Géopolitique et stratégie

Présidentielles en Algérie : les vrais enjeux


«Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer.»

Guillaume d’Orange


vdida2003@yahoo.fr
Mercredi 1 Avril 2009


Prof. Chems Eddine Chitour

Un observateur attentif de la campagne pour la présidentielle ne peut ne pas remarquer une certaine liberté de ton qui, d’une façon ou d’une autre, amène à poser les vrais problèmes du pays. Pour apporter notre pierre au débat- il faut bien appeler les choses par leur nom et rapporter en honnête courtier les faits - nous allons axer notre contribution sur trois volets. D’abord un état des lieux sans complaisance de l’Algérie de ces dix dernières années, ensuite nous tâcherons de nous situer dans le monde et nous projeter dans le monde de demain avec défi, enfin nous donnerons en tant qu’universitaire un avis sur les paris que doit faire l’Algérie pour enfin sortir de la spirale du sous-développement.

Pour apprécier à sa juste valeur ce qui a été fait, il nous faut revenir en arrière et décrire l’Algérie de 1999. Le terrorisme battait son plein, nous étions isolés sur la scène internationale. Sur le plan économique la situation n’était pas brillante, tenus à la gorge par le FMI qui nous a ajustés structurellement, le baril était au plus bas, Nous vivotions au jour le jour. Il est vrai que l’élection du président Zeroual avait, avec la révision de la Constitution, suscité un immense espoir. Malgré toutes les contraintes de tout ordre, sécuritaires, financières et autres, l’Algérie était debout grâce à tous ceux qui, au quotidien, témoignent que l’Etat était là. Naturellement les efforts des gouvernements consistaient- en dehors de la sécurité- à gérer au mieux les maigres ressources, assurer les rentrées scolaires et universitaires en construisant, malgré d’énormes difficultés, des infrastructures, ce qui est d’ailleurs la caractéristique de tous les gouvernements depuis l’Indépendance qui ont toujours donné une préférence à la construction d’infrastructures socioéducatives.

1999 arrive et là encore un immense espoir a été placé dans le nouveau président tant il tranchait par le parler vrai, la maitrise du discours et surtout par le démantèlement de tabous. Pour la première fois, on pouvait se sentir rassurés? Son programme était surtout axé sur la nécessité avant tout d’un retour à la paix. Ce ne fut pas facile et ce n’est toujours pas facile. Entre les tenants du tout-sécuritaire et ceux qui parlaient d’une amnistie totale, il fallait trouver un modus vivendi : la Réconciliation nationale. J’avais en son temps, donné mon avis dans les colonnes de ce journal en disant que les Algériens devaient se réconcilier et qu’il était vain d’attendre un hypothétique secours de l’étranger. J’avais alors proposé de prendre exemple, en l’adaptant, le modèle sud-africain «vérité et justice». De ce point de vue, la relative accalmie n’épuise pas le problème de fond et qui est celui, éminemment complexe, du projet de société. A cet égard, à notre sens, aucun candidat à la présidentielle de 2009 n’a abordé ce problème.

Cette relative accalmie rendue possible après le tournant de 2001 et l’attaque des tours du WTC. L’Algérie, enfin, commençait à être écoutée, notamment par les puissances occidentales qui découvraient que le phénomène du terrorisme était planétaire parce que ses causes profondes étaient planétaires. Certains idéologues, notamment du Pentagone à l’instar de Huntington et des néoconservateurs américains y ont vu un clash des civilisations !!

Qu’avons-nous fait d’autre en 10 ans? Tout d’abord, il faut signaler que par une chance insolente, les recettes pétrolières ont commencé à croître de façon constante et importante. D’après le ministère de l’Energie, les exportations en valeur on atteint 34 milliards de dollars en moyenne par an durant la période 2000-2007 contre 9 milliards de dollars par an pendant la période 1971-1999. (1). Si on ajoute l’année 2008 avec des recettes de 75 milliards de dollars, c’est au total près de 350 milliards de dollars qui ont été engrangés.

Cette manne du ciel nous a permis de construire des milliers d’écoles, des centaines de lycées et des dizaines d’universités pour répondre à la demande toujours plus grande de la population qui, pendant cette période a augmenté de 20%. Elle a permis la formation de milliers d’enseignants dans le primaire et le secondaire et le recrutement de centaines d’enseignants dans le supérieur. En ce qui concerne la formation professionnelle, honnêtement, je ne peux me prononcer car je ne comprends pas la stratégie de ce secteur, et la façon de vouloir à tout prix former des Bac+ alors que le pays a un immense besoin non pas de diplômés universitaires mais de praticiens. Nous ne formons plus de bons maçons, de mécaniciens, de plombiers, de tisserands, de peintres, de boulangers...Il est vrai que la suppression des lycées techniques, des CFA, des lycées agricoles, des Otraform que l’on peut mettre au passif du ministère de l’Education et de la Formation professionnelle a été une immense tragédie. Cependant, s’il est indéniable qu’un effort a été fait dans le domaine de l’éducation, il nous faut avoir le courage de signaler que l’Ecole va mal, l’acte pédagogique se détériore, l’espoir là aussi suscité par la mise en place par le président en février 2000 de la Commission de Réforme du système éducatif, est tombé. On ne peut parler de réformes avec les replâtrages successifs qui n’ont rien à voir avec la Réforme Dans l’enseignement supérieur, on pense à tort, et je l’ai écrit moult fois, que le LMD est la solution miracle. Quant à la recherche, elle se cherche car totalement déconnectée de la réalité.

