Politique Nationale/Internationale

Propagande médiatique de la guerre contre la drogue



La semaine passée [1], les correspondants des médias dominants (mainstream) basés en Colombie ont à nouveau servi la propagande de la soi-disant guerre contre la drogue menée par Washington en Colombie.
Après la mort le mois dernier de 29 militaires tués par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) [2], le président Alvaro Uribe était décidé à montrer aux Colombiens et au monde que son gouvernement est en train de remporter la guerre civile et la guerre contre la drogue.
Cependant, pour que son message passe de façon efficace auprès du public, Uribe avait besoin de la collaboration des médias internationaux. Pas de problème. Tout ce qu’il avait à faire c’était de planifier une offensive anti-narcotique et faire organiser par les militaires un press junket [3] pour transporter les correspondants étrangers de Bogotá à la zone d’opération. Inévitablement les journalistes dorlotés citeraient les officiers de l’armée chargés de l’opération et présenteraient bien entendu un seul côté de l’histoire.


Vendredi 17 Mars 2006





Le 19 janvier l’armée colombienne arrangea un press junket pour des journalistes de Reuters et de Associated Press pour couvrir l’éradication manuelle des plants de coca dans le Parc national de La Macarena, dans le sud-est de la Colombie. Les deux journalistes informèrent du lancement de l’opération de façon complaisante bien qu’ils ne fussent apparemment pas d’accord sur le nombre de troupes impliquées (3 000 soldats selon AP, et 1 500 soldats et policiers selon la version de Reuters). Les deux articles ne rapportèrent que le point de vue de l’armée colombienne sur cette opération d’éradication de la plante de coca.

Le lendemain, plus de 50 publications de presse dans le monde, dont de nombreux quotidiens états-uniens, rendirent compte de ces deux dépêches d’agences. Le titre impartial de Reuters était le suivant : « Colombia Starts Clearing Coca from National Park » (« La Colombie commence à éradiquer la coca du Parc National »). Le titre de la version AP quant à lui sonnait comme un communiqué du gouvernement colombien ou de l’ambassade états-unienne : « Colombia Reclaiming Coca-Infested Region » (« La Colombie se réapproprie une région infestée par la coca »).

A aucun endroit dans les deux articles les militaires ou les représentants du gouvernement qui ont organisé le press junket n’expliquent ce que le gouvernement fait, s’il fait quelque chose, pour les quelque 5 000 agriculteurs dont les moyens de subsistance ont été détruits. Il n’y a nulle part la moindre citation de propos émis par les paysans qui sèment la coca. Cela pourrait aider le lecteur à comprendre dans quelle mesure l’opération affecte les paysans et leurs familles et ce que ces derniers pensent de l’opération militaire. Et à aucun endroit non plus, on ne trouve la moindre déclaration des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), expliquant leur point de vue sur l’opération militaire, supposée viser les sources de financement de cette organisation guérillera [4].

Les press junkets officiels, régulièrement organisés par le gouvernement colombien et par l’ambassade états-unienne, sont un moyen pratique pour les correspondants basés à Bogotá de visiter les lointaines régions rurales affectées par le conflit interne. Cependant, le problème est que les journalistes sont aéroportés pour passer quelques heures avec des fonctionnaires qui leur offrent un article préemballé. Inévitablement, la ligne officielle domine dans le compte-rendu. De leur côté, le gouvernement colombien et l’ambassade des Etats-Unis sont parfaitement conscients de la situation de dépendance totale des médias dominants des sources officielles. Par conséquent, ils tiennent régulièrement des conférences de presse et envoient des fonctionnaires aux événements publics, comme par exemple l’ouverture d’une nouvelle usine ou à l’occasion d’une nouvelle opération militaire. Les représentants du gouvernement savent parfaitement que les médias couvriront ces événements de façon disciplinée parce qu’ils offrent des sujets commodes, et il y a peu de chances pour qu’un fonctionnaire dise quelque chose qui sorte du cadre préétabli.

