Politique Nationale/Internationale

Que fera Rafel Correa de sa victoire ? L’Équateur entre deux feux



AUTEUR: James PETRAS

Traduit par Alexandre Moumbaris, révisé par Fausto Giudice


James Petras
Vendredi 5 Octobre 2007

Que fera Rafel Correa de sa victoire ? L’Équateur entre deux feux
L’Alianza País (Alliance Pays), le parti du président Rafael Correa, a remporté la majorité des 130 sièges à l’Assemblée constituante élue le 30 septembre 2007. Cette 'Assemblée constituante, dotée des pleins pouvoirs, dissoudra  immédiatement le Congrès, dominé par l'opposition de droite, et elle convoquera des élections anticipées après ses travaux. Une fois installée, elle  disposera de 180 jours - avec une éventuelle prolongation de 60 jours - pour élaborer la nouvelle Constitution. Tous les pouvoirs devront alors être "relégitimés", conformément aux "nouvelles règles du jeu", a déclaré  Correa. Actuellement de quatre ans, le mandat présidentiel pourrait être allongé à cinq ou six ans. Correa se défend de copier le modèle vénézuélien. "Vous n'allez sans doute pas me croire, mais je ne connais pas la Constitution du Venezuela", a-t-il assuré. Mais l’Équateur va-t-il vraiment s’engager dans la voie du « socialisme du XXIème siècle » prônée par Venezuela bolivarien ? Ce n’est pas si sûr. James Petras explique pourquoi, dans ce texte, extrait d’une préface écrite en août 2007 pour un livre édité par le « Pôle démocratique », un regroupement électoral créé par le Mouvement Humaniste. (NDLR Tlaxcala)

L’Équateur se trouve aujourd’hui devant de nouvelles opportunités de transformation sociale fondamentale, mais il est aussi gravement menacé par les réseaux impérialistes.

Dans la période récente, la mobilisation sociale des classes populaires urbaines et rurales (travailleurs, paysans, Indiens, fonctionnaires, militants urbains des bidonvilles, enseignants et vendeurs ambulants) a réussi à renverser des présidents néolibéraux, à discréditer un Congrès corrompu et réactionnaire, à rejeter des partis électoraux oligarchiques traditionnels. Un vaste mouvement indépendant de masse est devenu l’axe d’une nouvelle configuration de puissance exigeant une complète et totale nationalisation de l’industrie pétrolière, une vaste et profonde réforme agraire, la réaffectation des remboursements des dettes étrangères et internes au financement de programmes extensifs pour la santé, l’éducation et l’emploi. Fondamentalement le mouvement appelle à la redistribution des revenus, des propriétés et des crédist de l’oligarchie dominante aux 80% de la population exclue et exploitée.

L’élection du président Correa était basée sur sa dénonciation de l’accord accordant aux USA une base militaire à Manta et sur ses exigences populistes pour un contrôle par l’État de l’industrie pétrolière, sa promesse d’un revenu redistributif de grande envergure et des réformes du droit de propriété, ainsi que la remise en cause de la dette extérieure.

La promesse du régime Correa de transformation structurelle n’a pas été suivie d’actions concrètes – partiellement à cause de l’opposition au Congrès, mais aussi à cause de son "ambiguïté" à appliquer ses déclarations d’intention. Ce que le régime Correa a accompli, c’est la mobilisation continue de la majorité des Équatoriens en faveur d’élections pour une nouvelle Assemblée constituante qui promulguerait une nouvelle Constitution censée jeter les bases politiques pour une transformation sociale.

La menace-clé pour le processus politique de transformation émane de trois centres du pouvoir liés les uns aux autres. L’impérialisme US, le centre mondial de la contre-révolution, qui opère à travers ses appareils militaires, économiques et politiques, a été un acteur majeur dans la collaboration avec les puissances sub-impériales telles que le Brésil et la Colombie, avec les oligarques équatoriens et leurs partis, ainsi qu’avec les organisations non-gouvernementales (ONG) locales.

L’impérialisme agit par le biais d’un réseau d’États clients, de régimes collaborateurs, de sociétés multinationales, d’ONG et d’élites politiques locales. C’est une erreur de simplement réduire la menace impérialiste à la Maison Blanche, au Pentagone, à la CIA ou à la Occidental Petroleum Company (Oxy). Ce sont des acteurs importants, mais ils ne sont qu’une partie de l’architecture impériale qui menace le processus de changement en Équateur.