Les parents d’élèves n’investissent plus dans l’école mais dans tout ce qui peut permettre à leur enfant de s’en sortir. A titre d’exemple, des parents d’élèves ne vont plus voir les enseignants mais ils font des pieds et des mains pour inscrire leurs enfants dans des clubs de foot et suivre leurs entraînements. On ne peut que leur donner raison quand on voit les dizaines de millions octroyés aux entraîneurs comme salaires, les prix faramineux des transferts de joueurs, voire des athlètes en général, l’Ecole et l’Université ne font plus recette et cela est un drame. A cet égard, est-il scandaleux que des députés se votent des salaires mirobolants pendant que ceux des enseignants sont maintenus aussi bas. La question qu’il faut se poser est : quelle est la valeur ajoutée de chacun pour le pays? Dans le domaine des infrastructures hospitalières, des infrastructures aéroportuaires et dans le celui du projet de l’autoroute Est-Ouest, des efforts ont été consentis.

Cependant, le domaine où l’Etat a consenti les efforts les plus visibles a été celui de l’eau. Une quinzaine de barrages ont été réalisés. Pour la première fois, depuis fort longtemps, l‘eau coule au robinet d’une façon assez régulière, encore qu’il doive exister çà et là des points noirs, Alger n’est pas l’Algérie. Dans cet ordre d’idées, beaucoup de choses ont été faites dans le domaine de l’électricité et du gaz, il n’est pas simple de disposer de l’électricité et du gaz. L’Algérie en dix ans est passée de 5700 MW à 8400 MW. L’Algérien consomme en moyenne, environ 1100 KWh/an contre 8000 pour le Français et 14.000 pour l’Américain. Cependant, cette moyenne cache de profondes disparités, l’Algérois consomme beaucoup plus que l’Algérien de l’intérieur. Il y a là de profondes disparités que la politique actuelle des prix administrés encourage. Il n’est pas normal que le prix du KWH soit aussi bas pour une ressource aussi stratégique, il n’est pas normal que le prix d’une bouteille d’eau minérale soit équivalent à celui d’un m3 d’eau. Il n’est pas normal qu’un KWh coûte 11 Da pour tous les services qu’il rend. Il n’est pas normal enfin que le prix de l’essence soit aussi bas alors qu’elle coûte 6 à 8 fois plus cher ailleurs. Tout ceci incite au gaspillage d’une rente que nous devons aussi laisser aux générations futures. S’agissant justement du pétrole et du gaz, pourquoi cette frénésie de pompage de cette ressource ultime à un prix aussi dérisoire et avec des quantités qui dépassent de loin nos besoins pour le développement. Nous aurions près de 150 milliards de dollars dans les banques américaines.

L’Algérie est devenue une grande surface où l’on trouve de tout. Nous avons acheté pour 250.000 voitures, soit 2,5 milliards de dollars, avec près d’une vingtaine de marques différentes. Nous avons permis aux opérateurs téléphoniques de transférer pour plus de deux milliards de dollars, ils nous incitent à être bavards : «AAhadrou, AAhadrou» Pendant ce temps ils transfèrent les devises et l’Algérie s’enfonce chaque jour un peu plus. Encore une fois, rouler en 4x4, accrocher un portable à son oreille n’est pas un signe de développement. Selon le dernier bulletin d’informations statistiques du ministère des PME et de l’Artisanat, de février 2009, on découvre que les importateurs privés contrôlent 73% des importations. La facture alimentaire est passée de 3 à 8 milliards de dollars en quelques années. Bref, nous avons contribué à stabiliser les économies turque, française, coréenne, japonaise tout cela pour près de 32 milliards de dollars en 2008.

En définitive, si on devait conclure ce bilan, nous avons indéniablement fait beaucoup de dépenses à caractère social mais nous n’avons pas pu ou su inculquer l’effort du travail bien fait. Nous n’avons pas su faire émerger de la richesse, et nous avons perdu un savoir-faire. Jusqu’à présent, malgré les annonces des plans, les gouvernements successifs nous ont présenté cette mondialisation- laminoir comme étant inéluctable, et on s’aperçoit que l’on peut se défendre et ne pas accepter la guillotine sans se battre intelligemment avec nos propres armes?

