Proche et Moyen-Orient

Que sait Avigdor Lieberman ?


Depuis 7 mois et probablement pour les 5 mois suivants, Avigdor Lieberman dicte sa conduite à la classe dirigeante israélienne. Considéré comme raciste par la presse internationale, c’est en réalité un nationaliste pragmatique et raisonnable, autant opposé au projet de « Grand Israël » qu’à celui d’État binational. Il pourrait être l’atout de Moscou.


Thierry Meyssan
Mercredi 5 Juin 2019

La démission d’Avigdor Lieberman, ministre de la Défense, du gouvernement de Benjamin Netanyahu, le 14 novembre 2018, a ouvert une crise politique très grave en Israël : des élections législatives anticipées ont été convoquées. Elles n’ont pas permis de dégager de nouvelle majorité à la Knesset (Parlement). Aucun gouvernement n’ayant pu être formé en cinq semaines, de nouvelles élections législatives auront lieu le 17 septembre.

La démission de Lieberman était intervenue lorsque Netanyahu avait imposé un accord avec le Qatar impliquant un cessez-le-feu avec le Hamas et la prise en charge directe des salaires des fonctionnaires gazaouis par l’émir du Qatar.

Personne n’avait réagi au plan international à ce qui s’apparente à la sécession de Gaza des Territoires palestiniens et à son annexion pure et simple par le Qatar. Pour Lieberman, cela signifiait organiser une dictature des Frères musulmans aux portes de son pays. Beaucoup avaient interprété cet événement comme un préalable au « Deal du siècle » de Jared Kushner et Donald Trump. Pourtant, il semble aujourd’hui que les États-Unis aient prévu de faire passer Gaza sous contrôle égyptien, et non qatari.

Progressivement, Avigdor Liberman a déployé un nouvel argumentaire durant la campagne électorale, à propos du refus de l’exemption de service militaire des étudiants des yeshivas ; celui du refus d’un ordre halachique, de la coercition et des privilèges religieux. Ce thème n’est pas nouveau, mais n’avait jamais joué un rôle central au point d’empêcher Benjamin Netanyahu de former un nouveau gouvernement.

Lieberman s’est fait connaître comme un immigré de Transnistrie qui rassembla les juifs russophones en créant en 1999 un parti politique laïque, Israel Beytenou (« Israël, notre maison »). Plus d’un million de Soviétiques ont émigré après l’amendement Jackson-Vanik (1974) qui menaçait l’URSS de l’isoler économiquement si elle refusait de laisser les juifs partir en Israël. Ces russophones sont légalement juifs (ils ont tous un grand parent juif), mais pas nécessairement religieusement juifs (c’est-à-dire dont la mère est juive). L’initiative de Lieberman avait été financée par un oligarque ouzbek, Michael Cherney, alors proche de Boris Eltsine.

Jusque-là Liberman était connu comme employé du Likoud, dont il était le directeur général, devenu chef de cabinet du Premier ministre Netanyahu, mais ne briguant pas de fonction élective. Cet ancien videur de boîte de nuit parle fort, avec un accent russe très prononcé. Il ne manque jamais une occasion de toiser et de menacer ses interlocuteurs… avant de faire affaire avec eux.

En octobre 2003, Michael Cherney finança un étrange congrès à l’hôtel King David de Jérusalem [1]. Il s’agissait d’unir les hommes politiques israéliens russophones, dont Lieberman, avec les disciples US du philosophe Leo Strauss (généralement anciens collaborateurs d’un co-auteur de l’amendement Jackson-Vanik) et avec leurs alliés « chrétiens » (au sens d’opposés à l’athéisme communiste) aux États-Unis. Pour ce faire, il disposait manifestement du soutien de l’administration Bush Jr., qui n’entendait pas laisser filer cette minorité dans l’orbite du nouveau maître du Kremlin, Vladimir Poutine. Toute la droite israélienne de l’époque, à commencer par Benjamin Netanyahu, participa à cette manifestation.

Ce congrès développa une croyance qui s’est imposée depuis dans certains milieux : la théopolitique. La paix est possible dans le monde, uniquement si elle est d’abord réalisée en Israël. Un gouvernement mondial préviendra toute nouvelle guerre. Son siège sera à Jérusalem. C’est par exemple, en France, le discours de Jacques Attali.

À cette époque, Avigdor Lieberman n’avait aucun problème avec les religieux pourvu qu’ils partagent ou soutiennent son nationalisme israélien. Il s’était par exemple allié au parti Tkuma. Il n’avait pas non plus de crainte face au mélange des idées politiques et religieuses. Ses amis straussien (les disciples de Leo Strauss [2] passés par le cabinet du sénateur Jackson) affirmaient sans complexe que l’épisode nazi avait montré la faiblesse des démocraties et que pour prévenir une nouvelle Shoah, les juifs devaient édifier une dictature. Ses amis chrétiens avaient imaginé au Pentagone [3] une alliance de tous les juifs et de tous les chrétiens, les « judéo-chrétiens » [4], pour mener la bataille contre le communisme athée.

