Analyse et décryptage

Presse, démocratisation et justice sociale en Afrique


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Christian DJOKO
Jeudi 16 Septembre 2010

Presse, démocratisation et justice sociale en Afrique
Au moment où la Communauté internationale rend un dernier et rutilant hommage
à Pius Njawé pour son long et périlleux combat en faveur de la démocratie et
de l’indépendance de la presse au Cameroun, il nous apparait plus
qu’opportun de surfer sur cette oraison funèbre pour dresser le lien
extrêmement étroit qui lie la presse, la démocratisation et la justice
sociale dans les jeunes États africains. Rappelons que les rapports entre ces
trois réalités sont au cœur même de la vie politique du continent. Car
celles-ci se fondent mutuellement et s’influencent continuellement.
     La presse participe-t-elle de la démocratisation et de la justice sociale
en Afrique ? Si oui, quel rôle joue-t-elle exactement dans le processus
d’ouverture de ce continent aux principes démocratiques ? Où trouver les
ressorts d’un tel engagement ? Tel est le questionnement qui se dresse en
filigrane de cette réflexion.  
Notre hypothèse est que les avancées démocratiques et sociales engrangées
en Afrique depuis une trentaine d’années, l’ont été grâce au rôle de
sentinelle joué par la presse. Cette presse semble être intimement liée au
devenir de ce continent au point qu’il ne serait pas superflu d’affirmer que
c’est encore à travers elle, mieux que les partis politiques et syndicats,
que l’Afrique avancera sur le long chemin ô combien périlleux et difficile
de la maturation démocratique.
Une précision
    Il convient d’indiquer d'entrée de jeu qu’il existe dans les
différents pays d’Afrique deux types de presse : la presse dite officielle et
la presse dite non officielle. La presse officielle est généralement celle du
service public ; c’est le cas du Soleil à Dakar, de Cameroon Tribune au
Cameroun. Cette presse est chargée de relayer et l’information
gouvernementale, et les activités et propagande du parti au pouvoir . Notons
immédiatement que c’est moins l’action de cette presse que la presse dite
non officielle (tous supports confondus) que nous voulons ici disséquer et
analyser.
Bref rappel historique
    Avant 1990, la presse non officielle est plongée dans un flou juridique qui
prend les allures d’une épée de Damoclès qui pèse au dessus d’elle. Les
années de régime monolithique en Afrique noire sont marquées par un régime
de contrôle draconien appliqué aux organes de presse. Au Cameroun, la presse
est constamment muselée par les ordonnances des années 60, avec pour
principaux goulots d’étranglement : la censure administrative, les
tracasseries du régime d’autorisation et le regard inquisiteur des autorités
administratives sur les sources de financement des journaux.  
Cette presse est tenue à chaque fois, de justifier sa ligne éditoriale, le
traitement qu’elle réserve à telle actualité ou encore son refus de
souscrire à l’information officielle. Plusieurs organes de presse sont ainsi
mis sur la sellette et leur avenir est plus que casuel d’un jour à l’autre.
De nombreux directeurs de publication sont poussés à l’autocensure, menacés
de mort et parfois tués de sang-froid comme ce fut le cas pour le journaliste
Nobert Zongo (Burkina Faso).  
Somme toute, jusqu’au crépuscule des années 80, les journaux vivent dans
la peur constante de la censure. À cette époque, les caciques des partis aux
pouvoirs ont très vite saisi l’enjeu de l’adage qui dit: « qui détient
l’information, tient le pouvoir ». D’où leur volonté manifeste de
contrôler les sources d’information.
    Cependant, l’effondrement du mur de Berlin, le discours de la Baule et les
conditionnalités (FMI, Banque mondiale) de l’aide au développement poussent
les États africains à instaurer ce que j’appellerais une « démocratie
institutionnelle ». Elle se résume à l’adoption de très beaux textes
juridiques dépourvus cependant de toute garantie pratique.  
Au niveau de la presse, on assiste sous l’impulsion de cette nouvelle donne,
à une libéralisation à contrecœur. Au Cameroun, deux textes organisent le
cadre de cette mutation du paysage médiatique. Il s’agit de la Loi du 19
décembre 1990 relative à la communication sociale, et le Décret du 3 avril
2000 fixant les conditions et les modalités de création et d’exploitation
des entreprises privées de communication audiovisuelle.       
    Deux enseignements majeurs ressortent de la loi camerounaise de 1990.
1. Dorénavant c’est le régime de Déclaration et non plus d’autorisation