Par ailleurs, le monde connaît de profondes mutations dans trois domaines particuliers d’abord une crise financière qui risque de tout emporter- nous n’en sortirons pas indemnes !- ensuite l’imminence des changements climatiques que nous prenons à la légère et enfin une crise énergétique prochaine du fait de la rareté inéluctable des énergies fossiles. De plus, le barycentre du monde est en train de basculer inexorablement vers l’Asie. s’accrocher à la vieille Europe relève du suicide, s’accrocher par contre à ces moteurs tels que la Malaisie, l’Indonésie, l’Inde et la Chine est une alternative qui peut être féconde. Nous devons nous accrocher à ce train à marche forcée. Quand on pense que l’Inde fabrique des voitures à moins de 2000$ et exporte l’équivalent de 10 milliards de dollars en logiciels, une production immatérielle ! Quand on pense que le Venezuela fabrique des portables à 10$, que le Brésil fabrique des ordinateurs à 50$ voilà des exemples que nous devons suivre sans complexe. Voilà des exemples à suivre et non pas la «star ac» version libanaise ou les feuilletons soporifiques égyptiens.

Quelle Algérie nous voulons et quels sont les grands enjeux dans vingt ans? Cela peut paraitre loin mais les grandes décisions se prennent aujourd’hui. Les jeunes par millions et les diplômés par centaines de milliers ne se sentent pas concernés par le «fonctionnement» du pays. Chacun se cherche une issue, c’est selon, le maquis, la mer, l’immigration choisie ou l’informel. Où est l’utopie? La création de richesse? A titre d’exemple, trois grands domaines sont à appréhender dans les meilleurs délais : d’abord l’énergie, l’eau, l’environnement- où tout est à faire- qui est un tout indissociable tant il conditionne l’avenir. Au moment où, dans les pays industrialisés, tout est fait pour rationaliser la consommation d’énergie dans tous les secteurs, en Algérie nos députés «imposent» de garder les prix du diesel bas, obligeant le recours à l’importation. Il est nécessaire qu’une stratégie d’utilisation rationnelle de l’énergie, de l’eau, de l’environnement et de l’agriculture voire un Plan Marshall global se mette en place Ce plan Marshall qui trace un cap énergétique, hydrique alimentaire et environnemental doit concerner tous les départements ministériels.

L’université doit être partie prenante de cette réflexion. La situation actuelle du «bazar» ne pourra pas durer dans une vingtaine d’années du fait du tarissement de la rente. La physionomie de l’Algérie sera -à cette allure- celle d’un pays où il n’existe rien de pérenne pour nourrir les 50 millions d’habitants, pas de pétrole et de gaz, très peu d’eau, plus de slogan et naturellement pas d’aide secourable de ceux qui prônent le gaspillage à outrance donnant corps à des proverbes discutables tel que «Ahyyini el youm ouakhalni ghadoua» en clair «après moi le déluge». Ce n’est pas, hélas et sans en faire le procès, les programmes des candidats qui prennent en charge ces profondes mutations du monde et la nécessité pour le pays de se projeter dans l’avenir. Personne n’a parlé de l’université, de la recherche de ce qu’il faut faire des dizaines de milliers de diplômés, de la nécessité de réhabiliter l’effort et le travail. La plupart se sont focalisés sur des «lieux communs».

Il paraît urgent de consommer une rupture véritable qui puisse remobiliser la jeunesse sur laquelle repose en définitive l’avenir du pays. Toutes les grandes nations ont à un moment ou un autre de leur existence fait appel à la mobilisation des énergies au sens le plus noble. Après la crise de 1929 aux Etats-Unis et la terrible dépression qui a jeté à la rue des millions d’employés, les Américains ont trouvé dans le projet du président F.D.Roosevelt une voie de secours inespérée. Le «Civilian Conservation Corps» ainsi créé, a mobilisé pendant de nombreuses années des millions d’Américains pour des grands travaux d’utilité publique, tels que la construction de milliers de km de voies ferrées, de routes, d’aéroports et d’aménagement de forêts, de construction d’habitations. Mutatis mutandis, l’Algérie a le même défi à relever : mobiliser toute la jeunesse sans exclusive, universitaires, exclus du système éducatif, filles et garçons pour des projets qui valent la peine d’être entrepris.

Cet unique espoir pour la jeunesse permettra de mobiliser un million de jeunes d’une façon permanente sur quelques années. Les travaux ne manquent pas. Le pays peut redevenir, comme il y a plus de vingt ans, un immense chantier. Ainsi, les infrastructures (routes, rails) pourront drainer toute la profession de l’ingénieur, de l’architecte, du technicien et de l’ouvrier. Il en est de même de l’habitat. Le développement du Sud pourrait permettre à l’Algérie de créer une autre Californie. Cette création de richesse outre qu’elle tarira l’économie du container, permettra à l’Algérie de sédimenter un réel savoir-faire. D’ailleurs, la vraie vision pour une université du troisième millénaire pourrait permettre non pas de former des demandeurs d’emplois, mais véritablement des créateurs de richesse.

L’université devant servir de véritable incubateur de projet, où toute l’équipe, professeurs et étudiants, devraient avoir la possibilité de créer des entreprises pour mettre en pratique des idées de projets utiles au pays, créatrices d’emplois. Tout le secret est là et rien de pérenne ne peut se faire sans l’intelligence. Puisse les candidats s’en convaincre. Amen.

1.Evolution du secteur de l’énergie et des mines 1962-2007 MEM 2008


Prof. Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger






Jeudi 2 Avril 2009


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