Histoire et repères

Quand la laïcité fut l’enfer des catholiques


À l’heure où la laïcité semble n’être plus qu’une arme prosélyte pointée contre l’islam et ses adhérents, on aperçoit depuis quelques années de fervents laïcistes trouver de plus en plus souvent refuge dans une identité française plus catholique, que véritablement « neutre ». Un catholicisme qui aurait su s’adapter et accepter les compromis nécessaires au « vivre ensemble », que l’islam seul, tendrait aujourd’hui à remettre en question. À les écouter, les Catholiques, résignés, auraient accepté l’ordre laïc nouveau, sans trop broncher ou y trouver à redire. Revenons un siècle et demi plus tôt.


Renaud K.
Dimanche 3 Juin 2018

Nous sommes en pleine III ème République. À l’époque, deux camps bien distincts s’affrontent : les royalistes, conservateurs et surtout Catholiques, à droite ; et les républicains, progressistes, et où s’entremêlent Protestants, agnostiques et athées, à gauche. De cette gauche, va naître de nombreux acteurs qui vont ainsi s’évertuer à décrédibiliser, moquer et diaboliser, pour des raisons diverses, l’Église catholique appuyée par les conservateurs. L’anticléricalisme est alors à son apogée. Tous ont à souhait de voir les hommes de « raison » prendre les rênes de la société, et les catholiques être dépossédés de leur droit à pouvoir prendre part aux décisions politiques et sociétales.

Les caricaturistes travaillent à temps plein et l’Église en prend pour son grade. On peint les prêtres comme des manipulateurs, les évêques tels de sombres voleurs et les papes comme d’hostiles personnages feignant l’usage de la raison. Des personnages comme Jules Michelet, Victor Hugo ou Paul Bert se succéderont dans la lutte contre le clergé catholique à travers leurs écrits et discours. L’idée de fonder une société détachée de tout dogme (monothéiste), et de promouvoir une nouvelle mystique basée sur la patrie et la raison, dont les écoles se doivent d’en être les temples, est clairement revendiquée.

Si les communards, en 1871, échoueront face à une République encore assez conservatrice à instaurer un État (dans l’Etat) laïque avant l’heure, leurs homologues de gauche, plus « modérés » gagnant les élections suivantes, garderont en tête cette idée de faire de la séparation des Églises et de l’Etat un véritable principe républicain. Après plus d’un siècle de lutte anticléricale, de propagande progressiste et d’institutionnalisation de la démocratie élective, ces derniers parviennent à faire ainsi voter les premières lois laïques. Jules Ferry en sera l’artisan premier. L’école devient gratuite, obligatoire et donc, laïque. Les nouveaux instituteurs, que l’on nommera les Hussards noirs, des anticléricaux, sont alors invités à lutter contre les paroisses de leurs villes et villages.



La laïcité d’Etat se met en place. Les hommes et femmes d’Église se voient peu à peu bouter de tous les champs sociaux et décisionnels, plus particulièrement de celui de l’enseignement. Léon Gambetta s’est d’ailleurs montré très clair :« Le cléricalisme, voilà l’ennemi ». Jules Ferry se voit alors appuyé par tout un parterre d’activistes des plus anticatholiques. Le mépris du clergé et de ces hommes est affiché sans gêne.

Les Jésuites sont soudainement liquidés dès le 29 juin 1880. Le. expulsion de plus de six mille religieux de leurs bâtiments est décidée, quand près de 300 couvents sont fermés par les forces de l’ordre. Les hôpitaux voient leurs nonnes quitter leurs fonctions escortées par des hommes en armes. Deux ans plus tard, les prêtres, avec la suppression de l’enseignement religieux à l’école, se voient dès lors interdits de pénétrer dans les établissements scolaires. Les crucifix sont encore du jour au lendemain tous retirés des murs des salles de classe. Toutes les institutions, du magistère à l’armée se verront dans un même élan, purifiées de leur catholicité.

