Diplomatie et relation internationale

Russie-Japon : passer de la 'diplomatie DES geishaS'


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Le journal japonais Yomiuri a publié un article de Shigeki Hakamada, professeur à l'Université Aoyama Gakuin, éminent spécialiste des relations russo-nippones. Intitulé "Les concessions réclamées à la Russie ont un effet contraire", cet article affirme, entre autres choses, que la Russie "ignore totalement" les clauses de la Déclaration de Tokyo de 1993 relatives à l'acceptation par Moscou d'examiner la question de l'appartenance des îles Kouriles du Sud.


Anatoli Kochkine
Lundi 5 Février 2007

Anatoli Kochkine, professeur à l'Université orientale

(Agence RIA Novosti)







Selon le professeur Hakamada, toutes les propositions avancées par le Japon, notamment celle, récente, du ministre des Affaires étrangères, Taro Aso, sur la possibilité de "partager de manière égale" le territoire des îles litigieuses, de "restituer" au Japon trois îles ou de les mettre en valeur conjointement "ne font que durcir la position russe, car Moscou attend tout simplement de nouvelles concessions". Le professeur Hakamada estime erroné de révéler des intentions avant que celles-ci ne fassent l'objet de négociations. Il suggère de ne plus rechercher ni d'avancer de nouvelles initiatives de toutes sortes. Les négociations, estime-t-il, ne doivent pas être ébruités et viser en premier lieu l'instauration de rapports de confiance entre les participants. "Si, actuellement, la tenue de ces négociations soulève des difficultés, ce projet d'importance étatique doit être reporté, même d'un siècle s'il le faut", écrit le professeur en conclusion.



Nous avons lu cet article avec intérêt et nous nous permettons d'exposer ici quelques considérations sur ce problème. Shigeki Hakamada évoque les résultats d'un sondage, selon lequel environ 85 % des Japonais pensent que le problème des "territoires du nord" gêne le développement des rapports nippo-russes. Ce point de vue est aussi celui d'une majorité de Russes qui, mises à part les contradictions au sujet de la frontière, ne voient pas d'autres obstacles sérieux à même d'empêcher l'établissement de relations de bon voisinage entre les deux pays. Cependant, même si la volonté d'éliminer ces contradictions est partagée, ce sera extrêmement difficile de le faire dans un avenir visible. La raison en est non pas la montée des sentiments "nationalistes et impérialistes" au sein du peuple russe, comme le prétend M. Hakamada, mais l'absence, tant en Russie qu'au Japon, de conditions politiques et, chose plus importante encore, psychologiques pour trouver un compromis territorial.



Aujourd'hui, 73 % des Russes sont hostiles à des concessions territoriales au Japon, tandis que 2 % seulement les estiment possibles. Par ailleurs, 75 % des habitants de la Sibérie et de l'Extrême-Orient russe déclarent qu'ils reconsidéreraient leur attitude positive à l'égard du Président Vladimir Poutine en cas de "cession des Kouriles". Nous pensons que c'est cet état d'esprit des Russes qui explique le durcissement de la position de Moscou vis-à-vis des revendications territoriales du Japon. Il importe aussi de bien comprendre que le litige territorial russo-japonais est depuis longtemps sorti du cadre du simple problème diplomatique pour devenir l'objet d'une lutte électorale implacable en Russie, au niveau tant local que fédéral.



Le professeur Hakamada se plaint que l'on "l'ignore" en Russie la Déclaration de Tokyo de 1993. Effectivement, les experts russes ne sont pas d'accord sur l'interprétation de ce document. A l'époque, dans la déclaration en question, le Président russe, Boris Eltsine, avait accepté que des négociations soient menées sur l'appartenance de territoires faisant partie de la Fédération de Russie, ce qui contredit les termes de la Constitution de notre Etat. Qui plus est, la visite de Boris Eltsine et la signature du document avaient eu lieu alors que le Soviet suprême, l'organe du pouvoir représentatif, avait été dissous. La Déclaration de Tokyo n'a pas été entérinée, elle n'a même pas été soumise à l'examen de la Douma constituée en décembre 1993. Selon nous, cela ne permet pas de considérer le document signé par Boris Eltsine à Tokyo comme étant un accord interétatique valable et contraignant.



Comme la partie japonaise l'a indiqué à maintes reprises, ce qui doit être considéré comme un document bilatéral fondamental, ce n'est pas la Déclaration de Tokyo ou un quelconque autre document, mais la Déclaration conjointe soviéto-japonaise de 1956, ratifiée par les Parlements des deux pays.



Ces dernières années, nous avons évoqué à maintes reprises le caractère inadmissible de la "diplomatie secrète" dans le processus des négociations russo-nippones. Aussi ne pouvons-nous souscrire à l'appel à prendre des décisions dans le secret des bureaux capitonnés des ministères des Affaires étrangères, comme cela se passait encore récemment, ou encore dans les restaurants de geishas d'Akasaka, le quartier huppé de Tokyo. L'opinion ne savait alors rien, ignorait la teneur des propositions débattues. L'affaire du parlementaire nippon Mueno Suzuki, accusé de détournement de fonds pour ses activités dans les coulisses des relations russo-japonaises, montre bien quelles conséquences déplorables cette "diplomatie" peut avoir. Ce scandale avait démontré qu'au siècle de la "révolution informationnelle", il devient de plus en plus difficile, voire impossible, de dissimuler quelque chose à l'opinion.



Nous ne pouvons pas davantage être d'accord avec les propositions du chef de la diplomatie nippone, Taro Aso, et du secrétaire général du Parti démocrate, Yukio Hatoyama, évoquées dans son article par le professeur Hakamada. Présentées comme étant des points de vue personnels, ces propositions n'échapperont guère à la critique, tant au Japon qu'en Russie. Par contre, les tentatives de sortir les pourparlers de l'impasse et d'explorer des compromis méritent notre attention. Car la mission première d'hommes politiques véritablement responsables consiste, précisément, à dénouer les nœuds des contradictions les plus compliqués.



On sait que la diplomatie est l'art du possible. Le principe du "tout ou rien" lui est étranger. L'appel du professeur Hakamada aux Japonais à "camper sur leurs positions pendant cent ans encore s'il le faut" suggère un état proche du désespoir. Il n'est certainement pas de l'intérêt de nos peuples voisins de rester encore tout un siècle dans un état de confrontation. La Russie ne se soustrait pas à l'examen des conditions de la conclusion du traité de paix. Espérons que les pourparlers russo-japonais engagés dans le cadre nouveau du "dialogue stratégique" ne ressasseront pas la même rengaine et permettront enfin de s'attaquer au rapprochement des positions.


Lundi 5 Février 2007

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