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Sandino ou le général des hommes libres


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Au Nicaragua, Augusto Sandino mena une résistance disproportionnée qui contraignit l’occupant étasunien au départ en 1933. Il fut traîtreusement abattu par Somoza, l’homme lige de Washington.

par Thibaut Kaeser


Thibaut Kaeser
Mardi 2 Janvier 2007

Sandino ou le général des hommes libres

Il n’est pas rare que le profane se demande si Sandino fut vraiment un personnage historique, tant la renommée du Nicaraguayen a acquis la dimension d’un mythe : celle d’un patriote intègre et inspiré d’une Amérique centrale qui, plus que toute autre région du monde, a subi l’impérialisme de Washington. Augusto Nicolás Calderón César Sandino a pourtant bel et bien existé, au point que la gauche internationaliste trouva en lui un héros de l’entre-deux-guerres. Sa vie ne commence pas sous les meilleurs auspices. Né à Niquinohomo le 18 mai 1895, Augusto est le fils illégitime - sa blessure intime - d’un moyen propriétaire terrien et d’une de ses employées ouvrière agricole. Durant son enfance, ce métisse mène une vie misérable et développe un profond sentiment d’injustice. Sa mère, qu’il adore et suit dans les plantations de café, rencontre moult difficultés, au point d’être un jour emprisonnée pour cause de dette.

Mais à l’âge de 11 ans, Augusto est recueilli par son père, qui l’envoie à l’école et l’initie au monde des affaires. Vivant à l’ombre du fils légitime Socrate (qui le suivit dans son combat jusque dans la mort), sa belle-mère le traite moins bien qu’un domestique. Augusto obtient néanmoins des succès prometteurs pour le compte de l’entreprise paternelle. Le drame le rattrape en 1920 : à la suite d’un conflit jamais élucidé, il blesse gravement un homme qui l’a insulté et s’enfuit.

Menant une vie itinérante pénible, il met à profit au Honduras et au Guatemala une expérience de mécanicien acquise préalablement au Costa Rica. Il travaille dans des propriétés nord-américaines, discerne la puissance de la United Fruit Company, une entreprise tentaculaire qui a le monopole de la banane en Amérique centrale (« républiques bananières »...), et saisit le poids de la diplomatie du dollar et du big stick (gros bâton) dans la mer des Caraïbes - véritable « Méditerranée américaine » que Washington, soucieuse de ses intérêts, contrôle au gré de nombreuses démonstrations navales et d’expéditions militaires depuis la fin du XIXe siècle.

Au Mexique, il travaille pour des compagnies pétrolières US à Tampico et baigne dans l’atmosphère postrévolutionnaire du pays phare de la modernité des Amériques latines. Frotté d’idées nouvelles et profuses, cet homme menu, réservé et méditatif repense alors à son pays, dirigé alternativement par l’oligarchie libérale ou conservatrice et occupé militairement depuis 1912 par la Maison-Blanche, qui y soutient son homme fort. Il achève son errance initiatique en devenant franc-maçon, adepte d’un spiritualisme humaniste et ésotérique. Désormais éveillé à la politique, Sandino retourne au Nicaragua lorsqu’une guerre civile éclate en 1926.

Il intègre les troupes du général libéral Moncada, qui s’oppose au conservateur Adolfo Diaz, président à la suite d’un coup d’Etat et appuyé par Washington. Sandino se fait remarquer pour ses qualités de meneur d’hommes et compte bientôt 800 partisans. Mais en mai 1927, Moncada dépose les armes, amadoué par la diplomatie US en échange du fauteuil présidentiel. Seul, Sandino refuse un tel pacte : « Je ne me vends ni ne me rends », proclame-t-il.

Suivi de ses partisans, le charismatique « bandit » coiffé de son célèbre chapeau texan se réfugie dans les montagnes des Ségovies, à la frontière du Honduras. Les premiers combats sont meurtriers, sans grands résultats. Mais en moins de deux ans, Sandino use avec maestria de toutes les techniques de la guérilla : embuscades surprises minutieusement préparées, raids urbains efficaces, connaissance du terrain. Le corps expéditionnaire de plus de 5 000 marines US, aidé par la Garde nationale nicaraguayenne (GN), affronte jusqu’à dix contre un un adversaire coriace, discipliné et insaisissable. Avec le slogan « Patria y Libertad » et le drapeau rouge et noir comme emblème, la légende de Sandino naît. Mais son combat a des limites. Il lui faut des appuis politiques et financiers.