Tous les correspondants étrangers basés en Colombie se présentent souvent aux mêmes événements pour ne pas se retrouver seuls à ne pas rendre compte d’une « nouvelle », ce qui signifie que paraissent le lendemain des versions presque identiques du même reportage. Les fonctionnaires du gouvernement savent que s’ils occupent les médias quotidiennement avec des nouvelles pré-emballées qui montrent le gouvernement sous un jour positif, les journalistes seront trop occupés pour pouvoir pratiquer un véritable journalisme d’investigation qui pourrait soulever de véritables questions sur des thèmes importants.

La couverture du conflit colombien et d’autres sujets importants ne doit pas être menée de cette façon. Les correspondants devraient travailler plus indépendamment et ne pas accepter passivement de se laisser orienter par les fonctionnaires du gouvernement. Deux, trois, quatre ou même cinq correspondants étrangers couvrant une conférence de presse de l’ambassadeur états-unien, par exemple, ne peut mener qu’à la publication de cinq articles presque identiques. Au lieu de cela, un journaliste pourrait couvrir un événement comme la conférence de presse (ou personne si le gouvernement ne peut pas convaincre les médias qu’il abordera une question significative), tandis que les autres correspondants seraient libres d’enquêter sur d’autres affaires. En conséquence, le public profiterait d’une couverture beaucoup plus complète de la Colombie. L’excessive dépendance des médias dominants vis-à-vis des sources officielles est une des raisons qui font que les journalistes indépendants et alternatifs se concentrent sur ces points de vue et histoires ignorées d’habitudes par leurs homologues d’entreprises de médias.

Dans le cas des publications de Reuters et AP la semaine passée, les journalistes n’auraient pas dû baser la totalité de leurs articles sur le press junket. Ils auraient dû voyager de façon indépendante jusqu’à la région, et mener une enquête plus minutieuse et complète de l’opération au lieu de simplement jouer le rôle de service de propagande des gouvernements colombien et états-unien. Une telle démarche leur aurait permis de parler à des paysans cocaleros [5] affectés par l’opération, d’interroger des membres des FARC (si ces derniers l’avaient bien voulu) et de sentir la situation sur le terrain au-delà des limites imposées par leur garde militaire officielle.

Alors que les press junkets offrent un accès rapide, aisé et sûr à une nouvelle, ils sapent la responsabilité journalistique qui est d’enquêter en profondeur sur un thème et d’éviter de dépendre d’une source unique. Bien que travailler de façon indépendante puisse parfois être dangereux dans un pays touché par un conflit comme la Colombie, la réalité est que les journalistes basés dans ce pays d’Amérique du Sud sont des correspondants de guerre et qu’ils ont la responsabilité de couvrir le conflit sous tous ses aspects. Un article basé presque exclusivement sur deux heures de présentation officielle préemballée ne peut être considéré comme relevant du journalisme. En fait, ce n’est rien de plus que de la propagande officielle.



par Gary Leech






NOTES:

[1] [NDLR] Article publié sur www.colombiajournal.org le 23 janvier 2006.

[2] [NDLR] Principale guérilla du pays.

[3] [NDLR] Sorte d’ « événement presse » organisé pour les médias. On utilise notamment cette expression pour, dans le cas du cinéma, lancer la promotion d’un film avec des acteurs qui enchaînent les interviews dans un hôtel luxueux ou, dans ce cas-ci, en Colombie, l’organisation d’un voyage de journalistes encadrés par l’armée et les autorités, pour aller se « rendre compte » d’une opération sur le terrain.

[4] [NDLR] Sur les liens entre les FARC et le trafic de drogues, lire Frédéric Lévêque, Isabelle Dos Reis, Colombie : lutte armée et réalités d’un conflit - Entretien avec Maurice Lemoine, RISAL, 9 mai 2005.

[5] [NDLR] Paysans cultivateurs de coca.

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : Colombia Journal (www.colombiajournal.org/), 23 janvier 2006.

Traduction : Numancia Martínez Poggi. Traduction revue et corrigée par l’équipe de RISAL.
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Vendredi 17 Mars 2006

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