Conflits et guerres actuelles

Qu’aurait à craindre l’Occident d’un «Nuremberg colonial»?

A propos du livre de Domenico Losurdo: "Le langage de l’Empire"



Jeudi 26 Avril 2012

Qu’aurait à craindre l’Occident d’un «Nuremberg colonial»?

 

ts. Depuis le 11-Septembre, l’Occident se trouve, selon le point de vue d’un Norman Podhoretz, l’ancien rédacteur en chef du périodique américain néo-conservateur Commentary, en guerre contre le terrorisme et les environ 60 Etats qui auraient des liens avec le réseau terroriste. Podhoretz écrit dans plusieurs de ses articles qu’il s’agit de la «quatrième guerre mondiale», la guerre froide étant la troisième, et que cette guerre-ci est une guerre durant des dizaines d’années et ayant la forme d’une tragédie antique en cinq actes. Podhoretz justifie sa qualification de guerre mondiale en disant que chaque pièce en cinq actes se compose de près de vingt scènes et que les guerres d’Afghanistan et d’Irak n’avaient été que les premières scènes du premier acte. Le point culminant puis la catastrophe qui suivra seront ensuite les guerres contre ce qu’il appelle le «fascisme militaire russe» et le «fascisme commercial chinois» – car l’auteur décoré par George W. Bush avec la «presidential medal of freedom», la plus haute décoration des Etats-Unis, ne saurait utiliser un terme moins fort. Il affirme que, exactement comme sous Hitler, il faut refuser la politique d’apaisement et que si durant la troisième guerre mondiale contre l’Union soviétique, la capacité de résistance était nécessaire, il faut actuellement, et sur la durée, reconnaître et combattre le mal.

Elucidation des conceptions

C’est le grand mérite d’un philosophe d’Urbino, Domenico Losurdo1 de déconstruire autant la propagande hard-power précitée que la propagande soft-power de l’Occident. Il soumet celles-ci à une déconstruction qui est soumise à une exigence éclairée et scientifique et non à une déconstruction idéologique qu’on rencontre trop souvent de la part de «déconstructeurs» universitaires dirigés par des services secrets.
«Sapere aude», aie le courage de te servir de ta raison, et ceci sans instruction d’un autre. C’était la devise des Lumières européennes dans la formulation d’un Immanuel Kant. Et: les Lumières permettaient à l’homme de sortir de son irresponsabilité dont il était lui-même responsable. En accomplissant ce travail, dont chaque génération doit toujours se charger à nouveau, elles ne veulent pas perdre, au profit d’une usurpation du pouvoir, les conquêtes des ancêtres, la démocratie et les droits de l’homme, la dignité de l’homme et le rapport à l’autre dans une communauté sociale. Pour pouvoir marcher le dos droit, l’homme a besoin de la révélation claire de l’essence des choses, par conséquent des conceptions qui nous entourent et qui veulent déterminer notre vie. En se livrant à ce travail, le philosophe d’Urbino nous donne, à la meilleure manière de l’Italie humaniste, des recommandations précieuses avec son petit livre intitulé: «Le langage de l’Empire».

Vains mots hypnotiques pour l’exercice du pouvoir

Des termes qui, avant la chute du mur, avaient une connotation toute différente, sont apparemment entrés dans notre vocabulaire le plus intime par le flux du «courant dominant» des médias. Tout le monde les utilise sans se poser trop de questions, comme des mots vains hypnotiques – pour utiliser un terme provenant de la «programmation neuro-linguistique», une technique actuelle de manipulation des esprits – ils voilent notre esprit et même notre cœur. La revue tranquille que Losurdo accorde à ses lecteurs est d’autant plus bienfaisante quand à l’aide de quelques notions centrales choisies, il entreprend un voyage à travers l’histoire des dernières 2000 années. En utilisant des exemples historiques, il permet des conclusions analogues qui rendent reconnaissables d’autant plus clairement bien des choses. En commençant par le terme de «terrorisme», il amène le lecteur au «fondamentalisme», puis à l’«antiaméricanisme», à l’«antisémitisme», puis à l’«antisionisme» et au «philoislamisme» pour finir, dans le dernier chapitre de l’édition italienne, par suivre les traces de la «haine de l’Occident». Le chapitre 8 qui fut postposée à l’édition allemande, porte le titre de «Obama et Orwell: le langage de l’empire et le newspeak». A la place d’une conclusion on trouve finalement un texte portant le titre: «Les excommunications du candidat à la gouvernance mondiale.»
Tous les chapitres sont parcourus par la question centrale de la souveraineté de définition de termes langagiers. Par manque de place, nous ne pouvons mentionner ici que très peu d’échantillons de la précision de pensée de Losurdo – le lecteur avisé fera bien de déblayer à la pelle dans son emploi du temps deux ou trois jours pour la lecture – c’est une expérience de bien-être de première classe, et bon marché de surcroît!

