Le 30 de la Lune de
Maharram
Uzbek à Rhedi,
Un article de M. Thomas Ferenczi paru dans le Monde daté
du 26 mai 2007 et intitulé Désaccords euro-russes
te permettra de suivre pas à pas le cheminement des vassalisations
feutrées. Tu observeras les glissements insidieux de la plume,
les montages astucieux, rampants ou adroitement camouflés des
faux sens, les candeurs des poupées mécaniques, les enjambements
subreptices et artificiels des obstacles que la mauvaise foi rencontre
sur sa route, les escamotages aux yeux mi-clos, les silences éloquents
ou malins, la mise en scène à la fois reptative et innocemment
dévoilée des feintes négligences, la fausse innocence fleurie
d'un talent jésuitique de la dérobade. Quelle leçon d'un machiavélisme
habillé en enfant de chœur, quelles patenôtres de la piété journalistique,
quelles ruses teintées d'enfantillages appris, quelle initiation
aux couleurs délavées de la servitude, quel art des déguisements
dévots, quel génie de l'objectivité benoîtement contrefaite et
assortie d'éclairages des coulisses du métier, quel génie d'une
sincérité bourrée d'artifices , quel génie d'une écriture truffée
de simulacres, quel génie des contorsions et des agenouillements,
quel génie de la sainteté pseudo-démocratique, quel génie des
faux-fuyants d'une liberté portant livrée!
Voici
un bréviaire des ruses et des détours des valets. Observe sur
le vif comment le cerveau biphasé du simianthrope se dédouble
entre ses songes sucrés et ses pestilences .
Premier
arôme des vassaux : "
Comme on l'a constaté lors du déclenchement
de la guerre en Irak, l'adhésion, en 2004, de huit pays issus
de l'ancien bloc soviétique a renforcé au sein de l'Union européenne
ce qu'on pourrait appeler le camp proaméricain. Les nouveaux venus
s'estiment en effet membres d'un ensemble "euro-atlantique" qui
repose sur une profonde solidarité entre l'Europe et les Etats-Unis.
"
Tu
remarqueras avec quel art de l'asepsie le renforcement militaire
systématique de l'empire américain à l'échelle mondiale se trouve
catéchisé d'avance et innocenté par sa transsubstantiation subtile
en une " profonde solidarité " - celle des conjurés qui
ne se réclameront pas franchement d'un " camp pro américain
" , mais qu'on " pourrait appeler ainsi " à
la suite, non pas de la franche décision d'attaquer l'Irak mais
d'avoir provoqué le "déclenchement" de cette guerre, ce
qui nous renvoie au langage de la météorologie, qui abonde en
déclenchements d'orages imprévisibles. Les domestiques rasent
les murs. Un vaste ensemble baptisé " euro-atlantique "
se métamorphose sous nos yeux en un Eden à l'échelle de la planète
des anges . Ah ! qu'elle fleure bon, la " profonde solidarité
" qui sert de drapeau aux aseptisés de l'histoire !
Second parfum : " Lorsqu'ils ont apporté
leur soutien public à George Bush, Jacques Chirac, on s'en souvient,
leur a déclaré qu'ils avaient perdu une occasion de se taire.
Cet avertissement ne les a pas empêchés de continuer à (sic) afficher
leur sympathie pour Washington. En tentant de renouer le lien
transatlantique affaibli par l'intervention américaine en Irak,
Angela Merkel entérine, au nom de l'Europe, un infléchissement
que le nouveau président français, Nicolas Sarkozy, ne manquera
pas d'approuver.
"
J'attire ton attention, mon cher Rhedi, sur les succulences pastorales
des diplomaties de la vertu et sur leur usage de la "sympathie
" : les pays de l'Est qui ont approuvé une guerre de conquête
entreprise au mépris du droit international et sans consulter
les nations unies (*)
sont tellement gentillets qu'ils s'efforcent maintenant, le cœur
sur la main, de " renouer des liens " sans doute affaiblis
par malencontre. Aussi ne craignent-ils pas "d'afficher"
leurs allégeance, ce qui sera réputé légitimer la mollesse et
les complaisances d'un semestre de présidence allemande de l'Europe
; et, dans la foulée, la France ne manquera pas d'approuver la
demi repentance de l'Europe à l'égard du Tamerlan de la démocratie.
Le péché a changé de camp: le retour au bercail des croyants,
un instant égarés loin des sentiers tracés par leur maître , se
réduira à la cérémonie d'un " infléchissement " diplomatique,
parce que des démonstrations trop tapageuses du pardon accordé
aux Savonarole de la démocratie pourrait réveiller les hérétiques
et leur redonner une langue de feu au sein de l'église bien tempérée.
