Néolibéralisme et conséquences

Puis ils sont venus chercher les mondialistes


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Dimanche 4 Novembre 2018 - 15:00 Morale et pouvoir : le temps des manipulations



CJ Hopkins
Samedi 31 Mars 2018

Heureusement, les médias grand public existent. S’ils n’avaient pas été là, je n’aurais probablement jamais su que j’étais un nazi. Apparemment, j’en suis un depuis longtemps déjà… ce qui est étrange, parce que je n’en avais pas la plus petite idée. J’étais là, à croire naïvement que j’écrivais sur le capitalisme mondialisé et le réalignement du pouvoir politique et l’idéologie dans le monde post-Guerre froide, alors qu’en réalité, pendant tout ce temps, je persécutais les Juifs. J’étais à mille lieues d’imaginer que je persécutais les Juifs. Mais, telle est la nature insidieuse du crime de pensée. Quand vous êtes un criminel de la pensée nazi (ce que je suis apparemment), peu importe ce que vous pensez que vous pensez. Ce qui compte est que les classes dirigeantes capitalistes mondialisées vous disent que vous pensez, qui s’avère souvent bien plus compliqué et horrible que ce que vous pensiez que vous pensiez.

Par exemple, j’ai pensé et écrit sur le mondialisme, que la plupart des dictionnaires définissent comme « une politique nationale qui traite le monde entier comme sa sphère d’influence politique », ou « le développement de réseaux socio-économiques qui dépassent les frontières d’un pays, » ou quelque chose comme ça… ce qui était plus ou moins ma compréhension du concept. J’étais loin de me douter que ces fausses « définitions » avaient été infiltrées dans ces dictionnaires par des agents strasséristes semeurs de zizanie pour duper les satiristes politiques comme moi et les pousser à colporter de l’antisémitisme dans le cadre du plan-directeur de Poutine de destruction des États-Unis d’Amérique et d’établissement d’une domination mondiale nazie.

Heureusement, les experts en lexicographie des médias grand public m’ont éclairé ce mois dernier. Selon ces experts, des mots comme « mondialiste » et « mondialisme » ne veulent en réalité rien dire. Ce sont des mots-codes nazis pour dire « les Juifs ». Il n’y a pas de « mondialisme » ou de « capitalisme mondialisé » ou de « capitalisme transnational », pas plus que d’« entités supra-gouvernementales » comme le Fonds monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce, la Commission européenne ou la Banque centrale européenne… ou, ok, bien sûr, ces organismes existent, mais il n’y a aucune raison légitime d’en parler, ou d’écrire sur leur sujet ou même de les mentionner en passant, et tous ceux qui le font sont indubitablement des nazis.

Imaginez mon sentiment d’horreur quand j’ai appris cela, tout particulièrement avec les références répétées à la « corporatocratie », au « capitalisme mondialisé » et aux « classes dirigeantes capitalistes mondialisées » dans mes essais récemment publiés. [Dont bon nombre repris sur ce blog, NdT] Je ne voulais pas l’accepter au début, mais plus je consultais de sources d’informations qualifiées, plus mon crime de pensée devenait flagrant.

Ces sources d’informations qualifiées réagissaient aux références de Trump au « mondialiste » Gary Cohn au fil de remarques décousues dans le Bureau ovale, qui ressemblaient un peu à ça : « C’est peut-être un mondialiste, mais je l’aime bien. Il est sérieusement mondialiste. Aucun doute… à sa façon. Mais vous savez quoi, c’est aussi un nationaliste. Il aime notre pays et… où est Gary ? » Bien que les experts soient encore en train d’étudier la vidéo pour y repérer des gestes et des expressions faciales nazies, il n’y a aucun doute sur le fait que Trump a prononcé le mot « mondialiste ». Les médias grand public ne pouvaient pas laisser passer cette transgression.

