Diplomatie et relation internationale

Relations entre le Pakistan et les Etats-Unis fragilisées après la tentative américaine d’intimider le nouveau gouvernement pakistanais


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Le secrétaire d’Etat adjoint des Etats-Unis, John Negroponte, et Richard Boucher, assistant du secrétaire d’Etat pour l’Asie centrale et l’Asie du Sud, se sont rendus à Islamabad tôt mardi, pratiquement sans avertir leurs hôtes pakistanais. Leur visite soudaine révèle les craintes de l’administration Bush concernant le changement de régime qui a présentement lieu au Pakistan.


Samedi 29 Mars 2008

Par Keith Jones

Le jour avant l’arrivée des envoyés spéciaux américains, l’Assemblée nationale du Pakistan nouvellement élue a choisi le chef du Parti du peuple pakistanais (PPP) par une marge écrasante de 312 contre 42 pour diriger le gouvernement de « consensus national » formé par les partis d’opposition au président pakistanais, Pervez Moucharraf, un allié de longue date des Etats-Unis.

Le premier ministre Yousuf Raza Gillani est lui-même une victime bien connue du régime dictatorial de Moucharraf, ayant passé cinq ans en prison pour des raisons politiques sur la base de fausses accusations de fraude.

Le premier geste de Gillani après son élection fut d’ordonner la fin des arrestations à demeure des juges de la Cour suprême et des hautes cours congédiés en novembre dernier par Moucharraf. Ce dernier craignait qu’ils déclarent inconstitutionnelle sa soi-disant réélection illégale et truquée à la présidence pour un autre mandat de cinq ans.

Le nouveau gouvernement dirigé par le PPP a promis de voter une résolution dans moins de trente jours pour redonner leur poste aux juges. Un tel geste ouvrira la porte à des contestations légales de la présidence de Moucharraf et provoquera probablement une crise constitutionnelle. Moucharraf a dit que les juges ne peuvent reprendre leur poste que si la constitution est amendée et a plusieurs fois décrit Mohammad Iftikhar Chaudhry, le juge de la Cour suprême congédié, comme étant « la lie de la société ».

Malgré de nombreux signes de l’ampleur de l’opposition populaire à Moucharraf, y compris des sondages et une vague d’émeutes de par le pays après l’assassinat de la dirigeante du PPP Benazir Bhutto en décembre dernier, l’administration Bush a été choquée par la raclée subie par ses alliés politiques lors des élections des législatures au niveau national et provincial du 18 février dernier.

Elle a fait pression sur le PPP et ses partenaires de coalition, la Ligue musulmane pakistanaise-Nawaz (LMP-N), le Parti national awami basé sur les Pachtounes et le parti fondamentaliste islamiste JUI-F, de laisser tomber la question des juges ou, à tout le moins, de s’entendre avec Moucharraf pour que ce dernier conserve la présidence. En conséquence de changements à la constitution que Moucharraf et l’armée ont imposés au Parlement en 2003, le président pakistanais a de grands pouvoirs, y compris le droit de congédier le premier ministre et de dissoudre l’Assemblée nationale.

Un représentant du département d’Etat américain a dit que le but de la visite au sommet de cette semaine était de demander au gouvernement « comment il entend aller de l’avant et quel est son plan de match ».

En réalité, Negroponte et Boncher se sont rendus au Pakistan dans le but de forcer le nouveau gouvernement à garantir qu’il continuera à jouer un rôle de premier plan dans les plans qu’ont les Etats-Unis pour l’Asie de l’Ouest et l’Asie centrale.

Le Pakistan joue un rôle clé dans l’occupation américaine de l’Afghanistan. C’est par ce pays que passe la plupart du pétrole et de l’approvisionnement en matériel essentiel dont les forces américaines et les forces de l’OTAN ont besoin en Afghanistan. Le Pakistan sert aussi de plateforme dans les préparatifs américains pour attaquer militairement l’Iran.

Au cours des derniers mois, les agences du renseignement et les agences militaires américaines ont augmenté leur présence au Pakistan, avec l’objectif d’affaiblir le mouvement de soutien pour l’insurrection contre le gouvernement afghan imposé par les Etats-Unis dans les régions tribales du Pakistan où l’on trouve beaucoup de Pachtounes. Les forces américaines ont réalisé plusieurs raids aériens au Pakistan même pour aider aux opérations de contre-insurrection.

La mission de Negroponte semble n’avoir provoqué que la colère au sein des élites et de la population pakistanaise dans son entier à cause de la relation de subordination qui existe depuis longtemps entre le Pakistan et les Etats-Unis et de l’appui inconditionnel de Washington pour Moucharraf, qui a pris le pouvoir lors d’un coup d’Etat en 1999, malgré les attaques de ce dernier contre les droits démocratiques du peuple pakistanais.

