8129-0210-6). Les manquements dans la prise de conscience de la guerre du Viêt-Nam sont l’expression même de la mentalité de vainqueurs des Etats-Unis. «Vae victis» – seules les guerres perdues sont de mauvaises guerres. Ainsi, aux Etats-Unis on «critique» la guerre du Viêt-Nam, mais sans marquer de répugnance envers l’immoralité des horreurs de la guerre, ni regretter les souffrances des populations». Bernd Greiner appelle cela «un égoïsme normatif et l’affirmation de la place particulière des Etats-Unis, envers et contre tous.»
Où en sont les Européens, aujourd’hui? Est-ce le début d’une réflexion sur les leçons de l’histoire?    •

*Jonathan Schell. Observing the Nixon Years, in: The New Yorker, décembre 1969, p. 20

«Je ne veux pas de prisonniers. Plus vous en liquiderez, dans le sang et par le feu, plus vous me causerez de plaisir.»

Ordre du général de brigade américain Jacob Smith en 1899 aux troupes
américaines combattant les Philippins récalcitrants. Cité par Bernd Greiner: Krieg ohne Fronten. Die USA in Vietnam, 2007. ISBN 978-3-936096-80-4,
page 29 .

Le droit international humanitaire est aussi applicable aux guerres asymétriques

Les défis que doit relever le droit international humanitaire [face aux guerres asymétriques], et que nous venons de présenter, ont fait l’objet d’analyses par des experts gouvernementaux, des universitaires et des spécialistes de différentes organisations, comme le CICR et des organisations non gouvernementales, réunis dans différentes enceintes. Ces discussions ont abouti à la conclusion générale que le droit international humanitaire en vigueur offre un cadre adapté aux conflits armés actuels et aux défis qui en résultent. En effet, les problèmes se posent moins au niveau du droit en vigueur qu’au niveau du respect et de l’application voire de l’interprétation de certaines règles dans des situations spécifiques. Le principal défi à relever consiste à assurer un meilleur respect du droit international humanitaire et à garantir la protection des populations civiles. Il faut notamment veiller à ce que les «terroristes» et les «combattants ennemis illégaux» ne soient pas considérés comme privés de droits et bénéficient eux aussi de la protection que leur confèrent le droit international humanitaire et les droits de l’homme. L’insuffisance du respect des règles du droit international humanitaire est souvent le résultat de l’absence de volonté ou de capacité politique des Etats et des groupements armés d’honorer leurs obligations juridiques (obligations parfois mal connues). […]
Le droit international humanitaire en vigueur offre un cadre adapté aux conflits armés contemporains et aux défis qui en résultent. Un développement général des normes du droit international humanitaire par la voie conventionnelle n’est ni nécessaire ni réaliste dans le contexte politique actuel. Cette démarche présenterait au contraire le danger que certains Etats s’en saisissent pour affaiblir leurs obligations et les droits des acteurs non étatiques. Toute révision des Conventions de Genève comporte le risque de fragiliser le droit international humanitaire en vigueur.
Il faut donc avant tout s’efforcer de bonne foi de respecter les règles existantes et s’engager pour qu’elles soient respectées par toutes les parties à des conflits. […] Forte de sa tradition humanitaire et de ses engagements en tant que Haute Partie contractante des Conventions de Genève, la Suisse s’engage et continuera de s’engager en faveur du droit international humanitaire.

Source: Rapport de politique étrangère du 15 juin 2007 du Conseil fédéral, 3e annexe: «Guerre asymétrique et droit international humanitaire, possibilités de développement» (extraits). http://www.admin.ch/ch/f/ff/2007/5301.pdf

«150 témoins décrivirent en l’espace de trois jours ce qu’ils avaient vu au Viêt-Nam, voire commis eux-mêmes: il s’agissait de viols, de massacres de civils. De tortures à l’eau et à l’électricité, de l’habitude d’extraire l’or des dents des personnes tuées, de trancher leurs têtes et les membres ou de les mutiler d’autre façon. Ils prétendaient que les prisonniers du Viêt-Cong étaient utilisés pour détecter les mines; parfois ils étaient simplement jetés par-dessus bord d’un hélicoptère. On liquidait les munitions en surnombre sur les paysans dans les champs ou sur des localités. Il fut question de terre brûlée, en souvenir de la stratégie de Gengis Khan, c’est-à-dire de la suppression de toute base vitale – et toujours d’exécutions de masses de façon indifférenciée.