Au Mexique, où il reste une année, le président Portes Gil le reçoit. En vain. Hormis des dons épars et des sympathisants étrangers rejoignant ses rangs, la gauche américaine et européenne, voire chinoise, le loue. Sa renommée est mondiale : la Ligue anti-impérialiste étasunienne le soutient contre son propre gouvernement ; la poétesse chilienne Gabriela Mistral admire « la folle petite armée » de travailleurs et de paysans du maquisard ; l’écrivain ancien combattant Henri Barbusse le baptise « général des hommes libres » tandis que la mouvance communiste tente de l’embrigader - ce que Sandino refuse (en témoigne sa rupture avec son secrétaire salvadorien, le fameux Augusto Farabundo Marti).

En effet, Sandino est un intuitif méfiant envers les systèmes idéologiques et la politique politicienne. Doté d’une foi inébranlable dans la validité de son combat, cet homme d’action est avant tout un patriote épris de mysticisme, qui parle avec sensibilité de l’être indo-hispanique, de Dieu, de liberté, de fraternité et de défense nationale au nom des opprimés. Partisan d’idées-forces consensuelles, cet esprit farouche aspire à la légalité constitutionnelle et à une démocratie paisible. En anti-intellectuel, il veut des solutions concrètes pour son peuple, non une révolution abstraite - et cette lutte passe d’abord par le recouvrement de la souveraineté du Nicaragua dans une Amérique centrale solidaire et débarrassée de l’ingérence étrangère.

De retour au Nicaragua en 1930, où la guérilla couve, la lutte reprend. Elle occupe bientôt la moitié du territoire. Sandino semble invincible, et le commandement US désespère. La guerre durcit, traîne. A l’heure de la Grande Dépression, l’opinion étasunienne s’interroge sur l’engagement meurtrier de ses soldats sous les tropiques. En 1932, l’élection du démocrate Franklin Delano Roosevelt à la Maison-Blanche change la donne. Avec la Good Neighbour Policy (politique de bon voisinage) vis-à-vis de l’Amérique latine (malgré des ambiguïtés), l’évacuation des marines s’achève début 1933. Sans avoir complètement gagné sur le terrain, Sandino remporte son combat disproportionné de six ans contre une armée puissante et moderne.

La paix revient en effet avec le départ des marines, car le guérillero n’a jamais fait mystère du sens de son combat. Une fois que le Nicaragua est libre de yankees et renoue avec des élections présidentielles régulières, qui voient accéder le libéral Sacasa en février, Sandino cesse les hostilités. Dès lors, il se désintéresse de la vie publique et vit dans le souvenir de sa jeune femme Blanca, qui vient de mourir en couche. A Wiwili, au milieu d’Indiens et d’anciens guérilleros, il organise une coopérative sur le Río Coco, rêvant d’améliorer pratiquement le bien-être quotidien de ses compatriotes. Son projet, lancé dans des conditions très difficiles, connaît un début de réussite au bout d’une année de travail harassant.

Mais les 5 000 hommes de la GN, que Washington a eu le soin de laisser en place, commettent des exactions. Des anciens guérilleros sont assassinés ou disparaissent. Le « gamin de Niquinohomo » se plaint à Managua du non-respect de la paix des braves entre anciens combattants. A l’occasion du premier anniversaire de la signature des accords de paix, le président Sacasa lui propose de rencontrer le chef de la GN, le général Antonio Somoza García. Leur entrevue est cordiale et prometteuse - mais seulement en apparence. Le 20 février 1934, Sacasa nomme un délégué présidentiel dans les départements du Nord afin de les retirer de l’emprise de Somoza. Le 21, ce dernier, furieux, est reçu par Arthur Bliss Lane, le nouvel ambassadeur US. Le même soir, Sandino et deux de ses généraux quittent la table présidentielle. A 21 h 30, ils sont arrêtés par la GN. Somoza et quatorze de ses officiers ont scellé ce complot dans le sang : Sandino et ses généraux sont emmenés en camion sur un terrain d’aviation, où ils sont froidement abattus ; leurs corps ne seront jamais retrouvés. Le lendemain, l’assaut contre la communauté de Wiwili est lancé : 300 morts. Le règne de Somoza commence. Sa dynastie sanguinaire durera jusqu’en 1979, avec l’appui constant de Washington, malgré Roosevelt qui, en découvrant le dossier nicaraguayen, dit de « Tacho » : « N’est-ce pas l’homme qui est supposé être un fils de p... ? » Question à laquelle son secrétaire d’Etat Cordell Hull répondit : « Oui, il l’est en effet, mais c’est le nôtre. »

