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Prenons Téhéran au mot


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La première réunion du Groupe de travail de la Conférence internationale de prévention des catastrophes nucléaires qui s'est déroulée à Moscou a été consacrée au programme nucléaire iranien. Ce dernier, principalement grâce à son plus fidèle soutien, le président Mahmoud Ahmadinejad, a depuis longtemps dépassé le cadre de la "priorité nationale" (ainsi définit-on à Téhéran le statut de ce programme) pour devenir un casse-tête d'envergure internationale. De l'avis général en effet, un certain nombre de détails du programme nucléaire de l'Iran témoignent clairement de son orientation militaire, fût-elle dissimulée derrière des ambitions civiles.


Piotr Gontcharov
Vendredi 18 Avril 2008

Prenons Téhéran au mot
Par Piotr Gontcharov, RIA Novosti



On se demande bien, par exemple, pourquoi Téhéran a tant besoin d'un programme d'enrichissement d'uranium alors que ses réserves de minerai, loin d'être suffisantes pour de telles activités, sont même pratiquement négligeables. Parce qu'il est bien question d'enrichissement d'uranium à une échelle industrielle, et non de travaux limités à des fins de recherche. Qui plus est, comme le montre la pratique, n'importe quel réacteur installé en Iran ne pourra fonctionner correctement qu'avec du combustible fourni par le pays constructeur, voire éventuellement par un autre fournisseur international (Même le pétrole, comme chacun le sait, peut être de plus ou moins bonne qualité, et toutes les raffineries ne sont pas capables de transformer n'importe quel type de brut).

Pourquoi l'Iran a-t-il donc besoin d'uranium enrichi?

De nombreux éléments viennent appuyer la thèse selon laquelle l'Iran cherche tout simplement à devenir une puissance nucléaire, au sens militaire du terme. Le fait que Téhéran développe très activement un arsenal de missiles de moyenne et longue portée est en ce sens loin d'être anodin. Cela entraîne une question évidente: pourquoi donc l'Iran a-t-il besoin de missiles capables de frapper des cibles situées entre 2.000 et 6.000 kilomètres de son territoire alors qu'il ne peut aujourd'hui les charger d'aucune tête nucléaire? Le fait est que l'utilisation de missiles d'une si grande portée dotés de charges conventionnelles est tout bonnement absurde.

Ainsi, pour les experts russes et américains dans le domaine de la non-prolifération qui se sont réunis à Moscou, la question se posait en ces termes: est-il possible, au moins, de freiner l'avancée de l'Iran vers la création d'une arme nucléaire et la sortie du TNP (Traité de non-prolifération nucléaire)? Et quelles sont les perspectives de résolution du problème nucléaire iranien dans le contexte des résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU sur l'Iran (en fait, qu'apportent réellement toutes ces résolutions)?

Hélas, la situation actuelle ne laisse aucune place même à un semblant d'optimisme. Qui plus est, chaque renforcement des sanctions entraine une augmentation du nombre de centrifugeuses à l'usine d'enrichissement de Natanz. Finalement, il s'est avéré que l'Iran considérait que les deux derniers rapports du directeur de l'AIEA avaient résolu toutes les questions relatives à son programme nucléaire qui inquiétaient tant la communauté internationale. C'est pourquoi l'un des objectifs de la fameuse réunion a été de déterminer comment rendre les signaux émis par le Conseil de sécurité plus convaincants aux oreilles des dirigeants iraniens. Comment améliorer, d'un côté, l'efficacité du régime des sanctions et, de l'autre, l'attrait des projets de coopération proposés en cas de consentement des autorités iraniennes à aller à la rencontre du Conseil de sécurité.

Les experts ont examiné presque tout le panel des variantes possibles sur le thème de la carotte et du bâton.

En guise d'encouragement, par exemple, en échange d'une confirmation par l'AIEA de la transparence du programme nucléaire iranien, Téhéran pourrait se voir proposer des technologies modernes, ainsi que la possibilité d'installer un centre international d'enrichissement de l'uranium sur le territoire iranien. De fait, il est question de réaliser une initiative qu'Ahmadinejad lui-même n'a cessé de formuler depuis 2005. Etant donné que l'Iran ne renoncera probablement pas à ses propres recherches en matière d'enrichissement de l'uranium, il serait bienvenu de proposer à Téhéran de limiter ces travaux à une quantité de centrifugeuses correspondant à ses objectifs.

C'est au niveau du bâton que le bât blesse. Il s'avère que toutes les variantes de renforcement du régime des sanctions ne peuvent se faire sans entraîner de sérieux problèmes secondaires. Le groupe d'experts devait donc rechercher "une solution qui, dans la pratique, serait un moindre mal par rapport à l'inaction". En tant que mesures les plus fermes envisagées dans le cadre des sanctions internationales, on peut citer l'interdiction pure et simple de tous les contrats (en premier lieu des contrats d'investissement) avec l'Iran dans le domaine des hydrocarbures, ou encore le renforcement des sanctions financières.

L'économie iranienne traverse déjà une crise au niveau de son système bancaire, à quoi il faut ajouter une inflation qui approche les 20% pour l'année (iranienne) écoulée, et un taux de chômage de près de 30%. Cette situation est le résultat, entre autres, des sanctions financières "mesurées" déjà prises à l'encontre du pays, ce qui donne matière à réfléchir en cas de renforcement de ce type de pression. Les dirigeants iraniens pourraient se voir alors obligés de négocier avec la communauté internationale. Cependant, même une telle mesure ne garantirait pas le revirement d'Ahmadinejad, qui lie sa politique nucléaire au "génie de la nation iranienne".

Les experts ont examiné un autre scénario. Une idée relativement nouvelle a été avancée lors de la réunion de Moscou: peut-être le temps est-il venu de reconnaître à l'Iran le statut de puissance nucléaire? Avec toutes les nouvelles obligations que cela impliquerait pour lui en matière de participation aux accords internationaux, avec l'attention internationale particulière qui va de pair avec ce statut et l'utilisation de mécanismes de dissuasion tout autres?

A l'issue de cette réunion d'experts dans la capitale russe, la Conférence internationale de prévention des catastrophes nucléaires publiera justement dans les prochains jours un ensemble de propositions au Conseil de sécurité sur la question du dossier nucléaire iranien.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.


Vendredi 18 Avril 2008

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