Opinion

Propagation de la grippe aviaire: à qui la faute?


Rien qu'au cours du premier mois de 2008, la grippe aviaire s'est manifestée dans pas moins de 12 pays d'Orient et d'Occident. Des flambées, provoquées par le virus H5N1, ont été enregistrées en janvier dernier en Israël, Grande-Bretagne, Inde, Iran, Chine, Egypte, Allemagne, Thaïlande, Turquie, Ukraine, Bulgarie et au Vietnam.


Evgueni Kouznetsov
Mercredi 13 Février 2008

Propagation de la grippe aviaire: à qui la faute?
Par Evgueni Kouznetsov, pour RIA Novosti



Cela peut paraître étrange mais la Russie a jusqu'ici été épargnée par le virus. Mais une flambée est très probablement à attendre d'ici peu dans le sud de la partie européenne du pays, notamment dans les territoires de Krasnodar et de Stavropol.

D'où vient ce pronostic? Il faut prendre en compte que tous les cas cités ci-dessus ont eu lieu dans de traditionnels lieux d'hivernage, qu'on trouve également dans les régions méridionales de la Russie.

La quasi-totalité des volées d'oiseaux sauvages arrivent dans ces endroits en provenance d'Asie du Nord, essentiellement de Russie, où nichent la majorité des oiseaux aquatiques. Comme le virus H5N1 s'est relativement souvent déclaré en Russie (la dernière fois en décembre 2007), cela peut donner l'impression que c'est ici que se trouve le "foyer" à partir duquel la maladie se propage dans le reste du monde, par le biais des oiseaux sauvages. Mais un tel schéma ne tient pas compte d'un fait particulièrement important: les oiseaux eux-mêmes tombent très rarement malades, alors qu'un grand nombre de volailles en meurent. L'hypothèse de la "source russe" est donc alogique et irréaliste.

Mais alors, à qui la faute? Les informations diffusées sur les flambées de grippe aviaire et sur leurs causes rappellent aujourd'hui des querelles de personnes fatiguées: les vétérinaires accusent les oiseaux sauvages de propager le virus, alors que les ornithologues démentent. De nombreux responsables d'organisations internationales confirment qu'il n'existe encore aucune preuve de la "culpabilité" des oiseaux sauvages.

L'Europe a procédé à l'examen de 350.000 oiseaux sauvages, et seule une petite quantité d'entre eux a manifesté des traces du dangereux virus H5N1. En ce qui concerne les volailles, des morts en série dues à la grippe aviaire surviennent régulièrement au cours de l'année. Les migrations des oiseaux sont un phénomène saisonnier: au printemps, ils partent vers le Nord et en automne vers le Sud. Si les oiseaux étaient effectivement porteurs de ce dangereux virus et contaminaient leurs confrères domestiques, d'autres oiseaux, sauvages et domestiques, mourraient également le long de leur passage. Or, ce n'est pas le cas.

Qui plus est, un virus de la grippe aviaire hautement pathogène, ou ses anticorps, a été découvert en 2006 chez 748 oiseaux sauvages - entre février et mai - et chez 308 individus en 2007 - entre fin juin et début août. Les tableaux diffèrent totalement, et personne n'a encore réussi à expliquer ces dissemblances. La seule conclusion qui s'impose est la suivante: le virus change sans cesse de caractéristiques et ces mutations ne sont pas liées aux oiseaux sauvages, étant donné qu'aucun changement n'intervient au sein de leur communauté.

L'explication la moins contradictoire provient de l'analyse de la nature de la propagation des foyers de la grippe aviaire: il s'agit... des volailles elles-mêmes, à l'origine de ces foyers. Même si les oiseaux migrateurs sont quelque peu fautifs (dans la propagation du virus), cela ne concerne que de courtes distances. En revanche, le commerce des produits de l'aviculture, des volailles vivantes, y compris des oiseaux sauvages, ne connaît aucune frontière.

Tout ceci nous mène à la conclusion que le principal moyen est de remettre de l'ordre dans l'ensemble des fermes avicoles, des petits poulaillers privés jusqu'aux grandes entreprises. Lors des dernières grandes flambées de grippe aviaire en Russie (dans la région de Rostov-sur-le-Don, dans le Sud), la première chose que les vétérinaires ont déclarée à la suite de la mort massive de volailles fut la suivante: "Le virus a été apporté par des oiseaux sauvages". Mais les vérifications effectuées dans les fermes ont démontré que rares étaient les entreprises qui assuraient pleinement le régime "fermé" de leur fonctionnement et le respect des normes sanitaires. Même si l'on suppose que le virus a été propagé par les oiseaux sauvages, ce sont néanmoins les hommes qui sont à l'origine de la mort massive de volailles dans les fermes, car ils n'ont pas assuré le respect des normes hygiéniques et techniques de la production.

Or, au lieu de procéder à des réparations profondes des poulaillers, en isolant ainsi les volailles du monde extérieur, les entreprises instaurent un poste de chasseur chargé d'effaroucher les oiseaux sauvages. Pour ce faire, il doit tirer en l'air de temps à autre. D'ailleurs, l'efficacité de cette mesure, sur le plan de la lutte contre la grippe aviaire, est beaucoup moins évidente que celle d'une restauration de l'entreprise de fond en comble. C'est ce dernier facteur qui rend invulnérable les fermes avicoles étatsuniennes face à la grippe aviaire, étant donné qu'elles ont adopté un régime d'isolation totale.

Il existe une hypothèse expliquant, dans la plupart des cas, la mort des oiseaux sauvages due à la grippe aviaire lors des hivernages. Si le virus s'est déjà intégré à l'environnement, il y restera pour longtemps. Ses qualités pathogènes se manifestent lors des hivernages, alors que les oiseaux sauvages traversent une période difficile (si l'on parle des hivernages en Europe et dans le Sud de la Russie). La multiplication des causes de stress, les basses températures, le manque de nourriture, etc. affaiblissent l'immunité des oiseaux, qui n'arrivent plus à résister aux différentes maladies dont la grippe aviaire.

La rapidité de la propagation de ce dangereux virus H5N1 dans le monde est sans précédent, se chiffrant déjà à cinq ans, et ce virus ne semble pas ralentir son activité. Rappelons pour mémoire qu'il a été découvert pour la première fois en 1996, chez des oies domestiques en Chine. Un an après, il a provoqué la mort de volailles à Hong Kong. Des décès humains ont été enregistrés depuis 2003. 357 personnes contaminées ont été recensées dans 14 pays (Azerbaïdjan, Cambodge, Chine, Djibouti, Egypte, Indonésie, Irak, Laos, Myanmar (ex-Birmanie), Nigéria, Pakistan, Thaïlande, Turquie, Vietnam). 225 personnes parmi elles sont décédées.

L'humanité ne risque-t-elle pas de se retrouver confrontée à la transformation de la grippe aviaire en une grippe "humaine", étant donné l'activité stable du virus hautement pathogène H5N1? La maladie pourrait alors emporter des millions de vies.

Mais pour l'instant, le virus H5N1 est encore incapable de pénétrer facilement dans l'organisme de l'homme, et on ignore s'il en sera capable un jour.

Evgueni Kouznetsov est chercheur au Centre de protection de la santé des animaux sauvages.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.


Samedi 23 Février 2008

Actualité en ligne | International | Analyse et décryptage | Opinion | Politique | Economie | Histoire et repères | Sciences et croyances


Publicité

Brèves



Commentaires