Conflits et guerres actuelles

Qui se souvient de Bilad Arrafidin? par Le Professeur Chems-Eddine CHITOUR ( Journal Expresion du 14 septembre 2006 )

«On dit que les livres sont écrits en Egypte, édités au Liban et lus en Irak.»


Il ne se passe pas de jour sans que l’actualité nous raconte l’ordinaire de l’Irak: des dizaines de morts anonymes dans l’indifférence mondiale la plus totale. On a compté que, pendant le seul mois de juillet, il y eut plus de 1800 vies fauchées; c’est-à-dire autant que les morts GI’s en plus de deux ans. Dans un pays qui bascule inexorablement dans la guerre civile, quel a été le bénéfice de cette guerre pour la démocratie? Pour le peuple irakien qui n’a jamais été autant précarisé, il est tragique. Le seul bénéfice, c’est celui des compagnies pétrolières américaines telles que Bechtel, Exxon, Halliburton auxquelles le proconsul américain de l’époque s’est empressé de délivrer des contrats mirifiques.


Hakim.boufrioua@free.fr
Jeudi 14 Septembre 2006

Qui se souvient de Bilad Arrafidin?


Peuple fier s’il en est, peuple instruit avec le taux d’analphabétisme le plus bas du monde arabe, à bien des égards et indépendamment des fautes de Saddam, les avancées de ce pays constituaient un exemple pour le monde arabe. Quand on pense que la recherche dépendait directement du Président qui était aux petits soins pour les professeurs, à telle enseigne que les diplomates irakiens contrairement aux nôtres, étaient à l’écoute des universitaires pour l’achat des équipements, produits, composants, revues. On comprend qu’à ce titre, l’Irak de Saddam constituait un danger pour le «monde libre civilisé».
Justement, pour parler des «civilisateurs», il est bon de leur rappeler leurs origines et notamment les intégristes qui, dans l’histoire de l’Occident, étaient passés maîtres dans l’art de la cruauté au point d’en faire une science exacte. Tout commence, nous dit l’historien Georges Tate, professeur à Dauphines, par les croisades. Ecoutons-le brièvement nous narrer quelques délices dont se sont rendus coupables les croisés: «...Ce sont de vieux mots dont nous reviennent aujourd’hui d’inquiétants échos: guerre sainte, infidèles, délivrer les lieux saints, libérer Jérusalem... En ce temps-là, c’était nos ancêtres, les Francs, qui les employaient, au nom d’une certaine idée de la chrétienté. Le Moyen-Orient était devenu arabe, bientôt musulman. Cette réalité leur était insupportable... Des croisades, nos livres scolaires ont retenu des enluminures, l’image des preux chevaliers. Le regard que porte Georges Tate est bien différent: de toute l’histoire du Moyen-Orient, l’épisode chrétien fut l’un des plus noirs. Et nous n’avons pas fini d’en mesurer les effets...».(1).
«Pendant plus de mille ans, le Moyen-Orient a été le lieu d’affrontements entre Occident et Orient, entre chrétiens et musulmans. On ose à peine employer ce terme, mais il s’agissait bien d’un choc de civilisations. On peut le dire, en effet. Le Moyen-Orient, région de toutes les origines, fut aussi le lieu de tous les affrontements. Les Arabes, qui envahissent la Syrie, la Mésopotamie, la Palestine, sont plutôt bien reçus par les populations. Les Arabes leur apparaissent comme des libérateurs, alors que les Byzantins les étouffaient sous de lourds tributs. A cette époque, le monde islamique, qui s’étend de l’Inde à l’Espagne, est florissant: les arts, les sciences se développent; on y pratique une vraie tolérance religieuse, alors qu’en Europe, les hérétiques sont hors-la-loi. Les Arabes ne cherchent pas à convertir à l’Islam, quand Charlemagne convertit les peuples vaincus par la force. Ils accordent un statut légal aux chrétiens et aux juifs de Syrie et de Palestine. A Damas et à Jérusalem, ces derniers accèdent librement à leurs lieux de culte. Dans les mêmes villes, ils fréquentent des lieux de culte voisins, certaines églises ayant même été partagées au lendemain de la conquête. Chrétiens, juifs et musulmans priant dans les mêmes lieux, cela fait rêver...».(1)
