Géopolitique et stratégie

Radar de Gabala: une proposition difficile à refuser mais encore plus difficile à accepter



Avant le 7 juin 2007, la réaction de la Russie au déploiement de l'ABM américain en Europe de l'Est n'avait rien d'étonnant: une hystérie insensée, mais fort bruyante à propos d'un événement qu'elle n'arrivait pas à contrôler. C'est pour cela que l'initiative concernant le radar de Gabala n'a pas manqué de surprendre. D'un seul geste, Moscou a ôté l'initiative à Washington en plaçant les Etats-Unis dans une situation embarrassante.


Alexandre Khramtchikhine
Vendredi 15 Juin 2007

Radar de Gabala: une proposition difficile à refuser mais encore plus difficile à accepter
Par Alexandre Khramtchikhine, de l'Institut d'études politiques et militaires, pour RIA Novosti

Si les Américains craignent vraiment les missiles iraniens, un radar situé à la frontière de l'Iran représente une excellente solution pour eux. En effet, le radar de Gabala est un des éléments les plus sophistiqués du système russe de préalerte contre les attaques de missiles. L'expérience de la Tempête du désert atteste que ce système est capable de repérer même les tirs de missiles tactiques et ce, à une distance considérable et à des angles de cap très importants. Le futur radar en République Tchèque ne détectera les missiles iraniens que lorsqu'ils auront atteint une assez grande altitude. Celui de Gabala verra le missile au moment du départ.

La composante politique de la proposition de Poutine n'est pas moins judicieuse que sa composante militaire. Un radar russe exploité par un personnel russe (même augmenté de spécialistes américains) ne pourra pas menacer la Russie. Mieux, il est techniquement impossible de le tourner vers la Russie, car il est immobile: c'est un édifice immense dont l'un des murs supporte une grille d'antenne balayant l'espace dans un secteur bien déterminé. Secteur qui n'embrasse aucune partie du territoire russe.

Bref, il sera très difficile à l'Amérique de refuser cette proposition. Mais il lui sera encore plus difficile de l'accepter.

Premièrement, parce que, à l'origine, l'ABM américain ne supposait pas la participation de la Russie, même s'il ne la menaçait pas. Accepter la proposition de Poutine reviendrait à détruire toute la logique du projet.

Deuxièmement, parce que le radar russe est techniquement incompatible avec les antimissiles américains et, de ce fait, n'est pas en mesure de les guider. Voici pourquoi, même si les Etats-Unis acceptent la proposition russe, cela ne signifie pas qu'ils renonceront au déploiement de leur propre défense antimissile en Europe de l'Est. Certes, le radar de Gabala est un système de préalerte idéal, mais à lui seul il n'est pas suffisant: il faudra encore fournir des antimissiles et un radar pour les guider. En outre, on se trouvera confronté à un problème très compliqué qui consiste à organiser un échange d'informations entre des systèmes techniquement incompatibles. Or, expliquer tout ceci à l'opinion internationale constitue une tâche ingrate.

Si bien que pour réagir à la proposition de Poutine, Washington ne dispose que des variantes suivantes:

Décliner la proposition en se laissant entraîner dans les explications susmentionnées qui, à vrai dire, n'intéressent personne, et acquérir définitivement la réputation d'instigateur de guerre. Cette fois-ci non seulement en Russie, mais aussi en Europe.

Accepter formellement cette proposition, mais poursuivre le déploiement de son système ABM après avoir fourni les explications énoncées ci-dessus. Extérieurement, cette réaction ne diffère pas beaucoup de la précédente.

Accepter la proposition russe, tout en renonçant au système ABM. C'est la variante la plus absurde. Un radar peut détecter un missile, mais il ne peut pas l'abattre. Donc, cette solution est inacceptable.

Bref, quelle que soit la variante choisie, les Etats-Unis se retrouveront dans une situation parfaitement ridicule.

Donc, il y a lieu de supposer que l'Amérique préférera une solution intermédiaire entre la première et la seconde variantes et engagera des négociations interminables dans l'intention d'ensevelir l'initiative russe. En effet, rien n'empêche Washington de déclarer que le problème en question dépasse la durée du mandat de Poutine et de Bush. Et alors, les militaires, qui détestent dévoiler leurs secrets, feront tout leur possible pour empêcher la coopération entre les parties. Il n'est pas exclu que sous le nouveau président américain le projet ABM sera enterré en silence après avoir été étouffé financièrement. Quoi qu'il en soit, Poutine aura rendu la vie dure aux Américains. Espérons, pourtant, que ce n'était pas son unique intention. Les relations entre Moscou et Washington sont déjà tendues. Pis, elles se sont dégradées sans aucune raison apparente (à moins que le projet ABM ne soit utilisé par les responsables des deux pays pour régler leurs problèmes intérieurs). Mais si la proposition de Poutine est une tentative de duper les Américains, ces relations finiront par se dégrader davantage. Et alors on verra surgir le danger d'une course aux armements réelle, course que la Russie n'a pas la moindre chance de gagner.

Il est à noter que l'initiative de Poutine présente un autre aspect intéressant. Si ce n'est pas une duperie, mais une proposition faite "en toute franchise". Cela signifie que nous reconnaissons automatiquement la justesse de l'appréciation portée par Etats-Unis sur le problème nucléaire iranien. Pis, nous proclamons indirectement Téhéran notre ennemi potentiel. Il faut dire d'ailleurs que le radar de Gabala est un ouvrage monumental, très vulnérable, qui ne possède qu'une protection symbolique au sol, mais n'est nullement à l'abri d'une attaque aérienne. S'il est incorporé au système ABM américain, il ne tardera pas à devenir une cible pour les forces de frappe iraniennes. On en vient logiquement à se demander qui se chargera alors de couvrir cet ouvrage au sol et dans l'air: la Russie ou les Etats-Unis?

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.


Vendredi 15 Juin 2007

Géopolitique et stratégie | Diplomatie et relation internationale

Publicité

Brèves



Commentaires