qui fait office règle en vigueur. Les promoteurs de journaux doivent
préalablement en faire déclaration auprès du préfet du département
compétent, à la première parution. La loi précise que la déclaration est
faite sur papier timbré au tarif en vigueur – soit 1000 francs CFA ;
2. La suppression de la censure. En dépit des oppositions et inquiétudes,
celle-ci fut initialement maintenue à l’article 14 de la nouvelle loi. Mais
à la faveur des amendements de 1996, elle fut définitivement supprimée, du
moins, officiellement ;  
    Si depuis 1990 le cadre juridique de la presse s’est nettement amélioré
au point de s’arrimer aux exigences du droit international, force est
cependant de constater que du point de vue pratique les organes de presse ont
dû farouchement batailler, parfois au prix de leur vie pour s’arroger leur
droit à la liberté d’expression et d’opinion. En effet, eu égard aux
multiples obstacles, cette presse continue d’afficher et d’affirmer son
indépendance face à ce qui apparait comme le règne de la pensée unique,
exclusive et seigneuriale de certains « Princes ».
Un maillon essentiel du processus démocratique
    Toute proportion gardée, la presse privée africaine s’est constamment
positionnée dans l’espace public, comme une corporation qui a pour mission la
« veille » et « l’éveil » des consciences, la mise en relief de
l’expression libre et partant, le débat contradictoire.
-    La veille et l’éveil
    Il faut dire que depuis l’embastillement de l’Opposition au lendemain des
conférences nationales et des premières élections multipartites biaisées,
seule la presse est clairement apparue comme « le chien de garde » des
sociétés africaines. Elle en paie d’ailleurs un lourd tribut.     
La presse privée africaine n’hésite pas en effet, à monter au créneau
pour dénoncer les dirigeants corrompus et indélicats de la fortune publique ;
les irrégularités constatées lors des différents processus électoraux ou
encore les violations du droit à l’information. Elle met à nue les pratiques
de ces fonctionnaires qui, pris en otage par des considérations alimentaires,
n’hésitent pas à exiger aux usagers, une contrepartie pour un service public
gratuit en l’occurrence.
    Elle frappe du marteau de la critique ces brebis galeuses qu’on retrouve
par milliers dans nos forces armées et police et qui délaissent leurs missions
régaliennes pour s’adonner à la corruption, à l’intimidation et aux
violations des droits de la personne.  
    Elle s’inscrit en faux contre ces vendeurs d’illusions, pontes,
apparatchiks et partisans arc-boutés du pouvoir, qui tentent au quotidien
d’occulter la mauvaise gouvernance et les violations criardes et criantes des
droits humains.
    Elle parle ouvertement et non sans critiques, de ce défilé du 14 juillet
où nos gérontocrates d’oligarques africains vont à la soupe, offerte par le
parrain. De leurs regards ahuris et déconcertés admirant la puissance de la
modernité d’un pays dont certains dirigeants ne cessent de piller les leurs
pour se maintenir au rang des flamboyantes célestes. La presse africaine
constate -pour immédiatement déplorer - l’incapacité des dirigeants
africains à impulser la métamorphose économique et sociale au développement
durable du continent.
    La presse nous rend attentifs à ces milliers d’Africains lessivés par le
labeur, habitant les ténèbres abruptes de l’anonymat, étrangers permanents
de l’indifférence généralisée. Elle nous fait penser à ces ouvriers qui
vont accomplir chaque jour, en toute honnêteté, l’effort national pour le
développement du continent. Mieux encore, elle nous interpelle au sujet de ces
Africains pauvres et malades (VIH SIDA, diabète, paludisme, cancer, etc.) qui,
faute de moyens pour se procurer les médicaments, s’éteignent au crépuscule
d’une longue agonie.
    Très souvent bâillonnée, cette presse ne manque cependant pas
d’interpeller les gouvernants au sujet de cette jeunesse considérée comme le
fer de lance de la nation, mais qui au fil des années se rouille et succombe
aux sirènes de la facilité, parce que ne trouvant aucun débouché. Elle parle
au nom de cette jeunesse désemparée, qui se trouve obligée de s’exiler
-parfois au risque de leur vie -, pour ne pas se faire dévorer par les feux du
chômage et de la misère.
    Elle, mieux que tout autre maillon de la vie sociale, dénonce ces débits de
boissons, ces jeux de hasard, ces nouvelles religiosités et cette « feymania
», devenus en quelques années les lieux de refuge d’une société en manque
de repères et confrontée à une misère matérielle et intellectuelle inouïe.