Ses idées sont connues. Il n’en a jamais changé. Selon lui, il faut savoir à qui l’on est loyal. Les Palestiniens sont divisés entre nationalistes palestiniens et nationalistes islamistes (qui se battent non pas pour l’État palestinien, mais pour l’Oumma). Ils ne parviennent pas à vivre entre eux et parviendront encore moins à vivre avec des Européens juifs (au sens où la Russie est européenne). Ils forment deux peuples différents. Au nom du réalisme, Lieberman s’oppose donc au plan onusien d’État binational et considère même impossible de conserver la nationalité israélienne à ceux des « Arabes de 1948 » qui contestent l’existence d’Israël.

Il a souvent été perçu comme raciste compte tenu de sa manière agressive de s’exprimer. Ainsi, en 2001, s’interroge-t-il sur la possibilité de bombarder le barrage d’Assouan pour faire plier l’Égypte. Ou, en 2003, déclare-t-il qu’il est prêt à conduire en bus des prisonniers palestiniens pour les noyer dans la mer Morte etc. Mais ces sorties sont le fait d’une « grande gueule » et non pas de son idéologie. Identiquement, il qualifie, en 2004, le président Mahmoud Abbas de « diplomate terroriste » mais, en 2008, c’est Benjamin Netanyahu qu’il décrit comme « un menteur, un tricheur et une crapule ».

En réalité, durant ses fonctions ministérielles, Lieberman a nommé quantité de hauts fonctionnaires d’origine éthiopienne ou des Bédouins et des Druzes. Il entend simplement que la citoyenneté implique la loyauté envers l’État. Une personnalité de gauche, comme l’ancien chef d’état-major de l’armée de l’Air, le général Eitan Ben Eliyahu, assure que ce n’est pas du tout un extrémiste (à la différence de Netanyahu, partisan du « Grand Israël »).

La question qui se pose n’est donc pas de savoir si Lieberman est ou non d’extrême-droite, ni quel sera son avenir personnel, mais quelles forces l’ont conduit à briser son alliance des années 90 avec Netanyahu et son alliance de 2003 avec les religieux. Tout ceci intervenant dans le contexte du « Deal du siècle », toujours annoncé, jamais révélé, mais déjà en cours d’application.

Le projet Kushner-Trump envisage de résoudre le conflit israélo-palestinien en développant économiquement les Arabes et en prenant acte de leurs défaites militaires successives. Moscou a déclaré « inacceptable » la manière envisagée d’ignorer le Droit international. Or, depuis la Conférence de Genève de juin 2012, la Russie tente de prendre pied au Moyen-Orient et d’acquérir une suzeraineté partagée (avec les États-Unis) sur Israël. Lieberman est culturellement beaucoup plus proche du Kremlin que de ses partenaires de la Maison-Blanche et du Pentagone.




[1] « Sommet historique pour sceller l’Alliance des guerriers de Dieu », Réseau Voltaire, 17 octobre 2003.

[2] The Political Ideas of Leo Strauss, Shadia B. Drury, Palgrave macmillan (1988) ; Leo Strauss and the Politics of American Empire, Anne Norton, Yale University Press (2005) ; The Truth About Leo Strauss : Political Philosophy and American Democracy, Catherine H. Zuckert & Michael P. Zuckert, University of Chicago Press (2008) ; Straussophobia : Defending Leo Strauss and Straussians Against Shadia Drury and Other Accusers, Peter Minowitz, Lexington Books (2009) ; Leo Strauss and the Conservative Movement in America, Paul E. Gottfried, Cambridge University Press (2011) ; Leo Strauss, The Straussians, and the Study of the American Regime, Kenneth L. Deutsch, Rowman & Littlefield (2013).

[3] The Family : The Secret Fundamentalism at the Heart of American Power, Jeff Sharlet, HarperCollins (2009).

[4] Historiquement, les « judéo-chrétiens » formaient l’église de Jérusalem autour de saint Jacques. Ils furent chassés de la Synagogue lors de la chute de Jérusalem. Leur courant disparu, sauf dans certains groupes au Moyen-Orient, dont celui qui au VIIème siècle éleva Mahomet. Les seuls chrétiens qui subsistèrent furent des païens convertis à Damas autour de saint Paul. Pendant dix-neuf siècles, l’expression « judéo-chrétiens » n’eut plus de sens, les deux religions étant distinctes et opposées quant au respect de la Loi de Moïse. Durant la Guerre froide, le Pentagone réutilisa cette expression et constitua un mouvement œcuménique autour des pasteurs Abraham Vereide et Billy Graham. Étrangement, on parle au XXIème siècle de « culture judéo-chrétienne », alors que cette expression ne recouvre aucune réalité.



Mardi 4 Juin 2019


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