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Qu’est-ce que le néolibéralisme?


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Dans son essai intitulé «Qu’est-ce que le néolibéralisme?»,1 la politologue Gabriele Michalitsch analyse les bobards que les défenseurs de cette théorie racontent à propos du marché, de l’efficacité et de la concurrence. Pour elle, ce sont des mythes.

En réalité, le «néolibéralisme», c’est la subordination de nouveaux secteurs de la société à la domination du marché. Depuis les années 70, un réseau international de fondations, d’instituts, de centres de recherche, de scientifiques, d’écrivains, d’agents de relations publiques a été créé pour propager la pensée néolibérale.


Mardi 3 Janvier 2006






August von Hayek et Milton Friedmann ont même reçu le prix Nobel pour leurs théories libérales. La «libertad económia» après la chute d’Allende au Chili, la politique de Margaret Thatcher en Angleterre et le programme économique de Reagan aux USA passent pour être des expériences néolibérales «réussies». L’hégémonie mondiale du modèle économique libéral repose essentiellement sur des théories américaines.
Créer un consensus grâce à des poisons pour l’esprit

Selon Michalitsch, le projet néolibéral doit finalement son succès à la «fabrication du consensus» (Chomsky). Mais il s’agit là d’un «consensus sans consentement». Les projets des gouvernants s’imposent au détriment des intérêts des gouvernés. Le pouvoir des médias qui appartiennent eux-mêmes à des empires économiques, joue là un rôle important. On produit des poisons pour l’esprit,2 tel le «there is no alternative» de Thatcher. On serine, on rabâche aux gens qu’ils n’ont pas d’autre solution que d’avaler les couleuvres et les pilules qu’on leur impose.

La mainmise sur les individus a lieu aux plans cognitif, affectif et social. Elle vise à les amener à «accepter volontairement des solutions perçues comme inévitables». Cela provoque le désarroi, la peur de l’avenir, l’indifférence, la résignation et le repli sur la vie privée. D’autres conséquences en sont la dépolitisation, l’oubli de l’histoire et l’indifférence à l’égard de la démocratie. Les projets se limitent à la vie privée.
Le mythe de l’économie de marché

Dans un monde dominé par les grands groupes industriels, on propage le mythe de l’économie de marché et de la «concurrence loyale» – sans se soucier de leurs conséquences sociales. Le désengagement de l’Etat au profit d’entreprises de plus en plus importantes est présenté comme une «solution» aux problèmes économiques. On propose de supprimer les impôts, surtout ceux des sociétés, de même que les prestations sociales. L’Etat doit réduire ses interventions et ses dépenses, à l’exception des budgets de la Défense. Il convient d’éliminer les obstacles dressés par les syndicats et tous les freins aux investissements privés. Ces recettes néolibérales sont des «poisons pour l’esprit» que l’on fait passer pour des solutions. La pensée néolibérale prétend que l’économie de marché possède une capacité quasi naturelle à se réguler elle-même. Aussi toute influence de l’Etat sur le secteur privé est-elle considérée comme nuisible.
Les hommes ne constituent plus qu’un «capital humain»

Pour la pensée néolibérale, aucun domaine n’échappe à l’analyse économique. Même le mariage et la famille, voire l’individu, deviennent des entités économiques. L’homme se voit déchu: il n’est plus qu’un élément du «capital humain». Sa valeur ne se mesure plus qu’à l’aune de sa «rentabilité». L’éducation, la formation continue, le système de santé ne sont plus financés que dans la mesure où ils augmentent la puissance de travail, c’est-à-dire le profit. L’importance des investissements dépend toujours de la rentabilité escomptée, du «retour sur investissement». Sans perspective de rendement, par exemple chez les personnes âgées, on ne finance pas. La théorie du «capital humain» définit l’homme uniquement en fonction de son utilité pour le marché.
L’Etat-nation est vidé de sa substance

Le nouvel ordre mondial dominé par le paradigme néolibéral, c’est le désengagement de l’Etat, la déréglementation des économies nationales et la perte de substance de l’Etat-nation. Le marché prend de plus en plus de pouvoir tandis que la politique sociale se réduit au nom de la «responsabilité individuelle». Les conséquences impitoyables en sont l’augmentation de la pauvreté et l’exclusion sociale de groupes de population de plus en plus importants.

Au fil de la libéralisation mondiale des marchés depuis les années 70, les droits de douane et les quota destinés à protéger les économies nationales ont peu à peu été supprimés, les frontières ont été ouvertes pour donner une liberté d’action illimitée aux grands groupes. Un déplacement progressif du pouvoir de l’Etat-nation vers les global players, c’est-à-dire les multinationales, est en train de s’opérer. De plus en plus souvent, des décisions sont prises au mépris de la population sur des questions qui ont une importance existentielle pour la société tout entière. Ce qu’on appelle liberté c’est la liberté de concentrer le pouvoir économique. Le marché lui-même devient le principe organisateur et régulateur de l’Etat.
Théories philosophiques et économiques

L’excellente analyse de l’inhumain paradigme néolibéral que fait Michalitsch mérite notre considération. Ma seule critique est que l’auteure, dans une perspective féministe, considère l’idéologie libérale comme «masculine» en référence à l’essai d’Eva Kreisky «Die maskuline Ethik des Neoliberalismus».3 Or il est évident que depuis un certain temps, le néolibéralisme est pratiqué également par des femmes qui occupent des fonctions élevées en politique et dans la finance, p. ex. Margaret Thatcher.

Michalitsch clôt sa démonstration par une citation de Keynes dont l’importance ne saurait être sous-estimée:

«Les idées des économistes et des philosophes, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, ont plus de force qu’on ne le croit généralement. En fait, elles dirigent le monde presque à elles seules.»



par Judith Barben, docteur ès lettres, Zurich



1 Gabriele Michalitsch, Was ist Neoliberalismus? www.attac.at

2 Thomas Gerlach, Denkgifte. Psychologischer
Gehalt neoliberaler Wirtschaftstheorie und
gesellschaftspolitischer Diskurse. Dissertation,
Universität Bremen, 2001.

3 Eva Kreisky, Die maskuline Ethik des Neoliberalismus – die neoliberale Dynamik des Maskuli-nismus, in: femina politica, Zeitschrift für
feministische Politikwissenschaft, Nr 2/2001.

(Horizons et débats, numéro


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