«En fait, dans les pays de vieille civilisation comme l’Irak et la Syrie, l’islamisation a été lente. A la fin du XIe siècle, il y a encore beaucoup de chrétiens au Moyen-Orient, en Egypte, notamment... Les califes n’ont pas construit un Etat centralisé permettant de maîtriser un territoire aussi vaste. Le monde musulman s’est donc fragmenté à la suite de querelles religieuses (entre sunnites et chiites) et de séparatismes régionaux. En Egypte, les Fatimides (chiites) se proclament califes et fondent Le Caire. Et les Turcs, convertis à l’Islam, eux aussi, mais sunnite, entrent à Baghdad (1055) et, après une tentative unitaire, se divisent à leur tour... L’Occident est alors un monde primitif, avec ses châteaux en bois, ses petits seigneurs, ses chevaliers et ses paysans pauvres et assujettis. Mais il se redresse lentement et regarde vers l’Orient....En fait, en lançant son fameux appel à la croisade en 1095, le pape Urbain II conçoit un projet de plus vaste envergure: rassembler, en une grande expédition, les chevaliers indisciplinés et remettre de l’ordre dans la chrétienté. Aux croisés, il offre la rémission des péchés et la suspension de toutes les actions menées contre eux en justice. Des milliers de gens répondent à l’appel. Ils marchent d’abord vers Constantinople, à la consternation des Byzantins, qui voient en eux des barbares nombreux comme des sauterelles et des hérétiques». (1)
«Car ces bons chrétiens de croisés se comportent comme des sauvages. Pour eux, seuls comptent la foi, le salut et la force. Disons-le franchement: notre historiographie a longtemps occulté la réalité de ces expéditions, en insistant sur leur aspect héroïque. Les croisés se sont comportés comme des sauvages sanguinaires, qui pillaient, violaient, massacraient. Pour les Byzantins et les musulmans, les croisades représentent la barbarie. En Rhénanie, ils exterminent les juifs, qu’ils tiennent pour les assassins du Christ. Partout, ils commettent des carnages massifs. Jusque-là, entre Byzantins et Arabes, on ne se ménageait pas, mais on échangeait tout de même les prisonniers, on passait des accords. Rien de tel avec les croisés. Il leur est même arrivé de pratiquer l’anthropophagie... Quand les habitants d’une ville du nord de la Syrie (Maara) se rendent, les croisés les exterminent tous; pressés par la famine, ils font cuire les corps des hommes et des enfants. Les auteurs latins en parlent très explicitement. Quand ces agréables personnages arrivent à Jérusalem, trois ans après le début de la croisade, ils ne font pas non plus dans la dentelle, n’est-ce pas?.. Pieds nus, 12.000 hommes décharnés défilent autour des murailles, persuadés que Dieu, comme à Jéricho, les fera s’effondrer. En vain. Ils prennent alors la ville d’assaut. Pendant deux jours, c’est un bain de sang inouï. Musulmans et juifs sont passés au fil de l’épée ou brûlés... Les Francs éprouvent une véritable haine de tout ce qui n’est pas soi. Ils pensent qu’en tuant l’infidèle, ils gagnent le paradis». (1)
Voilà donc les héritiers qui reviennent sur les lieux des crimes en Palestine occupée, en Irak, au Liban en nous apportant, on l’aura compris, «la lumière de la civilisation» éclairée naturellement, au napalm, à la «fuel air explosive» et autres joyeusetés. L’exemple le plus édifiant outre la cruauté, leur totale incurie face à l’art, la civilisation, en un mot, l’histoire et la culture. Qu’on en juge: Berceau de l’humanité, la Mésopotamie a abrité les civilisations les plus florissantes (Sumériens, Akkadiens, Elamites, Babyloniens, Assyriens, etc.) Le Musée national irakien est le joyau du secteur. Ses collections comprennent - ou comprenaient... - notamment des tablettes du Code d’Hammourabi (un des plus anciens textes juridiques de l’humanité), des textes de l’épopée de Gilgamesh (la source mythologique du récit biblique du déluge), des traités mathématiques prouvant la maîtrise dans cette région du théorème de Pythagore, 1500 ans avant Pythagore.
