Propagande médiatique, politique, idéologique

Reporters sans frontières silencieuse au sujet d’un journaliste incarcéré par les troupes militaires étasuniennes en Irak


L’organisation française Reporters sans frontières reste étrangement silencieuse au sujet du calvaire que vit Bilal Hussein, photographe de l’agence Associated Press (AP). Arrêté le 12 avril 2006 à Ramadi, Bilal Hussein est actuellement détenu à Camp Cropper, dans les environs de la capitale irakienne Bagdad, par l’armée d’occupation étasunienne1.


Salim Lamrani
Jeudi 5 Octobre 2006

Photo de titre : Bilal Hussein en famille, lorsqu'il était encore libre
Photo de titre : Bilal Hussein en famille, lorsqu'il était encore libre

Salim Lamrani

Proposé par l'auteur



A ce jour, aucune charge n’a été retenue contre lui et aucun procès n’est prévu en ce qui le concerne. La raison est relativement simple : les forcés armées étasunienne, qui l’ont arrêté pour « des raisons impératives de sécurité » sans donner plus de détails, ne disposent pas de preuves à son encontre2.

Le président de l’agence AP, Tom Curley, a dénoncé une détention arbitraire : « La loi doit prévaloir. Il doit être mis en examen ou être relâché. La détention illimitée n’est pas acceptable […]. Cela est inacceptable aux yeux de la loi irakienne, des conventions de Genève ou de toute procédure militaire3 ».

Bilal Hussein fait partie des quelques 13 000 Irakiens détenus, sans accusation formelle et sans être poursuivi devant la justice. Le major de l’armée étasunienne, Jack Gardner, a tenté de justifier l’incarcération du photographe : « Il a des rapports très étroits avec des personnes responsables […] d’attaques contre les forces de la coalition ». En réalité, les Etats-Unis reprochent à Bilal Hussein son indépendance et sa liberté de mouvement, alors que les photographes occidentaux ne travaillent que sous les ordres des troupes d’occupation4.

Il s’est surtout fait remarquer par ses photos de la rébellion irakienne, dont plusieurs lui ont valu le prix Pulitzer, qui mettent à mal la propagande de la Maison-Blanche sur la pacification du pays. La rédactrice en chef d’AP, Kathleen Carroll a été claire à ce sujet : « Nous avons passé en revue toutes ses photos. Nous avons parlé à tous ceux qui ont travaillé avec lui. Et nous n’avons rien trouvé d’autre qu’un travail de journaliste, effectué dans des conditions très dangereuses. Quant aux photos d’insurgés, elles ne sont pas majoritaires. Et c’est notre travail de montrer les deux côtés du conflit5 ».

C’est également l’avis de l’avocat Badie Arief Izzat qui est convaincu que son client a été ciblé par les forces de la coalition à cause de ses photos prises à Ramadi et Falloujah. Après avoir approché en vain les autorités étasuniennes, les dirigeants d’AP ont décidé d’attirer l’attention de l’opinion publique sur ce cas et, par la même occasion, sur les milliers d’autres prisonniers retenus sans preuves ni accusation6.

Les véritables raisons de l’arrestation de Bilal Hussein sont autres. En réalité, la vaste majorité de ses 420 photos publiées montrent les massacres commis par l’armée étasunienne sur la population civile, des personnes mutilées et des maisons détruites. Il était devenu la cible des néo-conservateurs étasuniens sur Internet, qui critiquaient ses clichés7.

Mais le cas de Bilal Hussein n’est que la pointe émergée de l’iceberg. En effet, selon l’avocat new-yorkais d’AP, Scott Horton, plusieurs centaines de journalistes en Irak ont été arrêtés et détenus pendant plusieurs semaines et parfois même un an. C’est le cas du caméraman de la chaîne de télévision étasunienne CBS, Abdul Ameer Younis Hussein, qui a été arrêté, accusé d’être membre de la rébellion et séquestré pendant près d’un an avant d’être envoyé devant un tribunal irakien qui l’a acquitté par manque de preuves8.

Ce n’est pas la première fois que Reporters sans frontières « oublie » les journalistes arrêtés par les troupes d’occupation étasuniennes. Cela avait déjà été le cas pour le caméraman soudanais Sami Al-Haj torturé à Guantanamo. Beaucoup de critiques ont été émises quant à l’indépendance et l’impartialité de RSF, qui est financé par le Congrès étasunien, et dont les rapports sur certains pays ont curieusement un lien avec l’agenda politique de l’administration Bush9.

Mais comment RSF peut être objective et impartiale lorsqu’elle cite parmi « les organisations nationales et internationales de la liberté d’expression [et] les sites partenaires de Reporters sans frontières » le site Internet du … Département d’Etat étasunien et celui de la Section des intérêts nord-américains à Cuba10 ?


Notes

1 Claire Guillot, « En Irak, photographier la rébellion conduit dans les camps américains », Le Monde, 24 septembre 2006.

2 Robert Tanner, « U.S. Holds AP Photographer in Iraq 5 months », Associated Press, 17 septembre 2006.

3 Ibid.

4 Ibid.

5 Claire Guillot, op.cit.

6 Robert Tanner, op.cit.

7 Ibid.

8 Ibid.

9 Salim Lamrani, « Reporters sans frontières et ses contradictions ».

10 Reporters sans frontières, « Les organisations nationales et internationales de défenses de la liberté d’expression, les sites partenaires de Reporters sans frontières ». (site consulté le 26 septembre 2006).






Salim Lamrani est chercheur français à l'Université Denis Diderot (Paris VII), spécialiste des relations entre Cuba et les USA. Auteur de Cuba face à l'empire : Propagande, guerre économique et terrorisme d'État, Éditions Timéli, 2006, et de Washington contre Cuba, Éditions Le Temps des Cerises, 2005.



Jeudi 5 Octobre 2006

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