Les représentants pakistanais se sont plaints de ce que Boucher et Negroponte se soient plus ou moins imposés. « La visite n’était pas planifiée et seuls les représentants pakistanais nécessaires en furent informés à la dernière minute », a écrit le Daily Times, un quotidien pakistanais. Lorsque les représentants pakistanais ont signalé que le temps choisi pour cette visite n’était pas le meilleur, ils ont obtenu comme réponse que Negroponte voyageait dans la région et que son horaire ne permettait pas un report de la visite.

La nervosité envers l’intrusion arrogante des Etats-Unis dans les affaires du Pakistan a été exprimée par l’éditeur du Dawn, Zaffar Abbas. « L’arrivée de la délégation américaine le jour même où le premier ministre était assermenté laisse entendre qu’ils cherchaient à imposer leur vision des choses », a dit Abbas. « Le problème avec l’Amérique, c’est qu’ils ne comprennent pas les pressions intérieures sur le nouveau gouvernement. »

Un autre important quotidien de langue anglaise, The News, a publié un éditorial mardi sous le titre « Bas les pattes, oncle Sam ». Selon ce quotidien, « les gens sont préoccupés par les signes que Washington cherche à imposer sa volonté sur certaines parties du pays ou à dicter les décisions politiques ».

La première rencontre de Negroponte a eu lieu avec Nawaz Sharif et d’autres dirigeants de la ligue musulmane pakistanaise. Sharif aurait, selon le New York Times, « passé un savon » à l’envoyé américain.

S’adressant à la presse après la rencontre, Sharif a répété son appel que Moucharraf démissionne, affirmé avoir dit à l’émissaire américain que les jours ayant vu le gouvernement du pays être « l’affaire d’un seul homme » étaient révolus, et ajouté qu’il ne pouvait donner à Washington l’ « engagement » que voulait ce dernier sur la lutte au terrorisme.

« Le Pakistan », a dit Sharif, « veut la paix dans tous les pays, y compris aux États-Unis. Mais pour assurer la paix dans d’autres pays, nous ne pouvons pas transformer notre propre pays en champs de la mort ».

Faisant allusion aux récentes frappes aériennes des Etats-Unis au Pakistan – par des drones lancés à partir de la base secrète récemment rendue publique de la CIA au Pakistan ou par des missiles tirés de l’autre côté de la frontière par les forces américaines en Afghanistan –, Sharif a déclaré : « Si les Etats-Unis veulent se débarrasser du terrorisme, nous voulons également que nos villages et nos villes ne soient pas bombardées. »

Sharif est un riche industriel qui entretient des liens étroits avec le régime saoudien et qui n’a jamais remis en question, malgré ses critiques de l’administration Bush, le partenariat de longue date entre le Pentagone et l’armée pakistanaise. Mais il est furieux que les Etats-Unis aient soutenu et continuent de soutenir Moucharraf, qui l’a renversé lorsqu’il était premier ministre et l’a ensuite traduit en justice pour trahison. Et, comme beaucoup de gens au sein de l’élite pakistanaise, il voit d’un mauvais œil l’étendue de l’emprise qu’a pu établir le corps des officiers, avec la complicité de Washington, sur un vaste réseau d’entreprises capitalistes.

Sharif est aussi très conscient du fait que son parti a obtenu de meilleurs résultats qu’anticipés dans les élections du mois dernier précisément parce qu’il s’était présenté comme le parti de l’opposition intransigeante à Moucharraf et avait condamné Washington pour avoir soutenu la dictature de ce dernier.

Negroponte a aussi rencontré des dirigeants du PPP dont Asif Ali Zardari. Le veuf de Bhutto, Zardari est le véritable chef du PPP et il l’a souligné en faisant clairement savoir que c’était lui, et lui seul, qui avait décidé en fin de compte que Gillani devrait être le choix du PPP pour le poste de premier ministre.

Zardari ne s’est pas adressé à la presse après la rencontre. Mais son conseiller Husain Haqqani a dit que Washington avait été averti du fait que Moucharraf avait perdu une bonne partie de son pouvoir. « Si je peux utiliser une expression américaine », a dit Haqqani, « il y a un nouveau shérif en ville. Les Américains ont compris qu’ils avaient peut-être parlé trop longtemps à un seul homme. »

Les dirigeants du PPP ont travaillé de concert avec l’administration Bush pendant presque toute l’année 2007 dans une tentative de reconfigurer le régime Moucharraf afin de lui donner un vernis de légitimité populaire. Si les négociations pour un partage du pouvoir ont échoué, c’est parce que Moucharraf et ses partisans ont refusé de véritablement céder une partie du pouvoir et parce que l’opposition de masse croissante à Moucharraf a conduit les dirigeants du PPP à faire une pause.

Jusqu’à ce jour Zardari et la direction du PPP n’ont pas écarté tout compromis avec Moucharraf. Ils ont également été beaucoup moins critiques envers Washington que Sharif et son parti.