Souvenons-nous en ce mois de juin 2003, l’armée américaine est fortement critiquée par la communauté internationale, mais aussi aux États-Unis, pour avoir négligé, après la prise de la capitale irakienne, la protection du musée archéologique de Baghdad dont les collections couvrent 7000 ans d’histoire. Dans son édition du 15 avril 2003, The Independant, de Londres, estime à plusieurs milliards de dollars la valeur totale des oeuvres pillées dans l’établissement. Le secrétaire d’État américain, Colin Powell, a promis, hier, que son pays aiderait à «retrouver ce qui a été pris» et participerait «à la restauration de ce qui a été cassé». Selon plusieurs sources, les militaires de la coalition américano-britannique n’ont protégé contre les pillages que les quartiers généraux des ministères irakiens de l’Intérieur et du Pétrole. La mise en cause de la négligence culturelle est d’autant plus embarrassante que selon le Washington Post, des experts du Moyen-Orient ont alerté, il y a des mois, le Pentagone sur les risques de pillage des richesses inestimables des musées irakiens en cas de guerre.(2)
«Personne, écrit à ce propos, le grand artiste Naseer Shamma, n’aurait pu penser que la guerre contre l’Iraq serait une agression destructrice qui s’attaquerait en premier à l’homme et continuerait par l’éradication des racines de sa civilisation, de son patrimoine, de sa culture et de son identité et finirait par détruire son présent et son avenir. Il est clair maintenant que le pétrole ne fut pas le seul but de cette guerre, dès lors que, ses sources immédiatement maîtrisées, la machine de destruction a aussitôt commencé à dilapider les origines de l’homme qui a créé, innové, découvert et enseigné. Ils ont ainsi démoli son présent et son histoire par la rapine et le feu. Jamais à travers l’histoire, une agression, une guerre ou une occupation d’une ville ou d’un pays n’ont donné lieu à une destruction aussi systématique que ce qui s’est passé en Iraq, terre qui a vu naître une multitude de civilisations et est connue pour être le premier pays à avoir donné naissance à l’alphabet, aux sciences, à la culture, à la poésie, à l’astronomie, à la médecine, aux mathématiques, à la musique et bien d’autres choses, dont, notamment, la physique, la chimie et l’architecture, et d’avoir mis tout cela à la disposition de tout un chacun.
Quelques jours après le cessez-le-feu et alors que le sang des Iraquiens n’avait pas encore séché et continuait même à être versé, j’ai décidé de donner mon premier concert et j’ai choisi de le faire dans la grande salle assyrienne du Musée iraquien. Le concert avait pour titre: «Je viens du passé et je vais vers l’avenir». Le titre n’était pas seulement un slogan. Je voulais dire simplement que le présent n’est pas toujours ce que nous souhaitons. Il en fut de même quand j’ai choisi de me placer entre deux taureaux ailés géants, chacun d’eux d’une seule pièce et pesant 37 tonnes de granit. J’avais derrière moi la statue du dieu assyrien Nabou, de plus de 12 mètres de haut et, à ma droite et à ma gauche, des bas-reliefs géants en granit, témoins représentatifs de la grande civilisation assyrienne.(3)
«J’avais rappelé au public ce jour-là que «nous étions les descendants de ces hôtes illustres qui nous accueillaient... J’étais un peu celui qui essayait de se mettre en confiance à propos de son patrimoine qu’il aime éperdument et de son avenir, à la construction duquel il veut participer pleinement....Il ne m’est jamais venu à l’esprit que ce lieu qui abritait entre ses murs l’histoire ininterrompue de l’évolution de l’humanité dans tous les domaines de la vie, puisse être détruit et faire l’objet d’un pillage systématique, planifié à l’avance avec minutie. En effet, les chars usaméricains encerclèrent le Musée national iraquien et tirèrent un premier obus sur la porte. Une fois cette dernière détruite, ils se mirent à déménager les oeuvres artistiques des civilisations ouritique, sumérienne, assyrienne, akkadienne, babylonienne, hadhar puis islamique, vers des lieux inconnus. Nous ne serons pas étonnés qu’on les découvre un jour quelque part aux USA. Puis, une fois leur forfait accompli, ils ont permis à des individus aux visages étrangers et dont nous ne savions rien, pas même le pays auxquels ils appartiennent, de finir leur besogne en entreprenant de briser et de détruire tous les objets en verre, en argile et en faïence dont aucun soldat usaméricain ne peut connaître la valeur. Tout cela pour faire croire à un état de désordre et de pillage créé par les Iraquiens eux-mêmes.