    Elle invite sans cesse à une réflexion radicale sur la déliquescence
morale continue de nos sociétés, sur la misère d’une sexualité débridée
affligeant d’atroces tortures aux valeurs morales. Elle braque les projecteurs
sur ces sociétés, au sein desquelles les promotions « magico-anales » ont
pignon sur rue et la mort des tabous, prônée.
    C’est ici le lieu par excellence où s’exprime le rôle contestataire et
critique de la presse. Et le moins qu’on puisse dire est que cette critique
n’est pas sans incidence sur la démocratisation et la justice sociale en
plein échafaudage dans plusieurs pays africains comme le Sénégal, mais
surtout le Bénin, le Ghana ou encore l’Afrique du Sud.
    Au demeurant, la presse n’hésite plus à débusquer tout ce qui constitue
un frein au respect des règles qui président à la constitution d’un État
de droit. L’expression libre et le débat contradictoire.  
    Le moins qu’on puisse dire c’est que la presse africaine, non officielle,
est une tribune ouverte à tous les acteurs de la joute sociale. Il suffit
d’observer la profusion et la pluralité d’opinions dans un journal comme
«l’intelligent d’abidjan», « Le Potentiel » ou encore les sites
www.congonline.com www.camer.be. Même dans un journal comme Le Messager
-réputé antipathique au régime en place -, le gouvernement bénéficie très
souvent d’une tribune pour son « droit de réponse » chaque fois qu’il
s’estime injustement discrédité. On peut en effet, affirmer sans risque de
se faire démentir que la presse non officielle joue un grand rôle dans la
formation de l’opinion publique, car elle est un espace d’expression pour
les différents partenaires sociaux. Elle met en débat de nombreux enjeux
sociétaux et convie les couches sociales de tout bord à débattre et à
échanger.  
Il est évident que cela ne se fait pas toujours dans les règles de l’art.
Mais il y a cependant lieu de reconnaitre que de réels efforts sont menés par
cette presse (mieux que la presse officielle) pour garantir une diversité
d’opinions et un débat contradictoire signe d’une respiration
démocratique. Albert Mbida, rendant un vibrant hommage à Pius Njawé affirmait
: «[il] m'a permis de réviser la position dogmatique que j'avais à cause
d'une maladie congénitale de la famille de la communication camerounaise ;
maladie en forme de néologisme qu'on appelle : la diplomite […]Il a
contribué, à sa manière, à faire avancer la liberté de la presse, à animer
le paysage politico médiatique national, à faire asseoir la démocratie
camerounaise et à attirer l'attention de l'opinion et du gouvernement sur
certains dysfonctionnements préjudiciables à la bonne marche du pays. »  
    Plus fondamentalement, comme nous le soulignions dans un article précédent
, la liberté de la presse est un vecteur de démocratisation en Afrique. La
concomitance entre l’avènement de la presse privée de masse et la relative
liberté d’expression n’est pas fortuite. Des petits « Watergate » sont
monnaie courants. Pour s’en convaincre, il suffit de s’arrêter un instant
sur le rôle de la presse camerounaise dans l’Opération épervier « menée
contre les gestionnaires indélicats de la fortune publique ». On peut
également citer l’action d’investigation de la presse congolaise,
sénégalaise et ivoirienne. Celles-ci mènent une chasse sans merci à la
corruption dans le secteur des travaux publics et de la production cacaoyère.
En ce début de siècle, la presse privée s’affiche clairement comme le
garant d’un droit fondamental à l’information, qu’il convient d’exercer
en toute liberté et indépendance.  
Les dérives
    Il ne viendrait à l’esprit de personne de passer sous silence les
multiples vices et dangers que représente la presse privée en Afrique. Nous ne
saurons nier les dérives et le manque de professionnalisme de certains
journalistes. Personne encore, ne songerait à dire que les journalistes sont
au-dessus des lois. Les risques de manipulation, de diffamation, de voyeurisme
sont grands. A ce sujet le doyen Jean Rivéro disait déjà : le journaliste ne
doit pas se « retrancher derrière le droit à l’information pour étendre au
maximum ses curiosités » . En effet, il est toujours bon de rappeler que la
liberté d’expression s’accompagne toujours de la responsabilité.  
    Cependant, plaidons avec Cyrille Ekwalla, pour que « l’information soit «
libérée» et ainsi les récriminations (souvent justifiées) à l’égard de
certains journalistes, parmi lesquelles la responsabilité et le respect de la
déontologie ne sont pas les valeurs les plus partagées, diminueront. La
corporation s’assainira d’elle-même et les brebis galeuses qu’on y
retrouve (beaucoup moins que dans plusieurs autres catégories, dont
principalement le milieu politique) seront marginalisées » .  
Un hommage appuyé
    Cet article est au fond un hommage rendu à cette presse africaine (non
officielle) qui contre vents et marées et en dépit de la modicité de ces
ressources se bat continuellement pour empêcher la société de tourner en rond
et mettre en demeure la pensée unique et ses thuriféraires. C’est un
témoignage distingué à cette presse qui ne cesse de dénoncer les tares qui
anesthésient le développement du continent africain et freinent les
aspirations profondes et légitimes des peuples africains à un nouveau contrat
social, et ce 50 ans après les « indépendances ».
     C’est aussi un plaidoyer pour la défense de la liberté de la presse au
moment où on observe avec inquiétude la recrudescence d’actes
d’intimidation, de répression ainsi qu’un appétit vorace pour les
méthodes de musèlement de la presse digne de l’époque soviétique .  
    La presse privée africaine a été au rendez-vous des avancées
démocratiques et sociales sur le continent. Il est souhaitable qu’elle
demeure engagée dans ce combat. Comme le dit si bien le doyen Maurice Kamto :
« elle doit [continuer] à former et informer l’opinion publique [car] elle
impulse et consolide le débat, la transparence, et la tolérance qui forment la
pierre angulaire de la démocratie » et de la justice sociale. Il faut en
définitive se rendre à l’évidence que :« Il faut en définitive se rendre
à l’évidence que :« Bien informés les hommes sont des citoyens ; mal
informés ils deviennent des sujets » .

Christian DJOKO
(Expert en droit de l’homme et action humanitaire/ étudiant Erasmus Mundus)

christdjoko-freedom@hotmail.com


Jeudi 16 Septembre 2010


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