Proche et Moyen-Orient

Quand le double jeu de la France en Libye se retourne contre elle


La France a joué un rôle actif et majeur dans la chute de l’ex-dirigeant libyen Moammar Kadhafi pour « apporter la démocratie » dans le pays


Öznur Küçüker Sirene
Dimanche 14 Juillet 2019

Quand le double jeu de la France en Libye se retourne contre elle
La France a joué un rôle actif et majeur dans la chute de l’ex-dirigeant libyen Moammar Kadhafi pour « apporter la démocratie » dans le pays. Or 8 ans après l’intervention militaire en Libye, tout laisse à penser que ce qui a depuis toujours motivé la France en Libye n’était que ses propres intérêts économiques.

Année 2007 : A l’occasion de sa visite en France en décembre, une première depuis 34 ans, le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi installe sa tente dans la résidence officielle de l’Hôtel Marigny à Paris, pour y recevoir ses invités. Objectif de la visite : renforcer les liens avec la France alors dirigée par Nicolas Sarkozy.

Année 2011 : Une intervention militaire est menée la France et le Royaume-Uni en Libye contre Mouammar Kadhafi. La France joue un rôle de premier plan dans la capture du leader libyen déchu. Le 23 mars, l'ex-président français Nicolas Sarkozy déclare : « Si Kadhafi était entré dans Bengazhi, Srebrenica à côté serait passé pour un non-événement… L'Europe elle n'avance pas sans l’Allemagne ; mais pour la défense, on avance avec les Anglais… Le deuxième objectif de cette opération en Libye, c'est toute la question de nos relations avec les pays arabes réussissant leur marche vers la démocratie… et puis la troisième chose, ce sont les valeurs de la France. Si nous n'avions pas fait ça, ç'aurait été une honte. »

Année 2012 : Le journal en ligne Mediapart révèle deux documents laissant supposer l’existence d’un versement de 50 millions d'euros à des fins de financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 de la part du régime libyen de Mouammar Kadhafi.

Année 2019 : Le New York Times révèle la saisie de quatre missiles antichar Javelin achetés par la France aux Etats-Unis, dans un camp de combattants du maréchal Haftar, alors que la Libye est soumise par l'ONU à un embargo sur les armes. Rappelons qu'après la frappe aérienne du 3 juillet contre un centre de migrants à 10 km de Tripoli par les forces de Haftar qui a causé 53 morts et de 130 blessés selon le dernier bilan, l'ONU a dénoncé un « crime de guerre » !

Cette évolution des liens troubles que la France entretient avec différents acteurs libyens met en évidence sa responsabilité dans le chaos et le bain de sang qui règnent actuellement dans le pays. Nous analyserons donc pourquoi la France joue un double jeu en Libye et comment cette politique est accueillie par ses partenaires dont notamment l’Italie.

Intérêts français en Libye

Lorsque la France a assumé la direction de la coalition anti-Kadhafi, elle n’avait qu’un seul objectif : promouvoir les intérêts du géant pétrolier français Total. Aujourd’hui, ses priorités en Libye restent les mêmes : la préservation de ses intérêts économiques et le renforcement de son influence politique en Afrique du Nord. En effet, les réserves de pétrole en Libye sont les plus importantes en Afrique et les neuvièmes dans le monde avec 48,5 milliards de barils (soit 3 % des réserves mondiales de pétrole en 2007). Lors du régime de Kadhafi, la Libye produisait environ 1,6 million de barils par jour, principalement exportés vers l'Italie et la France. La France souhaite actuellement conserver ses avantages commerciaux dans le pays. En dehors du secteur de l’énergie, Paris est également intéressé par les contrats de reconstruction potentiels dans un pays en pleine reconstruction.

Haftar : ce clone d’al-Sissi que la France veut placer à tout prix à la tête de la Libye

Qui dit intérêts, dit soutien à un « homme fort » qui les garantissent ! On sait que depuis l'arrivée au pouvoir d'Abdel Fattah al-Sissi en Egypte, les deux pays ont renforcé leur partenariat avec de grands contrats militaires -même si Human Rights Watch demande à la France de cesser de vendre des armes à ce pays tant qu’il ne met pas fin aux violations des droits humains-.

La France a donc décidé de suivre la même politique en Libye : elle reste en contact avec le pouvoir légitime à Tripoli reconnu par l’ONU tout en armant les forces rivales de Haftar, qui tentent de prendre la capitale par la force. Car pour la France, le maréchal Haftar avec lequel elle entretient des relations anciennes, est cet « homme fort » qui peut défendre ses intérêts en Libye à l’instar d’al-Sissi en Egypte. Ironie du sort : un pays qui a renversé « un dictateur » pour « apporter la démocratie en Libye » souhaite aujourd’hui imposer un autre « dictateur » à sa place !

Devant l’ambivalence française dans le pays, le Premier ministre libyen Faïez al-Sarraj, reconnu par la communauté internationale -dont la France -s’interroge donc : « Comment la France qui aspire à la liberté, aux droits de l’homme et à la démocratie, peut-elle avoir une position si peu claire à l’égard de notre peuple, qui aspire aux mêmes valeurs ? ».

Néanmoins, les derniers développements en Libye montrent que la France a « misé sur le mauvais cheval » en Libye en soutenant Haftar. Dans un pays marqué par des identités régionales, le maréchal Haftar n’arrive pas à s’imposer. Par ailleurs, la poursuite par la France de ses propres intérêts à long terme en Libye exacerbe le conflit et sape le processus de paix soutenu par l'ONU.

La France sous le feu des critiques italiennes

En raison de l’ambiguïté de sa politique qui ne prend pas en compte les intérêts du peuple libyen et des autres pays de la région, la France est critiquée par plusieurs pays dont notamment l’Italie.


Le premier sujet qui oppose Rome à Paris est la migration : la guerre civile qui s’intensifie depuis la chute du régime de Kadhafi en Libye provoque un afflux de migrants qui partent des côtes libyennes pour la Sicile. Résultat : l'Italie finit par fermer ses frontières maritimes aux migrants venant de Libye en juin 2018.

Le deuxième sujet qui oppose les deux partenaires européens concerne le pétrole. Si le pétrole était traditionnellement exploité par le géant italien des hydrocarbures ENI dans cette ancienne colonie italienne, Rome estime que la France vise à imposer Total à la place d'ENI.

Le vice-Premier ministre italien Matteo Salvini déclare ainsi le 22 janvier 2019 à la chaîne de télévision Canale 5 : « En Libye, la France n'a pas intérêt à stabiliser la situation, probablement parce qu'elle a des intérêts qui sont contraires à ceux de l'Italie ».

En conclusion, la France mène une politique dangereuse en Libye, qui met en péril l’avenir du pays, en continuant de fournir une assistance militaire et des services de renseignement au chef de guerre Haftar. Non seulement ce soutien la décrédibilise sur la scène internationale mais aussi il apporte encore plus de conflits, instabilité et division dans le pays plutôt que la « démocratie » que la France avait promise au peuple libyen en 2011.




Dimanche 14 Juillet 2019


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