L’Église, en cette fin de 19ème siècle sent ainsi le vent durablement tourner en sa défaveur. Elle se bat pour se garder quelques sièges ici et là, et surtout, pour ne pas perdre la face et d’avantage de fidèles. Réagissant face aux attaques dont ils sont la cible, évêques, prêtres et surtout papes défient alors ouvertement les nouveaux chefs d’Etat et rationalistes sur le terrain de la politique, de la morale et de la raison. La liberté de presse, largement garantie en cette époque, leur permet de profiter pour l’instant d’un droit de réponse non-négligeable. Journaux, articles et encycliques se multiplient, tous aussi crus les uns que les autres.

La vindicte dont les religieux sont les victimes est perçue comme une volonté délibérée de mettre un coup fatal à une institution déjà lourdement fragilisée. Certains y voient un complot judéo-maçonnique, d’autres l’oeuvre des diaboliques libertaires et philosophes en action. Le pape Pie IX, rendant son encyclique (Quanta Cura) en 1864, y conspue tout logiquement le naturalisme, le laïcisme et l’anticléricalisme de la manière la plus sévère. Hors de question pour ce dernier de voir une quelconque séparation de la politique et du religieux s’orchestrer en territoire chrétien :

« Là où la religion a été mise à l’écart de la société civile, la doctrine et l’autorité de la révélation divine répudiées, la pure notion même de la justice et du droit humain s’obscurcit et se perd, et la force matérielle prend la place de la véritable justice et du droit légitime.

Et non-contents de mettre la religion à l’écart de la société, ils veulent même l’écarter de la vie privée des familles. En effet, enseignant et professant la si funeste erreur du Communisme et du Socialisme, ils affirment que : » La société domestique ou la famille emprunte au seul droit civil toute sa raison d’être ; et qu’en conséquence, c’est de la loi civile seule que découlent et dépendent tous les droits des parents sur les enfants, et d’abord le droit d’instruction et d’éducation. » Par ces opinions impies et ces machinations, ces hommes de mensonge veulent surtout aboutir à ce que la doctrine et le pouvoir de l’Église catholique qui apportent le salut, soient entièrement éliminés de l’instruction et de l’éducation de la jeunesse, et que l’âme tendre et malléable des jeunes soit infectée et déformée pitoyablement par toutes sortes d’erreurs perverses et par le vice. Oui, tous ceux qui ont mis leurs efforts à bouleverser l’ordre sacré et l’ordre public, à renverser l’ordre juste de la société, et à anéantir tous les droits divins et humains, ont toujours fait tendre leurs desseins criminels, leurs désirs et leurs œuvres principalement à tromper et à dépraver la jeunesse qui ne s’y attend pas. »

Si le courant dit libéral ne verra au modèle laïque se mettant en place que peu à redire, ce ne sera pas le cas de la hiérarchie ecclésiastique. Les hommes et femmes d’Église s’alignent en masse sur les propos du Pape, de quoi plus que jamais attiser la flamme anticléricale du côté des progressistes. La réaffirmation du catholicisme et de ses fondamentaux semble d’ailleurs plaire aux foules, les paroissiens et membres du clergé se font même plus nombreux au cours des années 1870 – 80. Mais après le passage de la gauche laïque au pouvoir, si les antagonismes ne faiblissent pas, le successeur au trône pontifical, sentant la rupture se dessiner, se fera tout de même beaucoup plus conciliant et modéré dans ses propos. Appelant à rallier les Républicains, il n’oublie néanmoins pas ses principes. Ce dernier déclare ainsi en 1883 la chose suivante (1):

Il faut nécessairement qu’une sage union intervienne entre l’Église et l’État (…). Les sociétés humaines ne peuvent en effet, sans devenir criminelles, se conduire comme si Dieu n’existait pas ou refuser de se préoccuper de la religion comme si elle leur était chose étrangère ou qu’elle ne pût leur servir à rien. Quant à l’Église, qui a Dieu lui-même pour auteur, l’exclure de la vie active de la nation, des lois, de l’éducation de la jeunesse, de la société domestique, c’est commettre une grave et pernicieuse erreur. »

Les journaux catholiques enchaînent les articles incriminant la volonté diabolique de ces anticléricaux notoires arrivés au pouvoir ou gonflant les chiffres d’affaires des maisons d’édition. Chacun se renvoie la balle, se tire dans les pattes, et les deux France semblent plus que jamais se tourner le dos. C’est l’affaire Dreyfus, à la veille du siècle nouveau, qui sera l’occasion donnée par les anticléricaux, en taxant d’antisémitisme l’Église entière, d’en accélérer plus que jamais la chute.