Peter Beinart, dans un article pour The Atlantic, a expliqué que « mondialiste » est « une épithète.. un véhicule moderne pour une insulte » contre les Juifs, et il a ajouté un lien sur une vidéo de Jonathan Greenblatt, PDG de l’ADL [L’ADL, Anti-Defamation League, est une ONG américaine dont le but premier est de soutenir les Juifs contre toute forme d’antisémitisme, NdT], qui confirmait que « le terme « mondialiste » a été développé et tire son origine de cercles extrémistes peuplés de suprémacistes blancs » (je suppose qu’il pensait au Mouvement altermondialiste, qui n’est apparemment qu’une immense couverture pour des nazis). Eli Rosenberg, dans le Washington Post, même s’il admet que « mondialiste » veut parfois dire « mondialiste », a souligné que, pour quelques observateurs de l’extrémisme, « il parle aussi à quelque chose de plus sombre ». Bret Stephens, dans le New York Times, n’arrive pas à décider si l’utilisation du mot signale un nazi officiel marchant au pas de l’oie ou le simple tout-venant des antisémites. Don Lemon de CNN plonge dans l’histoire glauque du terme pour nous expliquer que c’est « l’abréviation d’une vision du monde fondée sur le racisme, la xénophobie et l’anti-sémitisme… la vision du monde de théoriciens du complot d’extrême droite obsédés par des juifs célèbres comme George Soros ». Et ce ne sont que quelques exemples parmi de nombreux autres.

Après avoir digéré toutes ces affirmations « qualifiées » par ces « experts respectés » et ces « sources crédibles d’informations », j’ai soudain eu l’impression de me promener avec une swastika tatouée sur le front. J’ai été submergé par un besoin irrépressible de signaler mon anti-antisémitisme à mes amis, à ma famille et au monde entier. Après avoir détruit mon vieux CD de Pink Floyd, j’ai immédiatement couru vers ma femme, qui se trouve justement être une « mondialiste », pour la supplier d’appeler les membres de sa famille qui contrôlent les médias, les banques et Hollywood, et leur demander de pardonner mon crime de pensée. Puis, j’ai écrit un mail à une association antiraciste [Le Southern Poverty Law Center, inconnu en France mais central aux USA, NdT] pour lui demander de permettre à un pisse-copie néo-maccarthyste quelconque d’écrire un article ridiculement paranoïaque et inepte sur mon vocabulaire nazi et de le poster sur son site, comme elle l’a fait pour le journaliste Max Blumenthal [ex-rédacteur en chef du site de gauche Alternet. Le Southern Poverty Law Center a été obligé de se rétracter et de supprimer l’article diffamatoire, NdT].

Plus sérieusement, satire mise à part, cette stigmatisation de termes comme « mondialiste », « mondialisme », et « capitalisme mondialisé » est une composante majeure de la Guerre contre la dissidence que les classes dirigeantes mondialistes mènent contre un large éventail d’éléments insurgés depuis au moins dix-huit mois. Ce n’est pas seulement pour discréditer des dissidents en les traitant d’antisémites, d’agents russes ou de théoriciens du complot. Le but en est aussi de cacher la vraie nature du conflit. La nature essentielle du conflit est le néolibéralisme contre les partisans de l’État-nation. C’est ce que nous traversons en ce moment, et non un assaut russe contre les démocraties occidentales, ou même une résurgence de la Guerre froide, mais, plutôt, une tentative des classes dirigeantes capitalistes mondialisées d’étouffer une rébellion néo-souverainiste… la rébellion qui a mené au référendum sur le Brexit et à la présidence de Trump.

Mais voilà où les choses se compliquent, en particulier pour ceux d’entre nous qui nous situons à gauche (quoi que ce cela veuille dire de nos jours). Les néo-souverainistes peuvent s’afficher comme tels et appeler le conflit par son nom. Ils ne s’opposent pas tous au capitalisme, mais ils s’opposent certes tous au capitalisme mondialiste. Ce faisant, ils attirent des gens qu’être gouvernés par des multinationales qui ne rendent de comptes à personne et des entités supra-nationales non élues n’amuse pas, des gens qui sont encore sentimentalement attachés à des concepts dépassés comme la souveraineté nationale, la culture nationale, des folies comme ça. Quelques-uns de ces gens sont des vrais néo-nazis, mais la très vaste majorité sont des citoyens de base qui savent quand le capitalisme mondialisé les compisse et leur dit qu’il pleut. Le fait est que les néo-souverainistes peuvent décrire leurs opposants exactement comme ce qu’ils sont, des capitalistes mondialistes, ou tout simplement des mondialistes. Les néolibéraux ne peuvent pas se permettre ce luxe.

