Sciences et croyances

RUSSIE-UKRAINE: UN DESTIN SPATIAL COMMUN OU SEPARE?


La coopération spatiale demeure de nos jours l'un des principaux volets des relations bilatérales russo-ukrainiennes. Elle repose sur une politique scientifique et technique commune et sur une collaboration industrielle qui a pris corps à l'époque de l'URSS dans le cadre de la conception et de l'exploitation des matériels balistiques spatiaux. Les écoles scientifique, technique et industrielle, fondées dans le courant de la seconde moitié du XXe siècle par les pères de la balistique nationale, se trouvent imbriquées au plus haut point les unes dans les autres.


Youri Zaïtsev
Mardi 23 Janvier 2007


par Youri Zaïtsev, expert de l'Institut de recherches spatiales près l'Académie des sciences de Russie, pour RIA Novosti

Sergueï Korolev et Valentin Glouchko sont nés en Ukraine, cependant leurs carrières sont liées à la Russie. Mikhaïl Yanguel et Vladimir Outkine ont vu le jour en Russie, mais l'essentiel de leur activité professionnelle est associée à des bureaux d'études et à des entreprises industrielles ukrainiennes. Le fondateur de l'industrie balistique ukrainienne, l'académicien Ianguel, a dirigé le Bureau d'études 586 (aujourd'hui Bureau d'études Youjnoïé de Dnepropetrovsk) dès sa formation, en 1954. Il en est resté le directeur et constructeur en chef pendant 17 ans sans discontinuer, jusqu'à la fin de ses jours. Tout au long de cette période, le collectif qu’il dirigeait a créé toute une panoplie de missiles militaires, depuis les tout premiers missiles R-12 basés au sol jusqu'aux fameux RS-20 ensilés, plus connus sous le nom de Satan (SS-18). A partir des missiles militaires, le Bureau d'études Youjnoïé a conçu des fusées porteuses qui aujourd'hui encore sont utilisées pour le lancement de satellites et autres engins spatiaux, y compris dans le cadre de programmes internationaux.
Un autre élément mérite d’être mentionné. Plus de 900 entreprises et organisations, dont plus de 700 russes, ont été impliquées dans la création du lanceur Zenit, qui est incontestablement l'un des plus beaux fleurons du Bureau d'études Youjnoïé. Le moteur du premier étage a été conçu par Energomach (Khimki, dans les environs de Moscou) sous la direction de l'académicien Valentin Glouchko; le système de commande l'a été au Centre de construction de systèmes automatiques et d'instruments de mesure Piliouguine à Moscou. Le moteur conçu par Energomach est encore aujourd’hui considéré comme l'un des meilleurs au monde dans sa catégorie. Le système de commande du lanceur Zenit permet de placer des engins spatiaux sur orbite avec une extraordinaire précision. (Valentin Glouchko aurait dit un jour que si l'on fixait son moteur et le système de commande de Piliouguine à un bâton, celui-ci serait capable d’atteindre la Lune). Le pas de tir créé au Bureau d'études de constructions mécaniques pour le transport (Moscou) permet de lancer la fusée Zenit en régime automatique, sans intervention de personnel spécialisé. Cette particularité a d'ailleurs été déterminante lors du choix d'un lanceur écologiquement propre pour Sea Launch, l'un des plus grands projets spatiaux internationaux à la charnière des XXe et XXIe siècles.
Le choix du lanceur Zenit comme élément de base de ce projet tient aussi au fait que le module d'accélération (faisant pratiquement office de troisième étage), créé par la Corporation spatiale Energuia Koroliov, est d’une fiabilité extrême. Depuis le mois de mars 1999 à ce jour, 22 tirs réussis ont été réalisés dans le cadre du programme Sea Launch, dont quatre en 2006. Dans un proche avenir des Zenit modernisés seront tirés également depuis le cosmodrome de Baïkonour. Ce projet lui aussi est porté conjointement par des entreprises russes et ukrainiennes.
Au total, sept types de lanceurs (depuis Kosmos jusqu'au Zenit) ayant placé sur des orbites circumterrestres plus de 1.100 satellites ont été créés en Ukraine avec la participation active de partenaires russes.
Après l'éclatement de l'Union soviétique, la Russie s'est employée à conserver et à développer ses liens traditionnels avec l'industrie spatiale ukrainienne. Des représentants de sociétés ukrainiennes fournisseuses d'éléments et d'équipements continuent de participer aux lancements d'engins spatiaux russes. La partie ukrainienne n'est pas moins intéressée que la russe à cette coopération active. Ainsi, 72% des composants entrant dans la fabrication des Zenit construits par Youjmach proviennent de Russie. En outre, l'Ukraine ne dispose pas de son propre cosmodrome, par conséquent tous les matériels balistiques créés par ce pays ne pourraient pas être lancés sans l'intervention de spécialistes russes.