C’est le vainqueur qui écrit l’histoire

Concernant le terme général de terrorisme, Losurdo dit ceci: «La guerre actuelle est dirigée contre le terrorisme. Mais que faut-il comprendre par là? Il n’y a aucun effort pour fournir des précisions à ce sujet. Plus l’accusation est formulée de façon imprécise, plus il est facile de l’utiliser de façon unilatérale, et plus le jugement que portera le plus fort sera irrévocable.» (p. 11)
L’historiographie n’est-elle pas toujours celle du vainqueur, et n’est-ce pas le plus fort qui gagne la plupart du temps? En quoi l’assassinat d’un chef d’Etat par la CIA se distingue-t-il d’un assassinat commis par des anarchistes au XIXe siècle? Une exécution extrajudiciaire commise par l’armée israélienne n’est-elle pas également un acte terroriste? Losurdo conclut par ces mots: «Un acte terroriste ne devient pas par lui-même une action de police légitime ou une action juridique parce que le responsable est un agent des services secrets ou un membre des forces armées qui, sans mettre sa vie ou son intégrité physique en jeu, peut sans autre et souverainement donner la mort.» (p. 18).

L’embargo – arme terroriste par excellence

Le mot «embargo» est de nos jours un terme central de la soi-disant «communauté des peuples»; Losurdo démasque cette dernière comme étant un terme occidental et donc clairement excluant. Mais l’embargo n’est-il pas un instrument terroriste contre des civils innocents? Losurdo donne la parole à la publication américaine Foreign Affairs, éditée par le Council on Foreign Relations, le creuset des soi-disant réalistes américains entourant le pur et dur Zbigniev Brzezinski. On y avoue que l’embargo est donc l’arme de destruction massive par excellence. Décrété pour empêcher Saddam Hussein d’accéder aux armes de destruction massive, l’embargo en Irak – et maintenant, pour utiliser les termes originaux de Foreign Affairs – «dans les années qui ont suivi la guerre froide, a causé plus de victimes que toutes les armes de destruction massive dans leur ensemble au cours de l’histoire». (p. 25) Selon cette analyse américaine, l’embargo semble, selon Losurdo, être une arme terroriste par excellence.
A l’aide d’innombrables exemples, Losurdo démontre combien notre pensée historique est fragmentaire et incohérente. Habitués à juger en catégories du bien et du mal, le bon restant bon – même s’il fait des choses dont il vient d’accuser le méchant – nous ne voyons souvent pas des atrocités qui sont commises sousnos yeux par les «bons», ou nous les occultons tout simplement. C’est une «prestation magistrale» du refoulement ou du «négationnisme». C’est ainsi que l’Occident s’est fait fêter depuis des dizaines si ce n’est des centaines d’années pour sa conception de la démocratie et sa notion d’égalité et de la dignité de l’homme. Mais comment a-t-on traité les hommes contre lesquels – classés qu’ils étaient comme «sous-hommes» – on a mené une campagne de destruction sans merci? On parle ici des Indiens et des esclaves noirs des Etats-Unis. Et lorsque la barbarie nazie, contre le racisme de laquelle on avait combattu, était à peine vaincue, trente Etats des USA punissaient toujours le mélange des races.

De la suprématie «blanche» à la suprématie «occidentale»

Infatigablement, Losurdo aligne un exemple après l’autre de l’intolérance occidentale, de l’hypocrisie, de la morale double et de l’indolence, et montre comme la fusion des termes «Occident», «blanc» et «aryen» ont, longtemps avant Hitler, mené au concept de la «white supremacy» puis de la «western supremacy», qui atteignit son apogée dans un racisme colonial et exigea des millions de millions de morts qui jusqu’à aujourd’hui ne sont pas expiés. Sans merci, Losurdo recherche l’origine de la question posée: «Posons-nous une question: pourquoi font partie de la ‹culture occidentale›, à part l’Europe, les Etats-Unis d’Amérique et le Canada, ainsi que l’Australie et la Nouvelle Zélande, alors que le Mexique et le Brésil en sont exclus bien qu’ils ne se situent pas en Asie, mais dans l’hémisphère occidental? Comment s’expliquent ces inclusions et ces exclusions? Huntington répond clairement et distinctement: ‹La civilisation d’Amérique latine comprend des cultures indigènes qui n’ont jamais existé en Europe et qui ont été détruites en Amérique (et en Australie et en Nouvelle Zélande)›. Strictement parlant, ce ne sont pas seulement les cultures, mais aussi les peuples qui les incarnaient, qui ont été détruits. Et le célèbre politologue ne se le cache pas: les puritains arrivés en Amérique du Nord partaient de l’idée que ‹l’expulsion et/ou l’extermination des Indiens était la seule possibilité pour l’avenir›. Si le génocide permet l’inclusion dans l’Occident, le métissage permet l’exclusion: Toynbee n’avait pas tort quand, durant les années cinquante du dernier siècle, il mettait en garde contre le ‹sentiment racial occidental› persistant.» (p. 299 sq.)