Voyez-vous, le problème pour les classes dirigeantes capitalistes est que le néolibéralisme mondialisé (le mondialisme) est presque impossible à vendre auprès des populations. Elles ne peuvent pas dire la vérité et expliquer aux gens que la souveraineté nationale est essentiellement morte, que le pouvoir politique est désormais détenu par un réseau de multinationales (qui se contrefichent de leur « nationalité ») exploitant un marché de l’emploi mondialisé (c’est la raison pour laquelle leurs emplois s’en vont pour ne pas revenir) et un marché financier mondialisé (c’est pourquoi presque tout est ciblé par des privatisations et leurs familles deviennent des esclaves de la dette). Elles ne peuvent pas non plus admettre que la « Guerre contre le terrorisme » et la crise des migrants qu’elle a causée en Europe, et le chaos et les massacres en Irak, en Afghanistan, en Libye, au Yémen, en Syrie, etc, sont le résultat prévisible de la restructuration agressive du Grand Moyen-Orient par le capitalisme mondialisé, qui a commencé plus ou moins immédiatement après l’effondrement de l’Union Soviétique (donc, dès que le dernier obstacle à leur quête d’hégémonie mondiale a été écarté). Ce genre de chose ne passe pas très bien, en tous cas pas auprès de la plupart des gens de la classe travailleuse.

Donc, ce que les classes dirigeantes capitalistes mondialisées doivent faire est… bien sûr, elles doivent mentir. Elles doivent colporter une autre version des faits, une version qui n’ait rien à voir avec l’hégémonie du capitalisme mondialisé, la dissolution de la souveraineté nationale et la privatisation d’à peu près tout. Parce que les gens ne sont pas des crétins finis, cette version doit offrir une ressemblance avec le vrai conflit de terrain. Donc, ok, il faut en changer l’image. Le capitalisme mondialisé devient « la démocratie occidentale », le néo-souverainisme devient du « nazisme » et Vladimir Poutine devient Adolf Hitler.

Et voilà ! Les choses deviennent simples et claires ! L’histoire, la géopolitique et la socio-économie s’évanouissent dans les éthers ! Capitalisme, mon œil ! Nous ne pouvons plus nous offrir le luxe de la pensée critique, pas avec les nazis poutinistes qui émergent en ce moment ! Non, c’est le moment de se rallier aux combattants de la liberté du FBI, de la CIA, des médias grand public et du reste du complexe militaro-industriel, et de pourchasser sans merci les Russes infiltrés, les sympathisants de Poutine, les crypto-assadistes, les néo-strassériens, les entristes de l’alt-droite et autres semeurs de divisions et de discorde ! Nous devons discréditer ces personnages, les stigmatiser comme racistes, antisémites ou terroristes, ou un quelconque autre type d’extrémistes avant qu’ils n’influencent d’autres personnes avec leurs pubs sur Facebook et leurs écrits subversifs.

Vous les reconnaîtrez aux mots qu’ils emploient, ainsi qu’aux mots qu’ils n’emploient pas. Tous ceux qui emploient des mots comme « mondialiste », « capitalisme mondialisé » ou « néolibéral », ou qui suggèrent que les votes Trump ou Brexit étaient motivés par d’autres choses que le racisme, vous pouvez être sûrs que ce sont des nazis. De la même façon, ceux qui écrivent sur les « banques » ou « l’État profond ». Absolument des nazis. Oh, et bien sûr ceux qui parlent des « médias grand public détenus par le secteur privé ». Seuls les nazis poutiniens parlent comme ça. Ah, et tous ceux qui n’ont pas passé les deux dernières années à attaquer Trump (comme s’il y avait eu d’autres urgences), ou qui ont impliqué que les Russes n’ont pas l’intention de nous détruire, ou que le moment historique que nous traversons pourrait bien ne pas se laisser réduire à quelque chose d’aussi simpliste que ça… Bien, maintenant vous savez ce qu’ils sont en train de dire en réalité. Ils sont en train de dire, « nous devons exterminer les Juifs ».

Je pourrais continuer comme ça, mais je pense que ce n’est pas nécessaire. Souvenez-vous, je suis dorénavant un criminel par la pensée nazi. Vous pouvez relire mes essais précédents et noter tous les messages codés nazis que vous y pêcherez ou vérifier auprès des médias grand public…

Traduction Entelekheia
Image Pixabay

Paru sur Counterpunch et Consent Factory sous le titre Then They Came for the Globalists


Samedi 31 Mars 2018


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