Géopolitique et stratégie

Russie et Iran se repartagent le marché gazier eurasiatique



RIA Novosti
Jeudi 22 Juin 2006

Russie et Iran se repartagent le marché gazier eurasiatique

Par Igor Tomberg, du Centre d'études énergétiques, RIA Novosti



L'idée d'un gazoduc allant d'Iran au Pakistan et en Inde a été avancée par l'Iran en 1996. La canalisation sera longue de 2.775 km et coûtera 7 milliards de dollars. Le projet doit être achevé en 2009 et, à partir de 2010, l'Inde et le Pakistan pourront recevoir 35 milliards de m3 de gaz par an et 70 milliards à partir de 2015. C'est Gazexport, filiale de Gazprom, qui s'occupait de ce projet avant d'être relayée par le département des relations économiques extérieures de Gazprom.

Du point de vue économique, le gazoduc est absolument nécessaire. Le projet promet des avantages majeurs à l'Inde parce qu'il lui permet de se faire livrer du gaz iranien bon marché: d'après des sources iraniennes, la construction de cette canalisation fera économiser à l'Inde 300 millions de dollars de dépenses énergétiques par an. Le Pakistan a lui aussi besoin de ce gazoduc pour recevoir du gaz naturel (Islamabad sera obligé d'importer du gaz dès 2010) et le transit lui rapportera 500 à 600 millions de dollars. Vu la croissance de la demande de matières énergétiques en Chine, il est envisagé de prolonger ultérieurement la canalisation jusque dans la province chinoise de Yunnan. Le président pakistanais Pervez Musharraf a fait cette proposition au cours de ses rencontres à Shanghai avec les représentants des milieux d'affaires des pays de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS).

Les risques politiques du projet ont sensiblement diminué ces derniers temps. Les autorités indiennes ont pendant longtemps refusé le partenariat, de peur que le Pakistan ne soit pas capable d'assurer la sécurité du gazoduc. Au cours d'une visite du ministre indien du Pétrole, Mani Shankar Aiyar, au Pakistan en juin 2005, le président Musharraf a déclaré qu'Islamabad garantirait la sécurité de la canalisation qui passerait par son territoire et souhaitait qu'elle soit mise en chantier l'année prochaine.

Les réserves iraniennes prouvées de gaz naturel s'élèvent à 28.000 milliards de m3 et la production de gaz augmente de 10% par an. A l'heure actuelle, la quasi-totalité de la production est consommée dans le pays: 100 milliards de m3 sont livrés aux consommateurs commerciaux (dont les centrales électriques qui brûlent 35 milliards de m3) et 40 milliards de m3 sont injectés dans les réservoirs pétroliers pour maintenir le débit des puits de production. Le réseau de gazoducs iraniens dépasse 22.000 km. Les potentialités d'exportations du pays s'accroissent et font de l'Iran un concurrent puissant de la Russie. Ce n'est pas par hasard que l'Europe lie à l'Iran une bonne partie de ses plans de diversification des livraisons de gaz. Dans cette optique, la participation de Gazprom au projet de gazoduc Iran-Pakistan-Inde peut être considérée comme un coup de maître dans la concurrence pour le marché européen: le projet permettra de canaliser une bonne partie des ressources iraniennes à l'est et, pour le moins, de retarder leur apparition en Europe.

Dans le contexte géoéconomique, une importance exceptionnelle revient à l'initiative gazière annoncée par Téhéran à Shanghai. Au cours de son entretien avec le président russe Vladimir Poutine, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a proposé de décider ensemble des prix du gaz et des principaux flux de combustible bleu.

De l'avis des observateurs, le rapprochement entre la Russie et l'Iran dans le secteur gazier réunira les conditions nécessaires à la création d'une organisation de pays producteurs de gaz, analogue au cartel pétrolier. L'unification des réseaux de transport de gaz russe et iranien permettra à Gazprom de participer à la gestion de la quasi-totalité du système de gazoducs asiatiques. D'autant que le Turkménistan envisage d'intégrer ce système (grâce au gazoduc Turkménie-Iran existant). L'Asie centrale le suivra et il en résultera un marché du gaz qui réunira la Turkménie, l'Iran, le Pakistan, l'Inde et la Chine.

L'initiative de Téhéran signifie que l'Iran, qui possède les plus importantes réserves de gaz après celles de la Russie, n'a pas l'intention de faire concurrence à Moscou dans ce domaine. Mieux, il lui propose de coordonner leurs actions sur le marché mondial, jusqu'à la politique des prix et du transport. L'alliance gazière russo-iranienne pourrait dans ce cas contrôler 43% (75.500 milliards de m3) des réserves mondiales prouvées et définir à long terme les principaux paramètres de développement du marché eurasiatique, voire mondial.

D'ailleurs, la création d'un cartel gazier est fort peu probable dans l'avenir le plus proche. Le président russe écarte carrément cette éventualité. "Le cartel c'est l'OPEP, nous aurons une coentreprise", a-t-il déclaré à Shanghai. Il est évident qu'aujourd'hui des initiatives de ce genre sont de nature à porter atteinte à la réputation de la Russie en tant qu'hôte du sommet du G8 et candidate au rôle de garant de la sécurité énergétique internationale. Il ne faut pas oublier cependant les ententes bilatérales intervenues avec des fournisseurs de gaz actuels ou potentiels: l'Algérie, la Libye et l'Iran. Ces accords peuvent devenir des instruments efficaces de régulation du marché du gaz dans l'intérêt des producteurs.

Ainsi, la participation de Gazprom au projet de gazoduc Iran-Pakistan-Inde s'avère doublement avantageuse pour la Russie. Le concurrent en puissance (Iran) dirige ses ressources vers l'est en diminuant sensiblement les chances des Européens de diversifier leurs sources de livraisons de gaz. Dans le même temps, en acquérant de nouveaux moyens d'influence sur la distribution de gaz à l'échelle de l'Eurasie, la Russie met en �uvre sa propre stratégie de diversification des marchés. Un coup de maître géopolitique à la veille de la réunion du G8 à Saint-Pétersbourg.


Samedi 24 Juin 2006

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