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De Sandino au Sandinisme

Les deux figures antinomiques de Sandino et de Somoza planent sur le Nicaragua du XXe siècle. Relégué aux oubliettes par son assassin, au pouvoir dès 1936, le souvenir du guérillero revint avec éclat sur le devant de la scène en 1979... Ambitieux sans scrupules, Somoza passe son adolescence à Philadelphie. Admirateur des Etats-Unis, ce businessman raté transite par le Parti libéral avant de fréquenter le gratin de Managua grâce à son mariage. Amant de la femme de l’ambassadeur US, il obtient des appuis diplomatiques et devient directeur de la Guarda Nacional (GN, la force militaire de premier plan) en homme de confiance de Washington - au demeurant comme nombre de dictateurs de la région à la même époque.

Somoza inaugure une dynastie familiale dictatoriale qui va diriger le Nicaragua comme une immense hacienda. Multimillionnaire, détenant la majeure partie des terres, « Tacho » règne par la violence, la censure, la police secrète et le chantage. Assassiné en 1956, ses fils Luis et Anastasio, alias « Tachito », lui succèdent en gouvernant parfois par hommes de paille interposés. Ils restent les fidèles piliers régionaux de la Maison-Blanche durant la guerre froide. En 1961, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), création de jeunes idéalistes enhardis par la chute de Batista à Cuba, lance une guérilla séduite par le castrisme et le guévarisme. Il peine face à une GN puissante et soutenue. Divisé en trois chapelles politiques, il disparaît quasiment au début des années 1970. Mais les difficultés économiques d’un régime usé et le tremblement de terre de Managua de 1972 relancent la lutte. Le FSLN fait l’unanimité autour de lui lorsque le patron de presse Pedro Joaquin Chamorro, un conservateur respecté qui dénonce la corruption massive du clan somoziste, est assassiné en 1978. Le pays plonge dans la guerre civile (50 000 morts). Les attaques du FSLN sont désormais soutenues par l’ensemble de la population. Juillet 1979 : acculé, seul, « Tachito » quitte Managua pour Miami avant d’être assassiné au Paraguay... La victoire sandiniste est totale et son héros éponyme peint en symbole anti-impérialiste et socialiste par excellence. Mais le gouvernement d’union nationale se lézarde vite. Le régime hégémonique qui se met en place - d’inspiration marxiste révolutionnaire, mais aussi nationaliste et chrétien de gauche - se raidit. Son jacobinisme heurte les minorités indigènes. Il accumule difficultés financières, dérives autoritaires et critiques en raison de son rapprochement avec Cuba et l’URSS. De leur côté, les Etats-Unis de Ronald Reagan appuient la Contra, front hétéroclite d’anciens somozistes, de nouveaux opposants et de sandinistes déçus, tel le fameux comandante zero Eden Pastora. Au diapason des drames de l’Amérique centrale des années 1980 (Salvador et Guatemala), la guerre civile (50 000 morts) dure jusqu’en 1990, lorsque le président Daniel Ortega (en lice pour la présidentielle du 5 novembre 2006) laisse un pays militarisé et appauvri à la suite d’élections démocratiques. Reste le rêve d’une aventure originale et erratique qui suscita la solidarité de la gauche internationaliste et de chrétiens progressistes, dont 800 coopérants suisses « brigadistes », notamment Maurice Demierre et Ivan Leyvraz, assassinés par la Contra.

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : Le Courrier (www.lecourrier.ch), 3 août 2006.



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