Un aspect tout aussi important de la configuration du pouvoir impérial, ce sont les réseaux politiques et économiques qui le complètent, y collaborent et se partagent les richesses de l’empire. Alors que l’empire US se trouve embourbé en Iraq et en Afghanistan dans deux guerres de longue durée, coûteuses et impopulaires, et qu’il est confronté à des défis sévères en Amérique latine par le gouvernement anti-impérialiste du président Hugo Chávez, Washington se trouve obligé de dépendre des régimes clients et sub-impérialistes de cette région pour maintenir son influence.

Le principal allié politico-économique sub-impérialiste des USA en Amérique latine est le régime néo-libéral du président brésilien Lula Da Silva, allié du régime de droite mexicain de Calderón – élu par la fraude -, un autre partisan déclaré du "marché libre". Par le biais d’accords énergétiques avec le président Bush et des contrats d’investissement récemment signés avec les régimes oligarchiques du Panamá, du Honduras et du Salvador, le régime de Lula entend créer un axe politique de l’éthanol dans l’hémisphère occidental. Lula, en se servant de l’entreprise pétrolière mixte Petrobas, a été profondément impliqué dans l’exploitation des ressources énergétiques de Bolivie. Tous deux ont mis le gouvernement Morales sous pression pour qu’il vende du gaz et du pétrole au-dessous des prix du marché mondial. Tout aussi important, Petrobras-Lula ont récemment signé un "accord d’exploitation conjointe" pour explorer et exploiter les réserves de pétrole au large des côtes mexicaines, violant ainsi la Constitution mexicaine, qui stipule que l’État a des droits exclusifs sur l’exploitation pétrolière.

Au début des années 90, sous la présidence de Cardoso, Petrobras avait été privatisée par la vente de ses actions à Wall Street. Depuis l’élection de Lula 50% des actions de Petrobras appartiennent à des investisseurs étrangers – la grande majorité étant de Wall Street. Petrobras est "étatique dans la forme" mais privée dans le contenu. Elle fonctionne et agit exactement comme n’importe quelle importante société pétrolière privée. Mais de plus, Petrobras est un puissant acteur politique qui dicte la politique économique étrangère du Brésil. Quand Petrobras avait refusé de renégocier les accords pétroliers et gaziers avec le président Evo Morales, elle s’était assurée le soutien du régime Lula, en dépit des protestations "d’amitié" et de "soutien" de ce dernier pour le programme réformiste de Morales. Petrobras s’est assurée le soutien de la totalité des mass-médias, des secteurs réactionnaires et chauvins du Parti des travailleurs, ainsi que des partis oligarchiques traditionnels et du Congrès.

L’objet de la stratégie de Petrobras en Bolivie n’était pas seulement de payer de faibles taxes et royalties au gouvernement Morales, mais aussi de déstabiliser et de saper la légitimité de son gouvernement élu. Petrobras a été le chef de file des la résistance des multinationales pétrolières et gazières aux efforts de Morales pour renégocier les contrats pétroliers et gaziers, ce que demandait son électorat, à qui il l’avait promis lors de sa campagne électorale. Le Financial Times et le Wall Street Journal, la Maison Blanche et l’Union européenne, et en particulier l’Espagne, ont appuyé les efforts de Petrobras de saper les projets de joint ventures publiques-privées de Morales, déclarant, faussement, que c’était des "nationalisations".

Au cours des dernières 40 années, plusieurs présidents mexicains néolibéraux avaient proposé une modification de la Constitution qui permettrait l’exploitation étrangère du pétrole mexicain. En août 2007 Petrobras et Lula ont proposé au frauduleusement élu "président" néolibéral Calderon, un "projet conjoint" (joint venture) d’exploitation du pétrole mexicain. En d’autres termes, Lula et Petrobras proposaient de subvertir soixante-dix ans de propriété étatique du pétrole mexicain, qui représente 40% des revenus fiscaux du Mexique. "L’offre" de Petrobras aurait ouvert la voie à la privatisation de toute l’industrie pétrolière mexicaine (PEMEX), un objectif que les artisans de la politique impérialiste US poursuivaient depuis des décennies sans succès. En d’autres mots, Petrobras agit pour et selon les intérêts de ses actionnaires US privés, Wall Street et la Maison Blanche. Pour toutes ces raisons, c’est une grave erreur de définir Petrobras comme une « entreprise publique brésilienne ».