Avec l’élection d’Emile Combes en 1902 au conseil d’Etat, l’anticléricalisme prend un souffle nouveau. Les communards encore en vie exultent. Il s’en suit des mesures dignes des lendemains de la Révolution avec notamment la débaptisassion de rues et la fermeture de milliers d’écoles religieuses. Ferdinand Buisson estimera quant à lui, un an avant le vote de la loi de 1905, que « ceux qui abdiquent leurs droits personnels et s’inféodent à un pouvoir religieux n’ont pas le droit d’enseigner. Qui n’est pas libre ne peut former des citoyens libres. L’Etat a le devoir de préserver la jeunesse de leur influence. La société monastique et la société démocratique sont antinomiques. » (2)

En 1925, une Assemblée des cardinaux et archevêques de France s’organise. Y est à nouveau discutée la laïcité française. 20 ans sont déjà passés, et le rejet de ce dit principe juridique, qui ne cherche pourtant pas encore à restreindre la visibilité des croyants dans la sphère publique, est toujours aussi tenace. « Nous nous souvenons dans l’amertume de notre cœur des tristes jours où a été formé le projet néfaste de séparer les intérêts de la République et les intérêts de l’Église (…) Ne voulant pas nous écarter de la voie tracée par notre prédécesseur, nous confirmons la réprobation de la loi inique de séparation ». Les membres du clergé voient ainsi en la laïcité des lois » injustes parce qu’elles sont contraires aux droits formels de Dieu », elles seraient même « l’œuvre de l’impiété », « Elles sont injustes parce qu’elles sont contraires à nos intérêts spirituels et temporels (…). Le laïcisme, dans toutes les sphères, est fatal au bien public et privé ». Pour conclure cette Assemblée, il ne serait ainsi pas »permis d’obéir à de telles lois. Nous avons le droit et le devoir de les combattre et d’en obtenir l’abrogation par tous les moyens honnêtes ». (5)

Ainsi est légitimée l’action de défense religieuse initiée par la Fédération des Religieux Anciens Combattants du père Doncœur comme par la Fédération nationale catholique du général de Castelnau. Les démonstrations de force que celles-ci organiseront plusieurs années après 1920 n’aboutiront certes pas au retrait des lois laïques, mais pousseront la caste politique à remettre à plus tard les projets les plus « radicaux », désirés par les bien nommés radicaux de gauche.

Toujours soutenu par le Pape d’alors, le combat se veut offensif tout autant à l’égard de la laïcité d’Etat « persécutrice » que de la laïcité – aujourd’hui acceptée de tous – positive ne faisant « qu’émanciper » le pouvoir politique de la tutelle religieuse. Le seul terrain sur lequel les catholiques semblent accepter le compromis résidera finalement quant à l’acceptation d’une séparation permettant tout justement au clergé de garder son indépendance.

L’instauration de la Ve République voit le clergé reprendre un discours plus incisif. À l’été 1958, le courant le plus radical dénonce l’adjectif « laïque » que le texte de la Constitution ajoute au triptyque républicain liberté, égalité, fraternité. Pour le clergé, aussi, seul un Etat catholique semble possible. Ce n’est qu’après Vatican II, concile démarré en 1962, que le clergé catholique, réformé de fond en comble, acceptera l’idée de la séparation des Églises et de l’Etat, se faisant en même temps, bon gré malgré, à l’idée d’une Europe se sécularisant. Formant une toute nouvelle élite religieuse prompte à prendre le train du progrès en marche, l’Église laissera, sans forcément en condamner directement ses partisans, aux seuls courants qualifiés désormais d’intégristes, le soin de lutter contre l’hégémonie athéo-laïque. À en relire les encycliques et journaux d’époque, nous voyons très bien que du clergé aux fidèles, il n’y eut, en dehors des cercles libéraux, aucune acceptation docile de la laïcité comme on nous le laisse entendre couramment aujourd’hui.

