Politique Nationale/Internationale

Pourquoi la coalition ukrainienne a peur du scrutin secret



L'entente sur la création d'une coalition orange n'a pas tiré l'Ukraine de la crise politique mais a seulement conféré une nouvelle dimension au conflit: le mouvement brownien de la bataille de tous contre tous a cédé la place à un face-à-face ouvert des parties en lice et à des luttes intestines dans le camp majoritaire.


RIA Novosti
Mercredi 5 Juillet 2006

Pourquoi la coalition ukrainienne a peur du scrutin secret


Par Viatcheslav Igrounov, directeur de l'Institut d'études politiques et humanitaires de Moscou, pour RIA Novosti


Pourquoi, ayant obtenu une unité apparente, les "oranges" se montrent-ils incapables de se mettre au travail et pourquoi le parlement n'est-il pas en état, depuis son élection, il y a trois mois, d'élire son président et, qui plus est, d'approuver la candidature du premier ministre?

La réponse réside dans l'état du système politique ukrainien. La réforme constitutionnelle qui a abouti à l'instauration de la représentation proportionnelle et du mandat impératif (tout député élu comme représentant d'un parti doit rester dans ses rangs) était censée combattre la corruption dans les milieux politiques. Auparavant, la Rada suprême (parlement) faisait penser à un bazar où les députés, leur mandat à la main, ne cessaient de marchander en changeant d'orientation politique à chaque affaire conclue.

Ces tractations étaient absolument étrangères aux lois adoptées et à la politique appliquée. Pour les députés, elles se ramenaient au partage des postes, des sources de subsistance et à l'obtention

de gains directs. Pour le pouvoir exécutif, le sens de ce jeu consistait à garder le contrôle d'un organe constitutionnellement important et à assurer la liberté d'action de l'administration présidentielle. Les rares politiques ayant une orientation idéologique évoluaient au milieu de cette foule comme des somnambules, sans pouvoir trouver leur place, créatures risibles aux yeux des hommes d'Etat "réellement intelligents".

L'énorme masse des députés venus des circonscriptions à scrutin uninominal, donc libres de tout engagement, et la variété kaléidoscopique des partis microscopiques ne laissaient aucun espoir de créer une coalition stable. C'est pourquoi, en passant au régime hydride présidentiel/parlementaire, désiré comme instrument de protection contre l'autoritarisme, il aurait fallu restructurer le parlement.

Le père de la réforme constitutionnelle, Vladimir Malinkovitch, pensait que l'état de "servage" des députés des différents partis, imposé par le mandat impératif, devait garantir la stabilité des accords et tenir en bride les parlementaires trop enclins à la trahison. Ce mécanisme doit fonctionner jusqu'à la formation de partis politiques ayant une véritable idéologie et défendant les intérêts de groupes sociaux importants.

On comprend que cela ne s'obtient pas en un clin d'oeil. Les trois principaux vainqueurs des législatives - le Parti des régions, le bloc de Ioulia Timochenko et le bloc Notre Ukraine - représentent chacune un conglomérat dont les membres sont attachés entre eux par des liens très lâches. Le mouvement "orange" a été enfanté dans la douleur à l'époque de la présidentielle, stimulé par la haine générale du régime de Koutchma et par la grande ruée vers le pouvoir et les sources de répartition de la propriété. Cependant, il n'y a jamais eu d'intérêts communs au sein de cette coalition.

Naturellement, des luttes ont éclaté dans le camp de Iouchtchenko et abouti à la démission du premier gouvernement Timochenko. Peu de choses ont changé depuis. Les forces coalisées ont beau s'entendre, il n'y aucune confiance mutuelle. Malheureusement, la culture politique de l'Ukraine est telle que la fidélité à la parole donnée ne dure que lorsque les parties se regardent dans les yeux. Leur bureau à peine regagné, chacune se met au service de ses propres intérêts, en faisant litière des engagements pris.

D'où la volonté actuelle de violer le Règlement du parlement et de voter en bloc à main levée, ce qui, naturellement, ne convient pas à l'opposition (parti de Viktor Ianoukovitch) qui a de bonnes raisons de penser qu'en respectant la loi, les "oranges" auront du mal à faire élire leur candidat à la présidence du parlement et à répartir les comités parlementaires entre leurs hommes. Parce que les "oranges" se disputent entre eux.

En effet, comment Ioulia Timochenko pourrait-elle être sûre que Porochenko, qui dirige le groupe le plus influent du bloc Notre Ukraine, votera au scrutin secret pour sa candidature au poste de premier ministre si, au cours des dix-huit derniers mois, il s'y est opposé farouchement et, si après les législatives il a préconisé une coalition avec Ianoukovitch? Et comment Porochenko pourrait-il croire qu'en cas de scrutin secret les députés du bloc Timochenko voteront pour sa candidature à la présidence du parlement s'il est évident qu'il jouera le rôle de contrepoids au gouvernement et ne laissera échapper aucune occasion d'en paralyser le travail?

Ce n'est que quelques-uns des problèmes auxquelles sont confrontés les "oranges" car l'accord de coalition n'est pas une union de forces politiques occupant des positions concrètes mais une entente entre dirigeants dans le but de s'approprier le pouvoir. Dans ces conditions, il est beaucoup plus simple de voter, au mépris de la loi, à main levée, sous l'oeil vigilant des chefs veillant au respect du mandat impératif. L'opposition n'a cependant pas l'intention de laisser durer le diktat des "oranges". Et voilà que la tactique des "oranges" devient celle des "bleu-blanc". En bloquant le travail du parlement, ces derniers font ce que les "oranges" ont fait plus d'une fois avant eux. Aujourd'hui le droit et le soutien des masses sont de leur côté.

La partie nationaliste de la classe politique ukrainienne qui a mobilisé par son activité le comportement protestataire de la rue est devenue minoritaire : démoralisés par l'incapacité des "oranges" de gouverner le pays, les gens pour qui Iouchtchenko et Timochenko étaient une alternative au régime pourri et corrompu de Koutchma, n'ont plus envie de soutenir le pouvoir actuel, encore plus incapable. Les "bleu-blanc", eux, voient bien les protestations s'amplifier dans le Sud et dans l'Est du pays et ont l'intention de profiter de leurs gains politiques pour déclencher une action sociale directe.

N'est-ce pas ce qui insuffle l'espoir de voir la démocratie se développer?


Mercredi 5 Juillet 2006

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