L’Occident colonialiste sur le banc des accusés – aux côtés de Hitler et de Mussolini

Alors que l’Occident continue de juger avec deux poids, deux mesures, au premier rang les USA qui – malgré Guantànamo, les vols et les prisons de torture secrets de la CIA et un anti-islamisme permanent – établissent chaque année un rapport sur les droits de l’homme pour tous les pays du monde – excepté évidemment pour eux-mêmes – la question que Losurdo soulève à la fin de son livre devient compréhensible, à savoir pour quelle raison il n’y a au fond jamais eu de Nuremberg africain ou colonial. Si à Nuremberg les puissances victorieuses ont condamné les sbires nazis – ne mentionnons ici qu’en marge que lors de l’opération artichaut et trombone, on a utilisé durant la guerre froide, dans son propre camp, les connaissances funestes acquises par beaucoup de scientifiques nazis dans les camps de concentration avec des expériences sur des êtres humains – en Italie, cette manière d’agir contre Mussolini fit défaut. Pourquoi? Parce qu’on aurait déjà dû commencer durant la période libérale avant Mussolini? Et qu’est-ce que cela aurait signifié pour l’Angleterre? Losurdo: «Par ailleurs, l’utilisation de gaz moutarde par Churchill en Irak, avait précédé l’utilisation de gaz moutarde par Mussolini en Ethiopie. L’Italie fasciste mise à part, le procès pour crimes de guerre aurait donc finalement mis l’Occident colonialiste tout entier sur le banc des accusés. L’absence d’un Nuremberg plus colonial qu’«africain» arrangea en premier lieu l’Angleterre, qui a pu continuer sa politique traditionnelle au Proche et Moyen Orient, comme l’agression contre l’Egypte (de concert avec la France et Israël) en 1956 le prouve et comme par ailleurs le prouve la collaboration étroite avec Washington dans sa politique guerrière et humiliante contre les peuples arabes.» (p. 315)
Et la quintessence de Losurdo, dirigée avec une grande perspicacité sur l’essentiel, est la suivante: «Grâce au sabotage du Nuremberg colonial, l’Occident put dans son ensemble éviter une réflexion autocritique douloureuse, qui s’impose dans la perspective de la longue durée du racisme contre les peuples colonisateurs.» (p. 315)

Pour l’Occident, il n’est pas encore trop tard

Le travail de Losurdo contribue à rendre le lectorat plus conscient de son propre rôle et de sa propre responsabilité dans ce qui se passe dans le monde. Et celui qui prend connaissance des injustices qui durent jusqu’à aujourd’hui et qui sont arrivées à tous ceux que l’«Occident» avait exclu et qu’il ne comptait pas parmi les êtres humains, sera aussi capable de prêter la main pour qu’on procède à la réparation échue depuis longtemps. Après la prise de conscience, le premier pas serait l’arrêt immédiat des guerres hypocrites et meurtrières, qui ne sont bien entendu pas menées pour des buts nobles, mais pour des intérêts égoïstes. Puis la demande de pardon; la réparation; et l’offre de la coopération – des gestes qui seront sûrement compris dans le monde «non occidental». Car, comme le dit le Singapourien Kishore Mahbubani, il n’est pas trop tard pour l’«Occident»: plus de 80% des Non-Occidentaux veulent collaborer avec nous. Il va de soi que cela doit se faire dans l’équivalence et l’honnêteté. On peut déjà commencer par choisir avec plus de prudence les termes – ça aussi c’est un mérite du livre de Domenico Losurdo.     •

1    Domenico Losurdo, professeur d’histoire de la philosophie à l’Université d’Urbino (Italie). Dernier ouvrage traduit en français: «Staline: histoire et critique d’une légende noire». Aden, 2011.

http://www.horizons-et-debats.ch



Jeudi 26 Avril 2012


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