Il n'a toutefois pas été possible d'éviter une certaine séparation des secteurs balistiques des deux pays. L'accession à l'indépendance a causé un préjudice sensible à la coopération bien rodée entre les entreprises qui se sont brusquement retrouvées de part et d'autre de la frontière. Selon les experts, l'arrêt et le gel des projets conjoints se traduisent pour la seule partie ukrainienne par un manque à gagner annuel de plusieurs dizaines de millions de dollars. La demande de produits fabriqués en Ukraine a considérablement diminué et dans certains cas elle a même disparu. Par ailleurs, les entreprises du secteur ont été confrontées à de sérieux problèmes financiers dus à une baisse des commandes publiques. Plus précisément, elles ont été privées de leur unique source de financement par le passé.
Il serait injuste de dire que les dirigeants ukrainiens n'ont rien fait pour faire prospérer le legs dont ils ont hérité. Plusieurs programmes spatiaux de portée nationale ont été élaborés et réalisés conjointement. La plupart des entreprises de la branche ont réussi à survivre grâce à des subventions, très parcimonieuses, certes, mais judicieusement réparties. Ce n'est pas un secret que dans une grande mesure tout ceci a été obtenu grâce au soutien direct accordé à l'industrie spatiale ukrainienne par l'ancien président Léonide Koutchma et sur la base de ses ententes personnelles avec son homologue russe, Vladimir Poutine, notamment en ce qui concerne la libéralisation du régime douanier pour les livraisons réciproques de matériels spatiaux.
Mais l'irrationalisme est tenace, tout comme l'idéologie qui le nourrit. Après la "révolution orange" les nouveaux dirigeants ukrainiens ont clamé sur tous les toits que les "valeurs européennes" allaient être introduites non seulement dans la politique, mais encore dans l'économie. L'industrie spatiale n'a pas échappé à ce sort: ordre lui a été donné de réorienter sa coopération vers les sociétés occidentales.
En attendant, la question ici est de savoir non pas ce que l'Ukraine souhaite obtenir de la coopération avec les puissances occidentales, mais ce qu'elle peut leur donner. La réponse, au fond, est simple: la situation est telle que, contrairement à ce qui se passe en Chine ou en Inde, par exemple, l'Ukraine ne possède pas de secteur spatial opérationnel et il continuera d'en être ainsi dans les années à venir faute de ressources. Pour mener une activité spatiale efficace l’Ukraine doit continuer de s’associer à la Russie, en réalisant parallèlement son programme spatial national. Certaines avancées sont déjà visibles dans cette direction.
Au cours de l’été 2006, le directeur de l'Agence spatiale russe (Roskosmos), Anatoli Perminov, et le directeur général de l'Agence spatiale nationale d'Ukraine (NKAU), Youri Alexeev, ont signé le Programme de coopération russo-ukrainien dans l'étude et l'exploitation de l'espace pour 2007-2011. Il prévoit la modernisation des lanceurs et l'octroi de services, la réalisation de recherches spatiales fondamentales et appliquées et bien d'autres choses encore. L'Ukraine est partie prenante dans le projet russe CORONAS-Foton, dont l’une des missions sera d'établir l'interaction de l'activité solaire et les processus physico-chimiques qui ont lieu dans l'atmosphère supérieure de la Terre.
Plusieurs entreprises ukrainiennes créent des appareils et des équipements terrestres pour les projets russes d'observatoires astrophysiques de la série Spektr. L'antenne RT-70 installée à Evpatoria (littoral ukrainien de la mer Noire) sera modernisée. Une coopération assez étroite est envisagée dans la réalisation de projets concernant l'élaboration de méthodes de prévisions rapides des tremblements de terre au moyen de satellites. Le programme ukrainien comporte le thème Ionosats portant sur l'étude des incidences de l'ionosphère sur les différents effets d'origine séismique. De par sa conception, ce programme est proche des projets russes Kampas, Voulkan et Arina.
La création du microsatellite automatique Tchibis et la réalisation d'expériences à bord de la Station spatiale internationale (ISS), plus précisément dans son segment russe, sont un autre volet prometteur. Des travaux actifs ont commencé dans cette direction en 1999-2000 et ils n'ont pratiquement pas cessé depuis. Ces dernières années, le rôle joué par la Russie dans le projet ISS s'est sensiblement accru et cela devrait avoir une incidence sur la participation ukrainienne aux travaux réalisés à bord de la station. Il est possible également qu'un chercheur ukrainien prenne part à des expériences à bord de l'ISS. Selon Oleg Fiodorov, directeur des programmes spatiaux à la NKAU, présentement l'Ukraine ne possède pas de cosmonautes, mais à la fin des années 1990 de jeunes chercheurs ont subi un entraînement en vue d'un vol à bord d'une navette américaine et ils sont prêts à s'impliquer dans une autre entreprise.
Il est incontestable que l'entrée de l'Ukraine au sein de l'Espace économique unique doperait la coopération spatiale russo-ukrainienne. Ici les avantages pour les deux parties sont évidents et la participation à cet espace ne serait préjudiciable en rien à l'indépendance de l'Ukraine et de la Russie. Mais pour l'instant les dirigeants ukrainiens n’en sont qu’à l'étude de la question en vue de prendre des "décisions réfléchies".



Mardi 23 Janvier 2007

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