Bernd Greiner: Krieg ohne Fronten.
Die USA in Vietnam, 2007.
ISBN 978-3-936096-80-4.
Page 19, ­concernant ­l’enquête ­«Winter-Soldier» auprès de vétérans de la guerre du Viêt-Nam, fin janvier 1971.

Les officiers et les sous-officiers ont contribué largement à l’exaspération de la violence. Silence prudent face aux violences fut tout autant mis en pratique que le fait de les couvrir, voire d’en être complice ou carrément d’y participer. […] L’origine de ces débordements […] ne se trouvait pas dans un manque de formation ou dans un contact négligent avec la troupe. Les […] officiers n’étaient pas impuissants face à la violence, ils n’en faisaient tout simplement pas une affaire. […] Les conditions habituelles d’une guerre faisaient le reste. Il semble bien que cette façon de laisser agir la troupe et d’accepter les exagérations devait servir à canaliser la rage de soldats débordés par les circonstances. Et surtout, beaucoup d’officiers démontraient un intérêt personnel à mener une guerre brutale, sans aucun égard. Du fait que leur promotion dépendait d’un bilan positif quant au nombre d’ennemis tués, il n’était plus question de prendre des gants pour atteindre les objectifs. C’est ce qu’on appelle une façon bien spécifique de mener la troupe.»

Bernd Greiner: Krieg ohne Fronten.
Die USA in Vietnam, 2007.
ISBN 978-3-936096-80-4,
page 31s.

«Nous passons à côté de la localité qui fut si brutalement détruite par «Delta». ‹C’était un objectif civil› remarqua Colbert. ‹J’ai vu les civils›. Il semble fatigué et j’ai le sentiment que cette guerre a perdu son sens pour lui. Il est vrai qu’il pourrait encore tenir le coup. Il avait l’air encore en pleine forme pendant le combat qui dura environ une heure. Mais je crois qu’il prend conscience des conséquences de cette invasion, à laquelle il avait participé avec joie, ceci après la mort de son ami Horsehead, après avoir dû s’occuper de nourrissons déshydratés et malades, de même que de jeunes bergers, au terrain d’aviation, touchés par les balles, et après avoir vu tant de civils déchirés. Il continue de croire à l’objectif de cette invasion qui est de changer le régime politique. Mais la part de lui qui aime la guerre – le guerrier qu’il est – se heurte constamment à l’autre part qui, finalement, est celle d’un honnête homme de banlieue, qui aime la mauvaise musique des années quatre-vingt et Barry Manilow et croit au mode de vie américain.»

Evan Wright. Generation Kill. Das neue Gesicht des amerikanischen Krieges,
2005. ISBN 3-86150-725-0, page 357.
Edition anglaise 2004:
ISBN 0-399-15193-1

«Je ne crois pas que nos généraux nous aient envoyés perquisitionner des milliers de maisons en pensant réellement qu’on coincerait des terroristes ou qu’on trouverait des armes de destruction massive. Ils nous l’ont ordonné pour punir les Irakiens et les effrayer. Aux yeux de notre armée, les Irakiens n’étaient pas des êtres humains mais des terroristes, des kamikazes, des bougnoules du désert, de la racaille. Nous devions les mépriser pour pouvoir accomplir nos missions. A l’instruction, on nous apprenait à considérer les Irakiens comme des êtres inférieurs et cette attitude nous accompagnait au-delà des mers lorsque nous partions au combat.»

Joshua Key. Ich bin ein Deserteur, p. 233
(Traduction de l’allemand par
Horizons et débats. Ce passage manque dans l’édition française.)

http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=667 http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=667



Lundi 31 Décembre 2007

VIDEOS | Politique Nationale/Internationale | Propagande médiatique, politique, idéologique | Société | Histoire et repères | Conflits et guerres actuelles | Néolibéralisme et conséquences

Publicité

Brèves



Commentaires