C'est pourquoi il vaut mieux balancer doucement les encensoirs
de la vertu démocratique et les accompagner des psalmodies d'une
orthodoxie piteuse et jouant profil bas. Le plain-chant est le
régime de croisière de la foi.
Troisième
odeur d'encens de la vassalité : " Mais
l'influence des anciens Etats communistes sur la politique de
l'Union a une autre conséquence, complémentaire de la précédente
: elle contribue largement au durcissement des relations avec
Moscou, dont le sommet de Samara entre l'UE et la Russie vient
de donner une nouvelle preuve. Fini l'axe Chirac-Schröder-Poutine.
Le temps est plutôt au renouveau des tensions entre les dirigeants
européens et le maître du Kremlin. "
Observe le franchissement cauteleux de la ligne de démarcation
entre les rudes prémisses du raisonnement et ses conséquences
logiques, qu'on qualifiera de "complémentaires"
: alors que la soumission à une tutelle américaine proclamée bénédictionnelle
a évidemment pour seule finalité réelle de placer encore davantage
l'Europe sous le sceptre de l'empire des croisés de la " liberté
", il ne s'agit plus que d'une conséquence collatérale et absoute
d'avance par une banalisation marginalisatrice , bien que le glaive
soit tiré - sans cela, les diplomates ne parleraient pas d'un
"durcissement" . Observe également l'art d'enregistrer
comme des fatalités les résultats des volontés. Des enchaînements
naturels se substituent aux acteurs réels de l'histoire.
Quatrièmes
effluves : " Les querelles se multiplient,
les malentendus s'accumulent, la méfiance s'accroît. Trois pays
de l'Union sont même en conflit ouvert avec Moscou : la Pologne,
en raison de l'embargo russe sur ses exportations de viande, l'Estonie,
après les troubles suscités par le déplacement d'un monument à
la gloire de l'Armée rouge, la Lituanie, du fait de l'interruption
de ses livraisons de pétrole par l'oléoduc Droujba. "
Le
journaliste est un pluviomètre : querelles, malentendus, méfiances
sont devenus des cumulus. Au milieu de ces intempéries sans portée,
tu n'entendras pas un mot du "bouclier anti missiles" construit
aux portes de la Russie, pas un mot de la diabolisation de l'Iran
, pas un mot de la discrète reprise en main de l'Europe au profit
du boucher de Bagdad , tellement la volonté de se soumettre au
souverain survit à toutes ses défaites. A ce prix , l'Amérique
se réinstallera au sommet de l'Himalaya du "pôle unique"
qui fait sa force depuis 1945 .
Cinquièmes odoriférences de la domestication : " La Russie,
souligne-t-on à Bruxelles, n'a jamais vraiment accepté que ses
anciens satellites se séparent d'elle. Elle ne comprend pas que
l'Union européenne épouse leur cause avec intransigeance et laisse
de petits Etats, comme l'écrivait le 16 mai dans l'International
Herald Tribune un expert russe, Sergueï A. Karaganov, "dicter
leur loi à Berlin, Paris ou Rome". Habile à diviser pour régner,
Moscou préfère traiter séparément avec les grands Etats plutôt
qu'avec Bruxelles. "
Cette fois-ci, l'Europe messianique est censée épouser " avec
intransigeance " la cause des faibles et des opprimés face
au tyran russe. Observe le renversement des rôles : c'est la Russie
qui a basculé du côté d'un Lucifer dont la perversité va jusqu'à
" diviser pour régner ". Qui divise pour régner ? Moscou
est conviée à se dissoudre dans le grand marché européen sur lequel
Washington exercera une domination que rien n'entravera.
Sixièmes pestilences vassalisantes : "
Les Européens ont décidé de faire front ensemble. Les Russes doivent
s'habituer à l'idée que les nouveaux Etats membres font partie
de l'Union au même titre que les autres", affirme un diplomate.
Certes les dirigeants de l'Union, de la chancelière allemande,
Angela Merkel, au président de la Commission, José Manuel Barroso,
regrettent que la Pologne, avec le soutien des pays baltes, bloque
l'ouverture des négociations sur un nouvel accord avec la Russie,
mais ils jugent impératif que l'Europe reste unie face à Vladimir
Poutine. "
Il s'agit de faire front contre l'adversaire imaginaire né sous
la plume des théologiens de l'orthodoxie démocratique mondiale
. Pour cela, il est impératif que l'Europe tombe dans l'illusion
selon laquelle son "unité" clairement affichée devant l'Attila
de l'Irak ne serait nullement l'expression criante de sa servitude,
mais, tout au contraire, la preuve de sa souveraineté retrouvée.