Les catholiques renièrent massivement, même après la loi de 1905, l’idée même de voir Dieu exclu des décisions politiques. La séparation des Églises et de l’Etat a été jusqu’à l’après-guerre, pour une bonne partie du clergé, une idée relevant plus de l’hérésie que du bon sens. Il a fallu un concile, des réformes théologiques et l’intégration de toute une nouvelle école d’ecclésiastiques pour voir la religion laïcité définitivement dominer l’Église. L’antirépublicanisme était assumé, la teneur religieuse du laïcisme ambiant était comprise, et dénoncée. Il était acquis chez tous ces individus que renvoyer Dieu dans la seule sphère privée allait conduire en la dépravation totale des sociétés organisées.

Ce que le catholicisme accepta, ce fut à coup de lois, de confiscations de biens, de propagande musclée, d’évictions d’hommes et de femmes d’Église ici et là, et de formatage scolaire, laïcisant l’ensemble des futurs électeurs français désormais aux mains de Hussards noirs des plus anticléricaux. Radicalement opposés à la République, foncièrement attachée à la non-distinction entre les affaires temporelles et spirituelles, les membres du clergé ont jusqu’au bout lutté contre les laïques tentant de leur arracher tout droit à participer à la gestion de la Cité. Le catholicisme désormais domestiqué, infiltré par une nouvelle élite religieusement laïcisée ; il est tout naturel de voir les missionnaires laïques contemporains s’en prendre au dernier culte encore visiblement présent dans la sphère publique : celui des musulmans. Les moyens sont d’ailleurs sensiblement les mêmes. Caricatures outrancières, volonté de décrédibiliser ses représentants, accusations d’antisémitisme, fichage des plus zélés, mesures visant à « désislamiser » le milieu scolaire, s’ajoutant à cela une lutte des plus acharnée contre la visibilité musulmane, les laïques se sont ainsi mis en tête de pousser les musulmans à « réformer » leur culte comme l’ont été contraints les catholiques 100 ans plus tôt.

Ironie du sort, les laïcistes les plus chevronnés trouvent désormais un appui non dissimulé auprès des mêmes catholiques qu’elle combatit autrefois. Comme victime d’amnésie, ceux-là même que les pères fondateurs de la laïcité d’Etat prirent il y a encore peu de temps comme ennemis jurés, s’appuient désormais sur un texte de loi, un idéal, une idéologie foncièrement religiophobe pour mieux lutter contre l’islamosité de leurs cousins de foi. Mais aveuglement pour aveuglement, de cette haine de l’islam est née aujourd’hui une alliance des plus paradoxales. De ce paradoxe, nous en avons un exemple concret avec l’extrême droite, historiquement proche du clergé et hostile au laïcisme, qui a fait, par pur rejet de l’islam et ses musulmans, de la laïcité une pierre désormais angulaire de son programme politique.

Renaud K.

(1) Léon XIII, Immortale Dei, 1er novembre 1885, in Lettres apostoliques de S.S. Léon XIII, T. 2, Paris, Bayard, s.d., p. 27.

(2) Le rapporteur de la loi, Discours à l’Assemblée nationale, 3 mars 1904.

(3) Ferdinand Buissons, Chapitre 4 de La Libre pensée intellectuelle, morale, sociale, Lettres et rapports présentés au Congrès de Rome.

(4) Mgr Gouraud, La semaine religieuse du Diocèse de Vannes, 20 janvier 1906.

(5) Assemblée des cardinaux et archevêques de France, Déclaration sur les « lois dites de laïcité », 10 mars 1925, La Documentation catholique, no 282, 21 mars 1925, col. 707-712.


Dimanche 3 Juin 2018


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