Rafael Correa après son élection

Pour construire un empire, il faut des collaborateurs locaux

Tous les empires du monde dépendent du recrutement d’États asservis, de collaborateurs capitalistes privés et d’armées mercenaires étrangères pour faire fonctionner leur empire. Au XIXe et au XXe siècle plus de trois quarts de l’armée impériale britannique étaient composés de mercenaires coloniaux, deux tiers de son administration coloniale étaient composés de fonctionnaires provenant des peuples assujettis; la plupart des dirigeants locaux étaient des chefs tribaux, des propriétaires fonciers, des commerçants et/ou des collaborateurs de "classe supérieure". Aujourd’hui la classe dirigeante US ne peut faire fonctionner l’empire que par des dirigeants locaux – tels que Alan García au Pérou, Bachelet au Chili, Uribe en Colombie, Calderón au Mexique, Vazquez en Uruguay et Lula Da Silva au Brésil. L’empire usaméricain dépend de la collaboration des états-majors militaires, des banquiers centraux, des élites diplomatiques, affairistes, bancaires et foncières de ses clients et partenaires mineurs. Sans ces groupes collaborateurs l’empire usaméricain aurait à faire face à des guerres interminables, à des insurrections populaires et à la désintégration de la stabilité politique nécessaire pour l’investissement et l’exploitation privés.

Les exemples de guerres US en Irak et en Afghanistan sont très pertinents. Après avoir détruit l’économie et l’État avec l’invasion militaire directe, Washington se trouve sans collaborateurs locaux durables sur qui compter. Obligé de diriger directement, Washington se trouve face à la perspective d’une guerre anti-coloniale prolongée et impossible à gagner.

Rafael Correa avec les présidents Kirchner, Chávez, Lula, Duarte Frutos (Paraguay) et Morales, au Sommet de l'Énergie, à la Isla Margarita (Venezuela), le 16 avril 2007

Empire et résistance : Washington contre Caracas

L’Amérique latine est aujourd’hui polarisée en quatre blocs: un bloc révolutionnaire composé de guérillas et de mouvements sociaux divers allant des FARC au MST; un bloc social et national radical composé du Venezuela, Cuba, le Pôle démocratique de l’Équateur; un bloc de centre-gauche qui comprend Correa de l’Équateur et Morales de la Bolivie et un bloc droitier néolibéral composé du Brésil, de l’Uruguay, de la Colombie, du Pérou, du Mexique et du Chili.

La stratégie impériale usaméricaine dépend de ces États collaborateurs de droite pour affronter la gauche révolutionnaire et radicale, ainsi que pour metrte sous pression et subvertir le centre-gauche.

Washington exploite la nature contradictoire des gouvernements Correa et Morales, alors que Chávez essaye de renforcer leurs secteurs publics et nationaux. Le gouvernement de Correa ainsi que celui de Morales possèdent des secteurs nationalistes et néolibéraux; tous les deux parlent d’exigences nationales et populaires et ouvrent des espaces pour l’organisation des masses. En même temps ils maintiennent les structures existantes de richesse et de propriété. Les deux gouvernements subissent des pressions de leurs classes supérieures et des USA pour geler le processus de changement. De l’autre côté les mouvements de masse font pression sur les gouvernements pour qu’ils procèdent à la nationalisation des secteurs stratégiques, comme le pétrole, le gaz, les minerais, les banques et la terre.

Conclusion

Les indicateurs de radicalisation sont clairs: Rafael Correa a reçu 22% du vote au premier tour des élections présidentielles, 54% au décisif second tour et plus de 82% au référendum, qui a suivi, pour convoquer une assemblée constituante. La décomposition et la profonde désintégration de tous les partis traditionnels ouvrent la voie à des nouvelles forces politiques. (…)


Source : http://petras.lahaine.org/articulo.php?p=1712

Article original publié le 27 août 2007

Sur l’auteur

Alexandre Moumbaris et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=3843&lg=fr



Vendredi 5 Octobre 2007

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