Il appartiendra donc à l'Europe de faire preuve, et cela "impérativement",
de sa loyauté à l'égard su nouveau Vatican. A ce titre, les Etats
du Vieux Monde feront assaut de démonstrations de leur sujétion
au Saint Siège de la démocratie mondiale. Les pays de l'Est passeront
du rang de marionnettes de Moscou à celui de poupées mécaniques
de Washington. Naturellement, l'esclavage n'est jamais payant
: la Russie dispose de moyens de rétorsion. Elle peut non seulement
interrompre l'approvisionnement en gaz de l'Europe , mais ruiner
Airbus. Il va sans dire que la Chine se métamorphose en un second
Lucifer sous nos yeux et qu'il est temps de crier au loup : face
aux dix mille fusées intercontinentales de l'empire américain,
elle serait sur le point d'en fabriquer une dizaine.
Septièmes
puanteurs de la servitude : " Le problème,
estime Katinka Barysch, économiste au Centre for European Reform,
est qu'il ne suffit pas d'appeler les Vingt-Sept à "parler d'une
seule voix". Il faut qu'ils s'entendent sur une position commune.
Or il existe de "réelles différences dans les attitudes et les
objectifs des divers Etats membres". L'Union doit trouver les
moyens d'harmoniser leurs approches. Pour Katinka Barysch, les
Européens ont besoin d'ouvrir un débat "honnête et prospectif"
sur leur politique à l'égard de la Russie pour parvenir à une
"claire définition" de leurs demandes et de leurs attentes. "
Il faut déguster les friandises de la nouvelle diplomatie ecclésiale
des démocraties œcuméniques. " L'harmonie des approches"
signifie arrondir les angles des doctrines, émousser le tranchant
des dogmes, affadir le credo des démocraties sous la houlette
de la nouvelle Curie qu'on appellera la Maison Blanche. Mais l'Europe
n'est pas encore peuplée tout entière d'aveugles volontaires :
il en est encore qui ouvrent un œil , sinon les deux, ce qui,
en langage pastoral s'appelle des "différences dans les attitudes
et les objectifs ". Du coup, le thème d'une loyauté immaculée,
mais menacée d'assoupissement rencontre le miracle d'une liberté
encore mal endormie. On déplorera un manque fâcheux d'unanimité
des serviteurs de l'empire, mais on sera " honnête et prospectif
" à se ranger docilement sous la bannière du roi de la démocratie;
et l'on s'appliquera à donner l'illusion qu'on mène sa propre
barque sous un ciel évangélique, alors qu'on suit un parcours
imposé . On appelle cela " parler d'une seule voix ", "
s'entendre sur une position commune ", " parvenir à une
claire définition " . Décidément, c'est à l'école des siècles
de l'Europe théologique qu'il faut apprendre le langage des orateurs
zélés de leur démission. Passons du Dieu intransigeant des Provinciales
à la condamnation romaine des propositions de Jansénius.
La
huitième plongée dans les abîme de la putréfaction sonne ainsi
: " La difficulté, note Yves Pozzo di
Borgo, sénateur (UDF), dans un rapport récent (Union européenne-Russie
: quelles relations ?), est de "définir un modèle de coopération
spécifique" qui tienne compte des particularismes d'un Etat dont
l'ambition n'est pas d'entrer dans l'Union européenne. Comment
convaincre la Russie de respecter les droits de l'homme, alors
qu'elle tient toute référence à des "valeurs communes" pour une
ingérence inacceptable dans ses affaires intérieures? "
Tu
as bien entendu : la Russie n'aurait pas l'intention de se ranger
parmi les nobliaux chamarrés du Nouveau Monde, la Russie effrontée
refuserait de prendre la place qui lui revient dans le chœur des
serviteurs reconnaissants de Washington , la Russie des apostats,
comme la vraie France, se voudrait un pôle de résistance opiniâtre
de l'Europe à ses évangélisateurs. Mais observe les rubans et
les dorures du Vieux Monde : il est devenu de bon ton, dans les
chancelleries, que l'apothéose de la sainteté démocratique conduise
à déplorer le refus de la Russie d'arborer les hochets et l'éclat
d'une cinquante troisième écurie sur la bannière étoilée de l'empire
de la Liberté, de la Justice et du Droit ; il est jugé naturel
que " l'universalité des valeurs " culmine dans une courtisanerie
mondiale dont Washington incarnerait la papauté. Mais l'heure
de la spectrographie de l'encéphale de l'idole a sonné; il est
naturel que les spécialistes du Jupiter des modernes ignorent
encore la dichotomie cérébrale qui scinde les idoles entre leur
Eden et leur camp de tortures sous la terre , il est naturel que
l'Europe actuelle ignore encore les travaux de l'Ecole des simianthropologues
français dont le génie observe la boîte osseuse biphasée des souverains
mythiques du cosmos auxquels la créature donne la réplique sur
la terre, il est naturel que le ciel schizoïde d'aujourd'hui demeure
livré à une guerre inexpiable des mauvaises odeurs .