Mardi, lorsque Bush a téléphoné à Gillani pour le féliciter de sa nomination en tant que premier ministre, le chef du PPP a dit, selon ses porte-paroles, que « le Pakistan continuerait la lutte contre le terrorisme sous toutes ses formes », tout en ajoutant que cela devrait comprendre « une approche politique envers les programmes de développement ».

Même cette position, toutefois, risque de ne pas plaire à Washington. L’administration Bush a fait pression à maintes reprises sur Islamabad pour qu’il se montre plus ferme dans l’affirmation de son autorité sur les régions tribales historiquement autonomes du Pakistan, et ce, malgré le fait qu’Islamabad ait mobilité 80.000 hommes, lancé des attaques aveugles sur les villages, imposé des punitions collectives contre les villages et les tribus accusés d’héberger des insurgés anti-gouvernementaux, et fait régulièrement « disparaître » des gens.

Le journal The Dawn a rapporté mercredi qu’un diplomate anonyme haut placé avait dit à son reporter que « les Américains, tout en disant prêts à envisager une proposition de dialogue avec les militants, ne voulaient pas que les opérations militaires [contre ces derniers] n’arrêtent même pour un bref instant ».

Negroponte a également rencontré Moucharraf mardi. Rien de substantiel n’a été dévoilé sur la teneur de leurs discussions, mais le porte-parole du Département d’Etat Sean McCormack faisait le même jour à Washington l’éloge de l’autocrate contesté.

A la question de savoir si Moucharraf était « indispensable », terme déjà utilisé par Negroponte pour décrire ce dernier, McCormack a répondu que le président pakistanais était « un bon ami et un allié ».

« Ce sont là des questions qui trouveront finalement une réponse à mon avis dans le système politique pakistanais », a ajouté McCormack. « Mais, vous savez, il reste quelqu’un avec qui nous avons travaillé et avec qui nous continuerons de travailler. »

Des dirigeants du Parti démocrate et le New York Times ont suggéré que Washington ne devrait plus consacrer son énergie et son influence au maintien de Moucharraf à son poste. Mais l’administration Bush est déterminée à ne pas froisser l’armée pakistanaise – qui constitue depuis des décennies la courroie de l’influence américaine au Pakistan.

Le général Ashfaq Parvez Kayani nommé par Moucharraf pour le succéder à la tête de l’armée Pakistanaise au moment de sa démission à la mi-décembre, a récemment dit dans une déclaration qu’il supportait fermement Moucharraf dans son rôle de commandant en chef des forces armées. Cela dit, il était noté par plusieurs observateurs que ce même lundi au cours duquel un premier ministre anti-Moucharraf était élu, Kayani réassigna deux des onze commandants du corps d’armée, tous deux ayant la réputation d’être proches de Moucharraf.

La coalition gouvernementale pakistanaise est très instable. Les principaux partenaires de la coalition, le PPP et le PML-N sont des rivaux de longue date.

Elle est une combinaison née des intérêts communs de l’élite dirigeante traditionnelle et des sections de la grande entreprise pour déloger Moucharraf parce qu’elles en veulent à la domination de l’armée sur la vie économique et politique. Elles craignent également la montée de l’opposition populaire au régime de Moucharraf – en raison du caractère dictatorial de son régime; de son appui inopportun à l’agression américaine et de la détérioration de la situation économique. Une telle opposition pourrait provoquer des turbulences populaires et menacer leurs intérêts.

Au cours des derniers mois, le Pakistan a été frappé par la montée des prix de la nourriture, par un manque de farine et par un rationnement de l’électricité. Hier, The Dawn rapportait que les projets de développement de la plus importante province, le Punjab, « étaient quasiment arrêtés puisque les entrepreneurs avaient cessé le travail sur des milliers de routes et d’infrastructures en raison de la montée soudaine du prix des matériaux de construction ».

Il est reconnu au sein des élites que le gouvernement entrant va devoir prendre des mesures impopulaires pour stabiliser le capitalisme pakistanais.

La dispute amère entre le PPP et le PML-N sur qui aura le portefeuille du ministère des Finances est une des raisons majeures ayant empêché le nouveau gouvernement de dévoiler son nouveau cabinet. Chacun insiste que l’autre accepte ce ministère et assume les conséquences directes de l’imposition de mesures encore plus dures pour les masses laborieuses du Pakistan.

http://www.wsws.org http://www.wsws.org



Samedi 29 Mars 2008


Commentaires

1.Posté par Zorro mythological destroying system le 29/03/2008 19:18 | Alerter
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C est fou comme le Pakistan ressemble à la Turquie avec ses militaires, ses capitalistes et ses fondamentalistes, mise à part que la Turquie pourrais entrer dans l union européenne...L avantage c est qu au moins l union européenne serait morte du coup on sait plus trop quoi souhaiter...

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