Il est à rappeler à ce niveau, que la majorité des Iraquiens sont des gens éduqués... Peut-on admettre dans ces conditions qu’un Iraquien «normal» puisse détruire sa propre civilisation, démolir son histoire et piller ses oeuvres?» (3)
«A propos de la Maison des archives, de la bibliothèque des Wakfs, de la Bibliothèque nationale et du Centre des arts, nous étions informés régulièrement des dons de manuscrits rares de tel ou tel grand intellectuel, ce qui a permis à la longue de constituer un fonds de manuscrits d’une rare richesse. Il y avait des manuscrits du Saint Coran, écrits de la main de Ibn Al Bawab, d’autres de Yakout, Ham Allahi Al Amassi, Tabrizi, Ibn Makla, en plus d’un exemplaire fort rarissime, écrit, croit-on, de la main de l’imam Ali Ibn Abi Taleb. Ces manuscrits renfermaient les plus belles calligraphies arabes avec ses styles divers et ses riches motifs artistiques. Il y avait, en plus, tous les livres scientifiques, de médecine, d’astronomie et d’autres domaines de la connaissance humaine, écrits des mains de leurs auteurs, tels Al Kindi, Faraby, Armawi, Ibn Sina et tous ceux dont les noms nous sont parvenus des grandes civilisations antérieures à l’Islam... C’est cette idée qui a prédominé dans la stratégie de cette guerre contre l’Iraq, qui pourrait porter le symbole de «guerre-pétrole-histoire». Une guerre contre le passé qu’est l’histoire, contre le présent, représenté par l’homme et sa cité, et contre l’avenir dans lequel le pétrole est un élément déterminant mais pas exclusif.... Est-ce bien le déluge dont parle Gilgamesh dans son épopée qui se passe présentement? Lorsque j’ai joué pour la première fois à Paris au cours de l’année 1994, le morceau intitulé «Prière babylonienne», j’avais le sentiment que je voyais défiler 6000 ans d’histoire de la culture et de la musique. Le morceau choisi relatait, en effet, un rite entre le roi babylonien et ses divinités, ce qui m’enivrait de fierté tant j’étais heureux que mes ancêtres aient donné à la musique cette place de choix. Au cours de la même soirée, j’avais présenté aussi un morceau intitulé «De l’Assyrie à Séville». Je jouais du luth avec mes cinq doigts et sans l’intermédiaire de la plume.... Je suis le descendant de grandes civilisations et d’une nation qui a bâti sa grandeur sur la sculpture de la pierre. Mais voilà que la pierre, témoin principal de notre passé, est humiliée et brisée telle une biscotte. En fait, c’est toute notre histoire qui est remise en question. Je ne sais comment nos enfants apprendront demain l’histoire de leur pays, peut-être juste en la lisant sur le papier? J’ai le sentiment que ma peine et ma douleur dépassent de loin ce que la démocratie pourra me donner et que «la plante de l’éternité» que portait Gilgamesh a été détruite par ses racines. Alors, que puis-je, face à cette situation, sauf exprimer ma douleur et me lamenter sur l’effort de ces savants et de ces créateurs qui ont révélé le caractère unique des civilisations de la Mésopotamie durant 9 millénaires et que les barbares des temps modernes ont dilapidées». Nous sommes d’accord...



Notes:
1. Georges Tate «Les croisés pillaient, violaient, massacraient...»: L’Express du 20/02/2003
2.: Le pillage du musée archéologique de Baghdad - http//www.ledevoir.com.
3.Naseer Shamma. «Un artiste iraquien dénonce les nouveaux barbares» Alterinfo.net 7/09/06



Pr Chems-Eddine CHITOUR




Jeudi 14 Septembre 2006

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